CHAPITRE TROISIÈME
Les Relalions des Jésuiles—Enthousiasme qu'elles excitent à leur apparition en France—Après les avoir lues, la duchesse d'Aiguillon se décide à fonder un Hôtel-Dieu à Québec—Choix des Hospitalières de Dieppe — Les trois fondatrices : La mère de Saint-Ignace—La mère de Saint- Bernard—La mère de Saint-Bonaventure.
Lorsqu'on parcourt aujourd’hui les Relations des Jésuites, dont le style diffus et vieilli ne permet guère que de les feuilleter du bout des doigts, on est loin de soupçonner quel retentissement excitait en France l'apparition de ces naïifs récits. Pendant qu'à la cour on se les passait de main en main après les avoir lus avec avidité, on les trouvait ouverts sur la table des graves magiscrats, aussi bien que dans les boudoirs des plus élégantes princesses, dont ils faisaient les délices. Au fond des cloîtres, ils éveillaient un enthousiasme dont on a peine à se former une idée.
“Je ne parlerai point, écrivait le Père Lejeune, au commencement de la Relation de 1685, des désirs brülants d'un très-grand nombre de nos pères, qui trouvent l'air de la Nouvelle-France un air du ciel,......…... mais ce qui m'étonne, c'est qu'un grand nombre de filles Religieuses, consacrées à Notre Seigneur veulent être de la partie, surmontant la crainte naturelle à leur sexe pour venir secourir les pauvres filles et les pauvres femmes des sauvages. Il y en a tant qui nous écrivent, et de tant de monastères, et de divers ordres très-réformés en l'Eglise, que vous diriez que c'est à qui se moquera la première des difficultés de la mer, des mutineries de l'océan et de la barbarie de ces contrées... À tout cela je ne dis rien autre chose, sinon que Digitus Dei est hic, que la main de Dieu conduit cette entreprise...
‘“ Hélas, mon Dieu! continue-t-il, si les excès, si les superfluités de quelques dames de France s'employaient à cette œuvre si sainte, quelle grande bénédiction feraient-elles fondre sur leur famille ! Quelle gloire en la face des anges, d’avoir recueilli le sang du Fils de Dieu pour l'appliquer à ces pauvres infidèles! Se peut-il faire que les biens de la terre nous touchent de plus près que la propre vie ? Voilà des vierges tendres et délicates, toutes prêtes à jeter leur vie au hasard sur les ondes de l'océan; de venir chercher de petites âmes dans les rigueurs d’un air bien. plus froid que l’air de la France, de
subir des travaux qui étonnent des hommes mêmes; et on ne trouvera point quelque brave dame qui donne un passe-port à ces amazones du grand Dieu, leur dotant une maison, pour louer et servir sa Majesté en cet autre monde ? Je ne saurais me persuader que Notre Seigneur n’en dispose quelqu’une pour ce sujet.”
Ce passage des Relations étant tombé sous les yeux de la duchesse d’Aiguillon, ce fut pour elle un trait de lumière. Elle y vit une inspiration d'en haut, et comprit que c'était à elle-même que le ciel adressait cette invitation. L’éclat de la réforme et la réputation de zèle et de charité des Hospitalières de Dieppe lui firent jeter immédiatement les yeux sur leur communauté ; leur règle lui parut en même temps mieux adaptée qu'aucune autre à la fondation qu’elle projetait. Aussi furent-elles les heureuses privilégiées qu'elle invita à exécuter son pieux dessein. À la première ouverture qu’elle leur en fit, les Hospitalières acceptèrent avec le plus vif empressement. La duchesse d’Aiguillon se hâta alors d'annoncer cette nouvelle au Père Lejeune.
“ Dieu m'ayant donné, lui écrivit-elle, le désir d'aider au salut des pauvres sauvages, après avoir lu la Relation que vous en avez faite, il m'a semblé que ce que vous croyez qui puisse le plus servir à leur conversion est l’établissement des. Religieuses Hospitalières dans la Nouvelle-France ; de sorte que je me suis résolue d'y envoyer cette année six ouvriers pour y
défricher des terres et faire quelque logement pour ces bonnes Filles.”
Le contrat de fondation fut passé le 16 août 1687. Le cardinal de Richelieu qui n'avait pas voulu rester étranger à la généreuse entreprise de sa nièce, se joignit à elle pour assurer au nouveau monastère la rente de 22,400 livres tournois.
La fondatrice ohtint, en outre, de la Compagnie des Cent-Associés qui gouvernait alors la Nouvelle-France, une concession de sept arpents et demi de terre dans l’enclos de Québec, pour y construire le monastère : de plus, le don d’un fief de soixante arpents, situé dans la banlieue de Québec, entre le Cap Rouge et le Côteau Sainte-Creneviève. 1
Les intentions de la fondatrice sont ainsi exprimées dans l’acte de fondation : ‘ L'Hôpital sera dédié à la mort et au Précieux Sang du Fils de Dieu, répandu pour faire miséricorde à tous les hommes et pour lui demander qu'il l’applique sur l’âme de Monseigneur le cardinal Duc de Richelieu et celle de Madame la duchesse d’Aiguillon et pour tous ces pauvres peuples barbares,et à condition que toutes les Religieuses et celles qui leur succèderont au dit hôpital s'emploieront au service des pauvres avec cette intention, comme aussi celui qui y célèbrera la sainte messe par chaque jour aura pareille et
1, Ce fief fut désigné sous 1e nom de Sainte-Marie.
même intention. Elles feront demander par les sauvages, en les assistant à la mort, le salut de mon dit seigneur le Cardinal, celui de quelques personnes à qui ma dite dame a de particulières obligations, et le sien. Et après le décès de mon dit seigneur et de ma dite dame, les dites religieuses feront faire par les dits sauvages un acte d'adoration à Dieu, en leur lieu et place, afin qu'il reste jusqu'à la fin du monde des créatures qui rendent cet hommage à Notre Seigneur pour les grâces infinies qu’ils ont reçues de sa bonté.”
La simple lecture de ces conditions en dit plus que tous les éloges sur la piété et le désintéressement de la duchesse d’Aiguillon.
Dès qu'il fut connu parmi les Hospitalières de Dieppe que c'était de leur monastère que devait sortir l’heureux essaim qui allait créer le premier asile et inaugurer la vie monastique dans la Nouvelle-France, une ardente et admirable rivalité s'éleva parmi toutes les Sœurs. Chacune d'elles réclamait la faveur d’être choisie pour cette périlleuse mais sublime mission. Après avoir adressé au ciel les vœux les plus ardents, elles essayaient de toucher l'âme des supérieures par les plus humbles supplications,
Aucune cependant ne soupirait plus ardemment après cette grande vocation, qu’une jeune religieuse infirme, d'une santé délabrée, mais douée de toutes ces précieuses qualités de
l'esprit et du cœur qui font les grands caractères : c'était une de ces âmes ardentes et viriles, capables de tout entreprendre et de tout mener à bonne fin, à travers des obstacles qui pour d’autres seraient insurmontables.
Marie Guenet de Saint-Ignace avait puisé les premières grâces de sa vocation religieuse au sein d'une de ces familles prédestinées qui sont un sanctuaire de foi, ‘ Dès son enfance, disent les chroniques de l’Hôtel-Dieu, elle avait été portée aux œuvres de miséricorde d'une manière admirable, qui marquait en même temps et son bon cœur et la grâce qui agissait en elle. Sitôt qu’elle voyait un pauvre, elle paraissait touchée de compassion, elle importunait ses parents pour avoir de quoi faire l'aumône ; et lorsqu'on lui permettait de donner sans taxer sa charité, elle prenait tout ce qui se trouvait sous sa main, quelque précieux qu'il fût, pour soulager la nécessité de ceux qu'elle regardait déjà comme les plus chers membres de Jésus-Christ. Dès lors elle était attirée à l’oraison et priait avec tant d’assiduité que Madame sa mère se croyait souvent obligée de la détourner de cet exercice.”
Avant même qu'elle eut atteint l'âge de quatorze ans, elle soupirait après la vie religieuse, et cherchait avec empressement une communauté où elle püût joindre l’assistance des pauvres à la vie régulière. Un père de la Compagnie de Jésus l’entretint un jour des merveilles de grâces et de bénédictions qui
s'opéraient à l’Hôtel-Dieu de Dieppe depuis la réforme qui venait d'y être introduite. La jeune fille en fut tellement ravie qu’elle ne cessa plus de presser ses parents de lui permettre d'entrer dans cette sainte maison, jusqu’à ce qu’enfin ils lui accordèrent cette faveur. L’offrande que sa mère fit de cette angélique enfant, le jour où elle vint la conduire à Dieppe, et qu’elle vit se refermer sur elle les grilles du cloître, fut un véritable holocauste offert au Seigneur. Car la terrible peste qui promenait alors ses ravages sur l'Europe, venait de s’abattre sur la ville de Dieppe. Une panique générale s'était emparée des habitants qui fuyaient en toute hâte devant l’horrible fléau. Les rues désertes offraient çà et là l’effroyable spectacle de cadavres abandonnés sans sépulture. L'hôpital était encombré de malades ; les supérieures avaient même exigé que plusieurs religieuses fussent éloignées de ce foyer de contagion et envoyées à la campagne.
Des dangers si imminents, la mort sous les formes les plus hideuses se dressant devant elle dès son entrée en religion, ne purent ébranler la constance de l'héroïque vierge. Malgré toutes les sollicitations qui lui furent faites, elle ne voulut jamais ccnsentir à retourner dans sa famille, aimant mieux vivre face à face avec la mort, tomber victime du fléau, plutôt que de s’exposer à perdre sa vocation.
Il était facile de prévoir de quelle trempe serait plus tard, sous l’habit de religieuse, cette
novice qui franchissait le seuil du cloître sous de pareils auspices. L’attrait de son hrzuïlité ui aurait fait préférer les obscures fonctions de sœur converse, si cette condition ne l’eüt éloignée du lit des malades, vers lequel l’entrainait l’invincible penchant de sa charité. Les épreuves du noviciat ne parurent que des sentiers riants et fleuris sous les pas de cette grande âme qui foulait aux pieds les épines avec plus de sérénité et de joie que si elle eût marché sur des feuilles de roses. Cette carrière si bien commencée et qui promettait d’être si fécondeen fruits du ciel, faillit être subitement interrompue dans le cours de l’année 1683. La mère de Saint-Ignace tomba frappée d’une -maladie mortelle. Les médecins avaient déclaré son état désespéré, lorsqu'un père Jésuite qui la visitait, après lui avoir fait les dernières exhortations, eut l'inspiration de lui proposer de faire vœu d'aller consacrer le reste de ses jours au salut des sauvages du Canada, si Dieu lui rendait la santé ; car dès cette époque on commençait à s'occuper de la fondation d'un hôpital dans la Nouvelle-France. Ce vœu fut exprimé par écrit et signé de grand cœur par la mère de Saint-Ignace. Le ciel accepta cette généreuse offrande ; car peu de temps après elle était hors de danger. Mais cette fleur de santé qui avait secondé si merveilleusement les élans de sa ferveur, s'était évanouie, et elle resta jusqu’à la fin de sa vie en proie à de doulou- À
reuses infirmités. Néanmoins elle se regarda toujours comme destinée à la mission du Canada.
Le 2 février 1639 fut un jour d’espérances universelles, mêlées d'anxiété, pour les Hospitalières de Dieppe : car c'était le jour fixé pour l'élection des sœurs missionnaires du Canada. Le chapitre fut assemblé solennellement, et après le chant du Veni Creator, on procéda au scrutin. Le premier nom qui sortit de l’urne fut celui de la mère äe Saint-Ignace, élue supérieure de la mission. On lui choisit pour compagnes deux religieuses dignes d’elle et de la grande œuvre qu’elles ‘'laient fonder : la mère Anne Lecointre de Saint-Bernard, âgée de 28 ans, et la mère Marie Forestier de Saint- Bonaventure de Jésus, âgée de 22ans. La mère de Saint-Ignace n’en avait elle-même que 29.
On ne peut s'empêcher d’être étonné, attendri et ravi, à la vue de l’héroïisme et du joyeux empressement avec lesquels ces jeunes filles, dans toute la fleur de l’âge, faisaient le sacrifice d’une vie calme et paisible, au sein d’un cloître florissant, renoncçaient à toutes les douceurs de la patrie, aux affections les plus chères de la famille, en un mot, disaient un éternel adieu à tout ce qu’elles avaient appris à aimer sur la terre, pour aller s’exiler aux extrémités du monde, s’ensevelir au milieu de forêts sans limites, sous un ciel rigoureux, parmi les peuplades les plus féroces de l’univers, pour y
PREMIERE ÉPOQUE. 5l
consumer le reste de leur vie dans l'exercice de tout ce que la charité a de plus pénible, et dans une pauvreté et un dénûment inexprimables, afin de gagner quelques âmes à Jésus-Christ.
La mère de Saint-Bernard offrait, par son caractère, un parfait contraste avec la mère de Saint-Ignace : c'était la douce et craintive colombe près de l'aigle intrépide. Esprit moins élevé, mais non moins généreux, atteignaut à l’héroïisme par des voies différentes, d’un vol moins brülant, moins rapide, mais tout aussi constant. (C'était une âme tout intérieure, contemplative, éprise de cette vie cachée en Dieu, que l’Ecriture a peinte sous l’image riante de la tourterelle, qui va, loin du bruit, cacher son nid dans les trous de la pierre, parmi les ruines de la muraille, : sur laquelle la mousse et le lierre répandent un voile discret d'ombre et de verdure.
Cette heureuse harmonie de force et de grâce, de grandeur et de suavité, entre le caractère des deux fondatrices qui se complétaient ainsi l’une par l’autre, ne pouvait mieux convenir à une œuvre naissante. Elle témoignait de la sagesse et du discernement de celles qui en avaient fait le choix.
La troisième qui nous reste à connaitre, la
LIn foraminibus petræ, in caverna maceriæ. (Gant. 2-14.)
mère de Saint-Bonaventure, participait du caractère de l’une et de l’autre, leur donnait, en quelque sorte, la main et formait le trait-d’union entre ses deux sœurs. Aïnsi liées ensemble par les dons divers de la nature et de la grâce, on eût dit trois fleurs, d'éclat, de couleur et de parfum variés, réunies sur la même tige.
La mère de Saint-Bonaventure était une de ces âmes privilégiées, trésor de candeur et d’innocence, que le ciel semble parfois prêter à la terre pour la consoler du triste spectacle de la corruption et de la fange universelle. Elle ne connut jamais du monde que les caresses et les baisers de sa mère. Du berceau elle passa dans le cloître: à huit ans, on voit épanouir ses charmes naissants au soleil de la solitude et du recueillement monastique. Aussi gracieuse de visage qu’innocente de cœur, le rayonnement de sa beauté intérieure brillait avec tant d'éclat à travers le voile translucide de ses traits que ni les fatigues, ni l'extrême vieillesse ne purent en effacer les charmes. On verra les sauvages eux-mêmes, subjugués par ses séductions terrestres et divines, épuiser les expressions admiratives pour manifester le ravissement où les plongeait la vue de cet ange, et l'appeler tour à tour ‘ la belle, la bonne, la gentille Vierge.”
“ Il ne se pouvait rien ajouter à la charité, à la douceur et au zèle avec lesquels elle servait les pauvres ; elle était naturellement bienfai-
sante, affective et accommodante, supportant les faiblesses du prochain avec une grande patience, aimant beaucoup les jeunes religieuses qui se portaient au bien, les traitant avec une cordiale honnêteté et gagnant plusieurs filles à Dieu par l'exemple de ses vertus, quoique son humilité lui fit «acher avec soin tout ce qui pouvait lui faire honneur.” Egalement admirable, agenouillée comme Marie, aux pieds du Seigneur, dans les suaves entretiens de l'oraison, ou occupée, comme Marthe, à le servir dans la personne des pauvres, on la vit monter de clartés en clartés à travers les croix et les pénibles travaux de sa longue et laborieuse carrière, s'élever jusqu'aux plus sublimes hauteurs de la contemplation, et favorisée, à la fin de sa vie, de révélations surnaturelles. e fut à elle que Dicu réserva la gloire et la joie de voir monter au ciel l’âme de la séraphique mère de Saint-Augustin, dont la vie n'est pas moins extraordinaire‘que celle de la mère Marie de l’Incarnation.
Après avoir exercé les fonctions de supérieure pendant vingt-et-un ans, en différentes triennalités, elle fit éclater non moins de vertu au milieu des modestes emplois qu’elle eut à remplir durant ses dernières années. On vit cette aimable et sainte octogénaire, toujours si humble et si bien brisée au joug de l’obéissance, devenue pour elle une seconde nature, que, lorsque ses facultés affaiblies par l’âge faisaient vaCiller parfois le rayon de sa pensée, il suffisait
de rappeler le nom de “ Notre Mère Supérieure ” pour faire évanouir comme par enchantement ces vagues et douloureuses illusions.
Telles étaient les trois vaillantes ouvrières chargées de construire et d'ouvrir à Jésus- Christ, dans ses pauvres, son premier asile sur le rocher de Québec.
“ Aussitôt qu'on sut à Dieppe, disent les fondatrices elles-mêmes dans la relation qu’elles ont laissée de leur voyage et des premières années de leur mission, que nous étions élues pour aller en fondation dans la Nouvelle- France, toute la ville vint nous en faire compliment. Les personnes qui avaient rapport au Canad:, nous en témoignèrent beaucoup de joie, et comme l’embarquement pour ce pays se faisait dans ce temps-là à Dieppe, comme il se fait aujourd'hui à La Rochelle, nous reçumes de toutes parts dè grandes félicitations sur la générosité de notre entreprise. Plusieurs dames de la première qualité à qui Madame la duchesse d'Aiguillon avait parlé de son pieux dessein, écrivirent à la Révérende Mère de Saint-Ignace pour la congratuler et l’encourager. La reine Anne d'Autriche l’honora aussi d’une de ses lettres, par laquelle, après s'être recommandée à ses prières et à celles de ses compagnes, elle lui promit sa protection royale pour notre nouvelle maison.
“ De notre côté nous faisions beaucoup de
prières pour le succès de notre voyage, et nous brülions du désir de nous voir bientôt et Canada, que nous regardions comme une terre promise. Madame la duchesse d’Aiguillon avait envoyé un gentilhomme à Dieppe, pour prendre soin de notre embarquement.”?
Voici la lettre que la duchesse d’Aiguillon écrivit à la mère de Saint-Ignace au moment du départ :
Ma bonne Mère,
Je loue Dieu de la sainte résolution que vous avez prise de passer en Canada, dont je vous suis extrêmement obligée et aux deux bonnes sœurs qui vous y accompagnent. J'ai aussi beaucoup de joie de ce que Notre Seigneur vous a choisie pour cela, ayant une très-particulière estime pour votre mérite. J'espère que cela réparera tous les manquements qu'il y a de ma part, et que Dieu, par sa bonté, aura plus d'égard à vos vertus qu'à mes défauts.
“Je veux vous dire le dessein que j'ai en faisant cette fondation à Québec: c'est de dédier cet hôpital au Sang du Fils de Dieu répandu pour faire miséricorde à tous les hommes, et pour lui demander qu'il l’applique sur nos âmes et sur celles de ce pauvre peuple barbare. Je vous fais part de mes intentions afin que vous les offriez à Notre Seigneur, et qu'allant faire la fondation, vous la lui dédiiez
ainsi, et que vous fassiez mettre sur la porte : Hôpital dédié au Sang du Fils de Dieu répandu pour faire miséricorde à tous les hommes.
“ Si l'on ne trouve pas à propos que cette inscription soit sur la porte, je désire que toutes les religieuses sachent que c’est mon intention dans la fondation, et qu’elles s’emploient au service des pauvres aussi avec cette intention. Je désire de plus que le prêtre qui dira tous les jours la messe, ait pareille intention.
“J'ai bien du regret de ne vous pouvoir embrasser et vos bonnes sœurs qui passent avec vous, et vous prier moi-même de demander à Notre Seigneur qu'il me fasse miséricorde.
“ Ce m'a été une grande consolation de voir ces bonnes Ursulines qui vont aussi à Québec avec Madame de la Peltrie. L'on m'a promis que vous seriez toutes en même vaisseau. Je crois qu’il n’est pas besoin de vous exhorter de bien vivre avec cette compagnie, puisque la charité qui vous fait entreprendre un si long voyage, doit être fort grande dans vos cœurs ; et je m’assure que vous serez aussi unies dans la Nouvelle-France avec ces religieuses que vous l'étiez à Dieppe avec toutes vos sœurs ; car Dieu vous a appelées toutes à une pareille vocation qui est un lien bien solide pour l'amitié.
‘Je vous prie de remercier, de ma part, la Mère Supérieure de votre hôpital de ce qu’elle a bien voulu vous donner et vos deux autres
sœurs à la Nouvelle-France, et de l'assurer que je ne manquerai point de travailler aux affaires de sa maison avec une très-grande affection.
Assurez-vous aussi, ma mère, que je vous servirai en votre particulier avec beaucoup de passion et votre maison nouvelle, et que je serai toute ma vie Ma bonne Mère, Votre très affectionnée à vous faire plaisir, LA DUCHESSE D'AIGUILLON.
De Paris, le 10 avril, 1639.