CHAPITRE QUATRIÈME
Arrivée des Ursulines à Dieppe—Départ de France—Dangers de la traversée—Arrivée à Québec—Enthousiasme des colons—Visite à Sillery.
Nous avons raconté dans l’ Histoire de la mère Marie de l’'Incarnation, par quelles mystérieuses voies de la divine Providence, par quelle suite d'événements et de circonstances extraordinaires fut inspirée, préparée et accomplie la fondation des Ursulines de Québec. Nous avons dit la naissance illustre, la vie et les vertus de la fondatrice, Madame de la Peltrie, ses aspirations vers la vie parfaite, sa charité, ses bonnes œuvres, sa guérison surnaturelle après avoir fait vœu de se consacrer tout entière, sa personne et sa fortune, à l'éducation de l'enfance au Canada. Nous avons raconté l’histoire étonnante de la mère Marie de l’Incarnation, les prodiges
de sa vie domestique, monastique et apostolique, les vertus incomparables, les ravissements, les extases de cette Thérèse de la Nouvelle-France, ses visions sur le Canada, sa vocation pour la mission des Ursulines de Québec, enfin l’origine, les progrès et le couronnement de son œuvre.
Nous avons tracé aussi le portrait de cette angélique mère de Saint-Joseph (Marie de la Troche-Savonnières), cette belle âme, ce cœur d’or,chaste comme un rayon de soleil, qui cachait sous une enveloppe corporelle si frêle, une si admirable énergie de volonté, une vertu si exquise; apparue au matin de la fondation comme une radieuse étoile qui se lève avant l'aurore pour se coucher bientôt dans les lumineuses splendeurs du soleil levant.
Nous retrouvons aujourd'hui ces trois courageuses pèlerines à Dieppe, dans le monastère des Ursulines, où, après avoir fait la conquête d’une quatrième compagne, la mère Cécile de Sainte- Croix, elles se préparent à prendre la mer avec nos trois fondatrices. Sans s'être jamais vues, ni concertées, sans avoir rien connu de leurs mutuels desseins jusqu’au jour de l’exécution, elles se trouvaient réunies, à l'heure marquée par la Providence, pour aller travailler, en même temps, à la même œuvre, pour ouvrir et féconder, faire fleurir et fructifier le même sillon.
Le jour du départ de la petite colonie canadienne, 4 mai 1639, fut un événement pour la
ville de Dieppe. : Aucune âme généreuse n'avait pu se défendre d'une vive admiration en apprenant le noble dévouement des trois religieuses dieppoises. L'arrivée des Ursulines, aussi heureuse qu'imprévue, l'union de ces deux saintes entreprises qui allaient ainsi se fortifier en se prêtant un mutuel support, avait mis le comble à l'émotion et à l’attendrissement genéral.
Dès le matin, les Ursulines, accompagnées de Madame de la Peltrie, s'étaient rendues au monastère de l'Hôtel-Dieu, où toute lacommunauté réunie dans la chapelle, entendit ia sainte messe pour implorer la bénédiction du ciel sur l’entreprise. Toutes les voyageuses communièrent ensemble et partagèrent ensuite le repas d'adieu. Le courage de nos trois héroïnes ne fléchit pas au moment de laséparation. Elles embrassèrent une dernière fois chacune de leurs sœurs, toutes ces chères compagnes du cloître qu’elles ne devaient plus jamais revoir sur la terre, avec ces douces larmes, ces pleurs à travers lesquels xayonne l'espérance, cette fermeté surhumaine que peuvent seules inspirer les grandes vensées de la foi et ces grâces de choix qui accompagnent
1. Dieppe, à qui notre pays doit une dette particulière de reconnaissance, est aussi, de toutes les villes de France, celle qui a le plus la physionomie canadienne et où le souvenir de la Nouvelle-France est resté le plus vivace, Outre l'accent qui est absolument le même que le nôtre, le seul nom du Canada réveille des sympathies, qui, nulle part ne paraissent si profondes ni si touchantes.
les grands dévouements. Une humble mais précieuse auxiliaire que le ciel avait suscitée à la dernière heure faisait aussi ses adieux avec les fondetrices au moment du départ : c'était une ferver te et courageuse fille, nommée Catherine Chevalier, qui s'était offerte à les accompagner, et s'était engagée par vœu à les servir, comme domestique, pendant dix ans, à la seule condition d'être revêtue de l’habit de sœur converse à l'expiration de ce terme.
Madame de Montigny, femme du gouverneur de Dieppe, et bienfaitrice des Ursulines dont elle avait fondé une communauté dans la ville, !
ainsi que plusieurs autres dames de la première noblesse avaient réclamé l'honneur de conduire les religieuses jusqu'au bord de la mer. Elles les firent monter avec elles dans leurs carosses qui attendaient, depuis le matin, dans la cour du monastère, et traversèrent la ville au milieu des flots d'une multitude attendrie qui les accompagnait d'acclamations sympathiques, de souhaits, de bénédictions et des plus touchants adieux. Au bord de la mer, les attendait le Père Vimont, élu récemment supérieur général des missions du Canada, qui avait été chargé de leur servir de protecteur pendant la traversée. Il était accompagné des P.P. Poncet, Chaumonot, Burgon, Charles Lalemant et d'un frère. Ils devaient monter sur les différents navires de la flotille,
Le vaisseau amiral, le Saint-Joseph, commandé par le capitaine Bontemps, sur lequel la petite cohorte religieuse devait s’'embarquer avec le P. Vimont, était déjà sorti du port et se balançait sur ses ancres dans la rade. La chaloupe du capitaine les attendait le long de la jetée pour les conduire à bord du navire. Elle sortit du port aux applaudissements enthousiastes de la foule qui encombrait les quais et qui les poursuivait de ses derniers signes d’adieux.
La brise printannière qui descendait des falaises de Dieppe et faisait miroiter les eaux de la Manche aux rayons du soleil, semblait faire présager un prompt et heureux départ. Mais à peine les voiles étaient-elles déployées que la mer devint houleuse, le vent souflia avec tant de violence que la flotille fut obligée de rentrer dans la rade. Il fallut y attendre quinze longues journées, durant lesquelles nos chères voyageuses, exposées sans cesse au roulis des vagues qui -enaient déferler du large sur les navires avec furie, eurent à endurer d’excessives incommodités. Mais enfin le vent devint favorable et la flotille s’éloigna du rivage de France. Toutes les religieuses réunies sur le pont du vaisseau, avaient les yeux tournés vers la plage qui fuyait rapidement à l'horizon. Chacune d'elles jetait un long et mélancolique regard sur toute cette côte qui semblait leur sourire une dernière fois et les saluer de loin en leur renvoyant, avec les senteurs parfumées du printemps, les rayons éclatants du soleil de la Normandie.
Ah ! qu'il faut aimer cette autre patrie du ciel pour s'exiler ainsi volontairement, s’arracher à tout ce que le cœur adore ici-bas, afin de la conquérir. Adieu donc,charmant pays de France ! Adieu, pour jamais, patrie mille fois aimée! car le souflle de l’apostolat qui t’'enlève aujourd’hui ces saintes voyageuses, l'élite de tes enfants, ne te les rendra plus! Après une vie d’exil et de labeurs, leurs es mêmes ne reposeront pas parmi ceux de leurs ancêtres ; ils dormiront là-bas, sur cette terre sauvage qu'elles vont arroser de leurs sueurs, et qui va devenir leur seconde patrie ! Mais qu’elles sont belles à travers leurs larmes, ces anges de la terre! Comme leurs figures, illuminées par la joie du sacrifice, laissent bien voir que si leurs regrets sont sensibles, ils ne sont pas amers! Et qu’elle est admirable cette religion qui transfigure ainsi en bonheurs célestes de poignantes angoisses, qui met des roses dans la main qui croyait cueillir de sanglantes épines !
Pendant que dans les tuonastères de l'Hôtel- Dieu et des Ursulines de Dieppe, où l’on avait appris le départ définitif de la flotille, toutes les religieuses adressaient au ciel d’ardentes prières pour l’heureuse issue du voyage, une brise favorable emportait rapidement les navires sur les solitudes de l'océan. Durant ces premiers jours de navigation, les voyageurs avaient à craindre un ennemi plus redoutable que les tempêtes de la mer. La France était alors en guerre avec
l'Espagne et les croisières espagnoles infestaient les côtes, donnant la chasse à tous les navires portant pavillon français. Le commandant de l’escadrille, n'ayant aucun moyen de défense, n’avançait qu'avec la plus grande précaution. On avait perdu la terre de vue depuis quelques heures, 1orsque la vigie d’un des navires signala une voile, puis deux, trois, enfin toute une flotte de plus de vingt vaisseaux. Le capitaine du Saint-Joseph ordonna en toute hâte un changement ans la manœuvre; car il venait de reconnaître une escadre espagnole. La flotille poursuivie par l'ennemi fut dirigée à toutes voiles sur les côtes d'Angleterre, afin de laisser croire qu'elle appartenait à la marine britannique.
Elle longea ensuite la terre de près jusqu’à ce que les grands vents l’eussent mise hors de portée de toute attaque La traversée fut longue et signalée par de formidables tempêtes. Cependant à l'exception de douze jours : durant lesquels le navire fut trop violemment agité par les vagues, les religieuses eurent la consolation d'assister à la sainte messe. La petite chambre où elles étaient réunies, offrait l'image d'un cloître parfaitement réglé. Tous les exercices de la vie religieuse s’y faisaient avec l'exactitude et le recueillement du monastère. Le matin, après l'heure d’oraison, les religieuses préparaient l'autel sur lequel le P. Vimont célébrait le saint