Treize suivant la mère de l’Incarnation
sacrifice, que l’on chantait solennellement les jours de fêtes et de dimanches. Aïnsi chaque jour, la pieuse communauté avait l’ineffable bonheur de participer au banquet sacré. Dans le cours de la matinée, les sœurs divisées en deux chœurs, les Hospitalières d’un côté, les Ursulines de l’autre, psalmodiaient une partie de l'office divin, et dans l'après-midi, vêpres et complies. Le reste du jour était entremêlé de pieuses lectures, de prières et d’innocentes récréations qui charmaient, en les sanctifiant, les longues et fastidieuses heures du voyage.
L'équipage édifié et touché en entendant monter des entrailles du navire les chants purs et pénétrants de ces saintes âmes, y trouvait un gage de sécurité et de protection qui répandait une joyeuse confiance sur tous les visages. Sans pouvoir se rendre compte de la grandeur de ce spectacle, à la fois ravissant et sublime, personne n’était à l'abri des émotions qu’il faisait naître. Le jour de la fête de la Sainte-Trinité, au moment où, après la communion, le chœur des religieuses chantait les derniers versets de l'office canonial, un cri d'alarme retentit sur la dunette. Tous les passagers furent glacés d’épouvante, en entendant, l'instant d’après, au-dessus de leurs têtes, le mouvement de tumulte et de pas précipités qui annonçaient quelque accident sinistre. Une banquise de glace ! criait la vigie. Tout le monde se précipita sur le pont. A travers la brume épaisse, on apercevait, à quelques 6)
pieds en avant, une énorme montagne de glace, que le courant poussait avec ‘“ une furie et une impétuosité incroyable” sur le navire. “ Elle était grande comme une ville escarpée, et munie de ses défenses, raconte la mère de l’Incarnation. Il y avait des avances qui paraissaienut comme des tours. Les glaçons s'étaient tellement accumulés au-dessus, qu’on les eût pris de loin pour . des donjons ; il y avait des flèches et des pointes de glace si élevées que je n’en pus voir la cime à travers la brume. En un mot, il ne se pouvait rien voir de plus épouvantable que cet écueil flottant, qui était peut-être le plus extraordinaire, et le plus prodigieux en son espèce que la mer eût jamais produit.
“ Tout le monde criait miséricorde,nous sommes perdus ! De sorte que dans cetempressement de mort, qui, selon toutes les apparences humaines, nous était inévitable, le Révérend Père Vimont donna l’absolution générale, tant l’on se croyait proche du naufrage. Il fit ensuite un vœu à la Mère de Dieu au nom de tout l'équipage. De son côté, la mère de Saint-Joseph commença à réciter tout haut les litanies de la sainte Vierge, auxquelles répondaient ceux qui étaient agenouillés autour d'elle.
“Notre dévotion, disent les Hospitalières, nous fit avoir recours à saint Joseph, à qui nous fimes un vœu, et aussitôt, quoique les voiles fussent toutes tendues et enflées par le vent, et que le pilote commandât une manœuvre contraire à
celle qu’il fallait faire, le vaisseau fit un demi tour si subtil que la glace qui était devant nous fort proche, se trouva derrière, ce qui changea la crainte en actions de grâces.”
Au rapport de la mère de l'Incarnation, le navire tourna si près de la banquise que l'on voyait et entendait distinctement les vagues se briser en écumie sur ses flancs, et qu'à travers la transparence verdâtre des flots on apercevait à sa base les pointes de glaces qui plongeaient dans la mer.
Echappé à ce péril imminent, le navire faillit encore se perdre à l'entrée du golfe Saint-Laurent, parmi des récifs dangereux où il s'était égaré pendant la brume. Enfin, après deux mois et demi de cette périlleuse navigation, le Saint- Joseph, accompagné du reste de la flotille qui ne s'était point perdue de vue durant la traversée, jeta l'ancre dans le port de Tadoussac.
Comme le vaisseau amiral devait y faire station, les religieuses prirent à regret congé du capitaine Bontemps, dont les bontés et les prévenances avaient été intarissables pendant toute la traversée, et s'embarquèrent avec les PP.
Jésuites sur un autre navire qui devait les conduire jusqu’à Québec. Mais le capitaine de ce navire ne voulant point partir sans emmener avec lui une chaloupe qu'il faisait construire sur la lisière de la forêt, nos voyageurs lassés après douze jours d'attente, prièrent un brave
68 HISTOIRE DE L'HOTEL DL ,u.
marin : de les recevoir sur une petite barque qu'il conduisait à Québec, “ ce qu’il nous accorda, racontent les Hospitalières, de fort bonne grâce, après nous avoir représenté l’incommodité que nous recevrions dans un si petit bâtiment ; mais rien ne nous paraissait difficile, pourvu qu'il nous procurât l'entrée de cet aimable séjour.” Ces derniers jours de voyage, malgré bien des misères et des privations, furent loin d’être sans charmes pour nos fondatrices. Elles étaient ivres de joie en apercevant, pour la première fois, les splendides horizons de leur nouvelle patrie qui leur apparaissait dans tout l'éclat des plus beaux jours de l’année. Elles ne pouvaient se lasser d'admirer cette immense nappe d’eau du Saint-Laurent, éclatante de lumière, parsemée d'îles fécondes et pittoresques, ces deux rives si largement découpées, si variées d’aspects, de formes, de couleurs. Elles contemplaient tour à tour les lignes bleuâtres, harmonieusement ondulées, de la côte méridionale, les âpres montagnes, les promontoires abruptes, couronnés de hautes futaies, du rivage opposé ; en un mot toutes les sauvages beautés de cette grandiose nature. 2 Là douceur de la température
1. Maitre Jacques Vastel, contre-maitre du Saint-Joseph. Manuscril de l’Hôlel-Dieu, cahier des obédiences. :
2. De Tadoussac au cap Tourmente il n'y avait pas une seule habitation à cette époque, ni sur l’une ni sur l’autre rive du fleuve.
rafraîchie par les brises qui descendaient des montagnes et dispersaient sur les eaux d’étranges parfums, la suavité de l'atmosphère embaumée d’arômes amers, de vapeurs salines, la limpidité transparente des flots, leurs nuances variées à l'infini, les fortifiantes émanations qui s’exhalaient de leur surface, les mille bruits vagues ou sonores, les murmures inconnus qu’apporte le caprice des vents, les calmes enchanteurs des longs crépuscules, la sérénité de ces nuits brillantes, limpides, étoilées, également exemptes de chaleur et de froid, qui offrent tant de charmes à cette saison, tout plongeait leurs âmes dans un enchantement indicible, qu’elles épanchaient en élans d'amour, en actions de grâces intarissables.
Leur embarcation remontait le fleuve à petites journées en côtoyant toujours les montagnes de larive nord. Chaque soir, à la tombée du jour, elles descendaient au rivage et passaient la nuit à l'abri de quelque touffe d’arbres croissant au pied des Laurentides. Dès que l'aube du jour commençait à éclairer les sommets de la rive opposée, les missionnaires dressaient un autel rustique sur la mousse de quelque rocher ombragé de feuillages, tandis que les sœurs cueillaient au bord de la grêve, sur le flanc de la montagne, des fleurs sauvages, toutes fraiches et ruisselantes de la rosée du matin, dont elles ornaient les gradins de verdure du tabernacle improvisé. Pendant que le prêtre offrait la victime adorable, la pieuse compagnie, agenouil-
lée dans le recueillement et la ferveur, faisait monter vers le ciel de saints cantiques, auxquels se mêlait le gazouillement matinal des oiseaux qui saluaient l'aurore en voltigeant dans les buissons au-dessus de leurs têtes.
Nulle plume ne saurait peindre les sentiments d’allégresse de piété et de reconnaissance de nos fondatrices en se voyant ainsi au comble de leurs vœux et témoins de scènes qui nous émeuvent encore aujourd'hui à travers la distance de deux siècles qui nous en séparent. Il est rare, en effet, de rencontrer une page d'histoire plus lumineuse et plus fraiche, réunissar.t à la fois autant de grandeur et de grâce : le temple dans lequel s'agenouillent ces âmes d'élite, c’est la voûte des cieux ; l'autel, c’est l'immense amphithéâtre des Laurentides, lalampe du sanctuaire, c’est le soleil éblouissant qui monte à l'horizon, le parvis de ce temple, c’est la plaine du fleuve géant, tapis merveilleux étincelant des plus riches couleurs, enfin le peuple adorateur, c’est la réunion la plus chaste, la plus sainte, la plus angélique peut-être qui ait jamais foulé le sol de l'Amérique.
Après quatre jours de navigation, le 31 de juillet, la barque doubla la pointe du cap ‘Tourmente, et louvoya jusqu’au soir, par une : légère brise du sud-ouest, entre la côte de Beaupré et les rives de J’Ile d'Orléans. Au coucher du soleil, elle luttait contre le courant entre l'extrémité supérieure de l’Ile et la chûte
de Montmorency, dont la blanche nappe d'écume émerveillait les regards de nos voyageuses.
“ Nous conçumes quelque espérance d'arriver à Québec, : raconte la mère de Saint-Ignace, mais la marée se trouvant contraire, et le vent ne nous étant pas favorable, il nous fallut attendre au iendemain ; et comme l'endroit était beau et le débarquement facile, on nous mit à terre à l'Ile d'Orléans, qui pour lors n’était point habitée. On y fit trois cabanes à la façon des sauvages, les religieuses se mirent dans une, les religieux dans l’autre, et les matelots dans la troisième. Nous avions une joie qui ne se peut exprimer, de nous voir dans ces grands bois que nous fimes retentir de nos cantiques, rendant mille louanges à Dieu de ce qu’il nous avait conduites si heureusement dans ce lieu. ?”
Le promontoire sauvage de Québec, couronné alors de grandes futaies qui dérobaient, en partie, à la vue le petit groupe de maisons construites à son sommet, projetait aux regards surpris des voyageuses, ses falaises hardies qu’illuminaient les derniers rayons du soleil couchant. Elles ne pouvaient se rassasier de contempler, avec une silencieuse émotion, ce rocher solitaire, où elles allaient désormais travailler, prier et souffrir, consumer le reste de leurs jours dans les
1. Québec est à environ uns lieue et demie de d'stance du bout de l'Ile.
œuvres de la charité et dormir enfin, dans la paix des justes, après de longs travaux, leur dernier sommeil.
Cependant leur arrivée, annoncée par le petit navire de Madame de la Peltrie qui les avait devancées de quelques jours, était attendue avec impatience, par la population de Québec. Le lendemain premier jour d'août, de grand matin, la barque chargée de sa précieuse colonie se détacha du rivage de l'ile. ‘“ Pour marque de réjouissance on tira plusieurs coups de pierriers et de mousquets, et on mit le feu dans le bois, ce qui fit voir à Québec, qu’il y avait quelque chose d’extraordinaire. ” : Ces détonations et ces feux de joie avaient, en effet, donné l'éveil aux sentinelles du fort Saint-Louis qui en avaient averti le chevalier de Montmagny, alors gouverneur de la Nouvelle-France ; celui-ci depêcha vers l’embarcation un canot qui revint, en toute hâte, annoncer l’heureuse nouvelle. ‘“ Quand on nous vint donner avis, s'écrie le P. Lejeune, qu'une barque allait surgir à Québec, portant un collége de Jésuites, une maison d'Hospitalières et un couvent d'Ursulines, la première nouvelle nous sembla quasi un songe. ” 2
En un instant toute la population fut en émoi, et l’on sehâta de faire des préparatifs pour les recevoir avec toute la solennité que pouvait