Relalions des Jésuiles, 1639, p
déployer la colonie naissante. Le gouverneur fit tapisser et pavoiser sa propre chaloupe et l'expédia à leur rencontre, afin de les ramener en triomphe. Lui-même descendit au bord du rivage pour les accueillir, accompagné de la garnison, du clergé, et suivi de toute la population qui ne se possédait pas d'enthousiasme et de bonheur. Tous les regards étaiont fixés avec avidité sur lachaloupe qui s’avançait rapidement poussée par de vigoureux rameurs Enfin vers huit heures elle accosta au rivage. Au même instant, tous les canons du fort saluèrent par de joyeuses salves les hôtes si ardemment désirés. “ On voyait, dit la Relation, sortir d’une prison flottante ces vierges consacrées à Dieu, aussi fraiches et aussi vermeilles que quand elles partirent de leurs maisons ; tout l'océan avecses flots et ses tempêtes n'ayant pas altéré un seul petit brin de leur santé. ”
La première qui mit pied à terre fut la mère de Saint-Ignace ; elle fut suivie de la mère de l'Incarnation et du reste de la troupe. Toutes se prosternèrent avec effusion en touchant cette nouvelle terre promise, devenue désormais pour elles le sol de la patrie. ‘‘ Nous la baisâmes dans un transport de reconnaissance et de respect, en disant le verset : Voluntarie sacrificabo tibi et confitebor nomini tuo, Domine, quoniam bonum est, pour remercier Dieu de ses conduites amoureuses sur nous, et pour nous offrir à souffrir volontairement toutes les croix qu'il lui plairait nous envoyer. ”
Après les premières félicitations, le cortége se mit en marche vers la Haute-Ville, aux acclamations de la foule qui ne tarissait pas d'éloges, de bénédictions, de témoignages de reconnaissance envers nos héroïnes. Tout le parcours, depuis la grêve jusqu'au sommet de la moutagne et jusqu’à l’église, fut une véritable ovation. Les enfants s'empressaient autour des sœurs dans leur naïve admiration, et leur baisait les mains eu sigue de respect. (à et là, quelques sauvages, venus par hasard des environs, suivaient, un peu à l'écart, et regardaient, tout pensifs et muets d'étonnement, ce pacifique triomphe de la charité et du dévouement.
L'église de Notre-Dame de Recouvrance avait été ornée comme aux plus beaux jours de fête. ‘ Elle était fort jolie, disent les Hospitalières, la voûte et le balustre lui donnaient un air de propreté qui la rendait fort gaie.” L’'autel rayonnait de cierges et de fleurs champêtres, tandis que les festons de verdure et les jeunes arbres en fleurs qui décoraient la nef lui prêtaient un air de fraicheur inaccoutumée, et répandaient dans toute la chapelle une atmosphère de suavité si odorante qu’on eût dit le jardin embaumé de l'époux des cantiques. :
1. Nous avions d’abord cru, avec M, l'abbé Ferland, que l'église de Notre-Dame de Recouvrance s'élevait à peu près sur l'emplacement de l'église anglicane actuelle; mais un examen attentif des anciens titres nous a convaincu qu'elle devait occuper le site ou les environs immédiats du presbytère de Notre-Dame,
Quand la foule eut envahi l'église, le P.
Lejeune, supérieur de la mission, entouré des PP. Jésuites et dessœurs agenouillées près des balustres, entonna le Te Deum. Il faut renoncer à peindre les sentiments de gratitude, de pafx, de chastes délices qui inondèrent les âmes des saintes fondatrices en ce moment solennel. De pareilles émotions n’ont point de nom dans les langues humaines. Ce qui se passe alors entre l’âme et Dieu, dans ces avants-goûts du ciel, est le secret de l'éternité. Immobiles et absorbées dans un suave recueillement, elles épanchaient leurs cœurs en effusion d'amour et de reconnaissance envers le divin nocher qui les avait conduites au port à travers tant de périls et d'orages. Des ruisseaux de larmes inondaient leurs figures enflammées.
L'hymne d'actions de grâces, accompagnée de salves réitérées d'artillerie, fut suivie d'une messe solennelle, durant laquelle les sœurs s’approchèrent de la table sainte, afin de remercier Dieu de tant de bienfaits. Au sortir de l'église, le gouverneur les conduisit dans le fort, où une députation des principaux habitants vint les complimenter et leur exprimer les sentiments de reconnaissance de la colonie. M. de Montmagny les invita ensuite à prendre le déjeüner à sa table et leur renouvela les assurances de sa protection et de son amitié. Il voulut lui-même les conduire dans leurs résidences respectives et subvenir à leurs premiers besoins.
76 HISTOIRE DE i’HOTEL-DIEU.
Tout le reste de la journée fut consacré aux réjouissances publiques, les magasins furent fermés et tous is travaux suspendus comme aux jours de fête.
* En attendant la construction de leurs monastères. ls deux communautés furent logées, les Ursuiines dans une petite maison bâtie sur un quai à la Basse-Ville, les Hospitalièras dans une maison assez vaste, construite, l'année même, par la Compagnie des Cent-Associés, et située à la Haute-Ville, en face du fort Saint-Louis.
“Nous y trouvâmes, disent les fondatrices, quatre belles chambres et deux cabinets, mais pour tous meubles 1l n’y avait qu’une espèce de table, ou plutôt un bout de planche sout':nue par quatre bâtons, et deux bancs de la même façon ; encore estimions-nous cela beaucoup.
‘“ Comme nous n’avions quoique ce soit pour manger, Monsieur le Gouverneur eut la bonté de nous envoyer à souper ; nous n'étions pas mieux fournies de lits, ayant laissé dans le vaisseau tout notre équipage. Nous priâmes donc un ecclésiastique : d'avoir la bonté de nous faire apporter quelques branches d'arbres pour nous coucher, ce qu'il fit fort volontiers ; mais elles se trouvèrent si remplies de cheuilles que nous en étions toutes couvertes.” 2
Ce fut dans ce dénûment que les Hospitalières
1, M. l'abbé Jean Lesueur, qui fut leur premier chapelain. 2. Jlisloire de l'Hôlel-Dieu, p. 15.
passèrent la première nuit de leur arrivée, et qu’elles inaugurèrent leur sainte entreprise, heureuses de rencontrer dès leurs premiers pas cette compagne fidèle et chérie qui ne devait plus les quitter désormais : la pauvreté.
Dans la matinée du lendemain, le Père Lejeune, accompagné des P P. Jésuites nouvellement arrivés, conduisit dans de légères embarcations les deux communautés à la bourgade de Sillery, située à une lieue et tiers au-dessus de Québec. Cette résidence avait été fondée deux ans auparavant par le commandeur de Sillery, en faveur des familles montagnaises et algonquines con-
erties à la foi.
Les sauvages prévenus de leur arrivée, les attendaient sur la grève et les accueillirent avec des transports de joie-et per des salves d’arquebuse. Ne pouvant exprimer leurs sentiments, ils faisaient éclater leur allégresse par leurs gestes expressifs et par l'épanouissement de leur figure. Ils les escortèrent ainsi jusqu'à la chapelle, où ils entonnèrent en entrant un cantique en langue sauvage. En entendant cette naïve expression de leur reconnaissance et de leur foi, les religieuses ne purent contenir leur émotion. ‘“ Les larmes leur coulaient des yeux, racontent les Relations. Elles avaient beau se cacher, leur joie se trouvant trop resserrée dans leur cœur. se répandait par leurs yeux. ? On fit baptiser par les