CHAPITRE PREMIER
Mort de la mère de Saint-Ignace—La mère de Saint-Augustin —Son enfance—Sa jeunesse—Son entrée au monastère de Bayeux.
La divine Providence qui réservait à l’Hôtel- Dieu de Québec l’honneur insigne de posséder la mère Catherine de Saint-Augustin et d’être témoin de ses vertus et de sa merveilleuse vie, voulut le préparer à cette grande faveur par un grand sacrifice. Ce fut de lui enlever par une mort prématurée sa première supérieure, la mère de Saint-Ignace, qui semblait la pierre angulaire de l'institut naissant. Elle lui fut ravie dans un temps où ses lumières et son expérience paraissaient encore indispensables ; mais les desseins de Dieu ne sont pas ceux des hommes, et il arrive à ses fins par des moyens qui déconcertent souvent les vues de la prudence humaine.
La mère de Saint-Ignace était tombée dangereusement malade dans l’automne de 1646. ‘“ La crainte de sa mort, disent les annales, nous jeta dans une grande afiliction, dont elle s’aperçut aisément. Elle nous consolait elle-même d’une manière si tendre et si soumise aux ordres de Dieu qu’elle nous charmait. Nous iui demandâmes sa bénédiction que nous reçumes en fondant en larmes. Après nous avoir recommandé plusieurs choses très-utiles, elle mourut en disant : “ Mon Dieu que votre volonté soit faite ; je suis à vous.” Elle fut assistée par le Père Jérôme Lalement, nouveau supérieur des missions, par le Père Vimont, son directeur, et par M. de Saint-Sauveur, notre chapelain, qui furent tous profondément édifiés de ses dernières paroles. Son heureux trépas arriva le 5 novembre 1646. Elle n'était âgée que de 86 ans et en avait passé vingt-deux en religion.” Malgré sa complexion délicate et une santé toujours souffrante, elle avait travaillé pendant sept ans dans la pénible mission du Canada. Elle s'était employée avec autant de zèle que de sagesse et avec un courage bien au-dessus de ses forces à poser les fondements du premier hôpital qui ait #té établi dans notre pays.
Le nom de la mère de Saint-Ignace est à peine connu parmi nous, et cependant il en est bien peu qui aient acquis autant de titres à notre vénération et à notre reconnaissance.
Elle fut la première en tête de cette longue
génération de servantes de Dieu qui, depuis plus de deux siècles, ont renoncé à tous les avantages d'ici-bas pour consacrer leur existence au soulagement des pauvres et des malades. De pareils dévouements ne sauraient être compris, ni appréciés en ce monde ; Dieu seul se réserve de les couronner par d’immortelles récompenses.
“ Après sa mort, dit la chronique de l'Hôtel- Dieu, son visage demeura très-beau, serein et riant ; en sorte que, en la regardant, on se trouvait consolé. Son corps exhalait une odeur douce et fort agréable.
“ Elle fut inhumée dans un petit cimetière proche de notre maison.
“ Après la cérémonie nous donnâmes un festin funèbre aux sauvages. Un d’entre eux prononça une harangue et fit à sa manière l'éloge de notre chère défunte, publiant les bontés qu’elle avait eues pour eux dont ils étaient très reconnaissants, Ce qu'ils en disaient, ce que tous les habitants du pays nous en témoignaient, et ce que nous en ressentions nous-mêmes partageait notre cœur entre la joie et la tristesse, car d’un côté nous mourions de regret de nous voir privées d’une si aimable mère qui s'était acquis l’estime de tout le monde. Et d’ailleurs le souvenir de sa sainteté nous inspirait un désir ardent de vivre et de mourir comme elle.
‘ Peu de temps après nous envoyâmes à Sillery chercher les os de notre chère sœur Jeanne Suppli de Sainte-Marie. On les mit dans un
cercueil neuf, et nous les enterrâmes de nouveau proche de notre révérende mère Marie Gruenet de Saint-Ignace. ”
L'humble résignation avec laquelle nos Hospitalières se soumirent à la douloureuse épreuve qui venait de les frapper, ne tarda pas à recevoir sa récompense.
Dans le temps où elles sentaient le plus vivement le vide qui s'était fait dans leurs rangs, Dieu achevait de raffermir la vocation de la mère de Saint-Augustin pour le Canada, et il commençait à fraver les voies par lesquelles il allait en procurer l’accomplissement.
Mais avant de raconter ces événements, il est nécessaire de remonter plus haut, de reporter nos regards du côté de la France et de faire connaître la famille et les premières années de la mère de Saint-Augustin.
La Normandie, d’où la plupart des familles canadiennes tirent leur origine, a été le berceau de cette admirable servante de Dieu.
Lorsqu'on jette un coup d'œil sur la carte de France, on remarque, sur le rivage nord, une grande péninsule qui se projette dans les eaux de la Manche. A l'extrémité de cette péninsule qui fait partie de la Basse-Normandie, s'élève la ville de Cherbourg, devenue importante de nos jours par ses redoutables fortifications.
C’est aux environs de cette ville que naquit le 8 mai 1632, Catherine de Longpré, qui fut connue et vénérée plus tard, aussi bien dans
l'ancienne que dans la Nouvelle France, sous le nom de la mère Catherine de Suint-Augustin.
Sa paroisse natale, située à sept lieues de Cherbourg, porte le nom de Saint-Sauveur-le-Vicomte,
Le premier historien de sa vie, le Père Paul Ragueneau, de la compagnie de Jésus, dit “que son père se nommait Jacques Simon, sieur de Longpré, natif de Cherbourg ; sa mère, Françoise de Launé-Jourdan, fille de M. de Launé-Jourdan, lieutenant civil et criminel du dit lieu de Saint- Sauveur.” Madame de Launé-Jourdan était alliée par une de ses ancêtres à saint Thomas de Canterbéry.
La famille de Longpré qui avait conservé les pieuses traditions des âges de foi, occupait un rang honorable dans la société. Elle jouissait dans tout le pays du Cotentin, qu'elle habitait, d'une influence considérable qu'elle mettait au service de toutes les bonnes œuvres. Grâce à son zèle apostolique, des missionnaires avaient été appelés à différentes reprises et avaient prêché des retraites qui avaient changé la physionomie religieuse de cette contrée.
L'enfant que Dieu avait confiée à la sollicitude de madame de Longpré et qui était destinée à devenir un vase d'élection, faillit lui être enlevée, le jour même de sa naissance, et dut être ondoyée sous le toit paternel. Elle fut prise de convulsions qui mirent sa vie en danger. Conduite le même jour à l’église, elle reçut au baptême le nom de Catherine. L'église ‘paroissiale où elle fut
régénérée et où elle devait plus tard être initiée aux principes de la vie chrétienne, portait un nom de bonne augure pour notre pays : elle était sous l’invocation de Saint Jean-Baptiste, futur patron du Canada.
Madame de Longpré était d’une complexion trop délicate et d'une santé trop fragile pour donner à ses enfants les premiers soins de la tendresse maternelle. Elle était obligée de les confier aux mains d’une nourrice. Ce fut par un dessein tout spécial de la divine Providence que la jeune Catherine fut la seule de tous ses frères et sœurs qui eut l'avantage d’être élevée, dès le premier instant de sa naissance, sur les genoux de sa mère.
Cette pieuse femme était une de ces âmes chrétiennes dont les paroles et les actions, tout imprégnées de l'esprit de foi, répandent partout la bonne odeur de Jésus-Christ. Les traits saillants de sa piété étaient une douceur et une patience inaltérables, précieuses qualités qui devaient se réfléter plus tard sur le caractère de son enfant.
Vers l’âge d’un an, elle fut adoptée par sa grand'mère qui prit soin de son éducation jusqu’à son entrée dans la vie religieuse et la forma à la pratique des vertus dont elle était elle-même un excellent modèle. Sa maison était l'asile des pauvres ct des infirmes qu’elle recevait et soignait avec une charité toute céleste. Elle avait transformé sa demeure en
une espèce d'hôpital ouvert à toutes les infortunes. Les regards de la jeune Catherine, en s'ouvrant à la lumière, rencontrèrent ainsi d'admirahles exemples qui, dès le berceau, préparèrent son Ame à la vocation d’hospitalière qu'elle devait suivre plus tard.
M. de Launé-Jourdan, son aïeul maternel, qui l'avait tenue sur les fonts du baptême, “ grand homme de bien, disent les chroniques, homme d'oraison, et grand aumônier, dont la vertu était estimée de tout le monde,” eut, le jour même de sa naissance, un pressentiment de Ja haute sainteté et des grâces extraordinaires dont sa petite fille devait être favorisée.
Deux ans plus tard, étant entourée des serviteurs de sa maison, il fut encore éclairé d’nne lumière prophétique : “ Voyez cette petite fille, leur dit-il d’un ton inspiré : elle sera un jour religieuse et une grande servante de Dieu. Sa vie sera pleine de courage et de généreuses entreprises : elle deviendra une sainte.”
La suite fit voir toute la vérité de cette prédiction.
Catherine n’était pas encore sortie de l’enfance quand Dieu commença à l'attirer à lui en lui faisant sentir les premiers attraits de sa grâce. Elle dit dans le journal que ses directeurs l’obligèrent d'écrire, pour rendre compte de la conduite de Dieu dans son âme, qu’à l’âge de trois ans et demi, elle ressentit un très-grand désir de faire la volonté de Dieu.
“ Il me souvient, dit-elle, que le motif qui avait le plus de force sur moi pour me faire éviter le péché, était que Dieu ne le voulait pas et cela m'était assez pour me retenir. En effet quand on voulait obtenir quelque chose de moi ou m'empêcher de faire quelque chose, il suffisait de me dire: Dieu veut cela, il faut le faire, ou bien, Dieu ne veut point cela, pour me faire exécuter facilement quoi que ce füt. J'étais heureuse quand j'entendais parler des avantages qu'il y a d'être soumis à Dieu, à vouloir et ne vouloir que ce qu'il veut, et je ne manquais pas de m'informer souvent de ma bonne mère comment il fallait faire la volonté äe Dieu.”
Madame de Longpré vit un jour entrer chez elle un vénérable religieux, le Père Malherbe, de la compagnie de Jésus. Catherine était en ce moment auprès de sa mère : celle-ci la prenant par la main :—Mon Père, dit-elle, voici une petite fille qui ne cesse de me tourmenter pour savoir ce qu'il faut faire pour accomplir la volonté de Dieu. Veuillez lui enseigner cela : vous êtes plus en état que moi de satisfaire à ses questions ?
Le Père allait répondre, lorsque la porte de la maison s'ouvrit et livra passage à un pauvre mendiant, dont la figure décharnée indiquait quelque affreuse maladie, Des mains charitables soutenaient sa pénible marche. Cet infortuné, à peine vêtu de quelques misérables haillons, était couvert d'ulcères qui lui faisaient souffrir
de continuels tourments. Le Père l’interrogea quelques instants et ne tarda pas à s'apercevoir que cet humble extérieur cachait une âme juste devant Dieu, qu’il se trouvait en présence d'un autre Lazare aussi riche des trésors du ciel que dénué àcs biens de ce monde.
Se tournant vers Catherine :—Mon enfant, dit-il, Dieu lui-même vous envoie une réponse dans la personne de ce pauvre. En souffrant son mal de bon cœur, comme il le fait, cet homme accomplit bien la volonté de Dieu, car, ajouta-til, on fait plus assurément la volonté de Dieu, dans les afllictions, les humiliations et les souffrances que lorsqu'on a tout à souhait.
“ Je lui demandai pourquoi, continue notre sainte, et si ceux qui ne souffraient point seraient damnés, ne faisant pas si bien la volonté de Dieu.
“Sa parole me donna un désir si véhément de souffrir pour faire la volonté de Dieu que je ne pensais plus qu’à endurer bien des souffrances. Afin de mieux réussir dans mor dessein, je priais la sainte Vierge avec des instances qui ne sont pas croyables, qu'elle m'envoyät bien des maladies, et cela tous les jours plusieurs fois ; et mon petit cœur en était ordinairement si attendri que mes yeux parlaient plus que ma bouche.”
Dans une autre visite que fit le Père Malherbe, Catherine l’entendit exhorter le même pauvre à offrir ses souffrances pour la conversion de sa mère qui menait une vie scandaleuse. Après
l'avoir écouté en silence, Catherine lui fit signe, le tira à l’écart et lui dit naïvement : ‘“ Mon Père, je vous prie, ne dites pas à ce pauvre d'offrir ses peines pour sa mère ; il aurait trop à soufirir, car c'est une malheureuse.”
Le bon Père se prit à sourire et lui répondit : ‘“ Ma petite fille, Notre Seigneur n'avait point péché,néanmoins combien n’a-t-il point souffert. Vous demandez instamment ce que c’est que de faire la volonté de Dieu, or c’est être bien agréable à Dieu que de souffrir pour le prochain.”
Cette réponse fut un trait de lumière pour la jeune enfant qui sentit s’allumer en elle une nouvelle flamme de charité. Aux désirs qu’elle avait de se conformer à la volonté divine, elle joignit désormais les saintes ardeurs de l'amour du prochain.
Le ciel sembla exaucer les vœux de cette amante précoce de la croix. A l’âge de cinq ans, elle fut saisie de violentes douleurs de tête qui ne Jui laissèrent aucune trève ni le jour, ni la nuit. Il se forma des abcès dans ses oreilles qui distillirent arec abondance pendant près de trois mois. Les souffrances et la maladie s’accrurent avec une telle gravité que les médecins craignirent pour sa vie.
Les os de la tête commencèrent à se carier :
“ deux d’entre eux, ajoute-t-elle, étaient ébranlés et soulevés, et menaçaient de se disloquer.”’ Au milieu des atroces douleurs qui latourmentaient, quels étaient les sentiments de la pieuse enfant ?
“ Je ressentais, dit-elle, une telle joie dans mon cœur que, malgré les plaintes et les larmes que m'arrachait la souffrance, je ne disais autre chose sinon : “ Mon Dieu, que votre volonté soit faite, ce n’est pas pour moi que je souffre.”
La guérison de cette maladie fut opérée d’une manière assez singulière : les médecins, après avoir épuisé toutes les ressources de leur art, avaient cessé leurs visites, lorsqu'arriva à Saint- Sauveur-le-Vicomte un inconnu qui s’annonça comme chirurgien. Il prétendait avoir étudié en Italie, et avoir pris ses degrés à la faculté de Paris Comme dernière ressource, il fut mandé par la famille de Longpré.
Interrogé sur l’état de l'enfant, il répondit qu'il la guérirait en peu de temps etavec un seul remède ; mais il ajouta que ce remède était très-violent. On lui demanda si la malade, vu sa faiblesse et sa jeunesse extrême, pourrait le supporter. Il garantit qu’elle n’en mourrait pas. Sur ce, on lui laissa appliquer son remède, qui n'était autre chose que de la cendre chaude.
Au moyen d’un petit entonnoir, il en introduisit dans le conduit auriculaire et souffla dessus afin que cette cendre pénétrât profondément dans les oreilles.
Ce remède empirique causa à l'enfant des douleurs intolérables et aurait dû, ce semble, lui donner la mort. Toujours est-il qu’elle guérit parfaitement ; il ne lui resta qu’une grande faiblesse. “ Les deux os, dit-elle, qui semblaient
quitter leur place, demeurèrent dans une élévation extraordinaire.”
“ Ce chirurgien s’en alla dès lors qu'il eut appliqué son remède et l’on ne sait ce qu'il devint. J'en ai oui souvent faire le récit avec étonnement ; et quelques recherches qu'on en ait faites, l’o. n'a jamais pu rien découvrir. ”
Dès l’âge de huit ans, Catherine fut jugée assez instruite et raisonnable pour faire sa première communion. Sous l’habile direction du Père Malherbe, elle se prépara à ce grand acte avec des sentiments de foi et de piété qui laissèrent des impressions sur tout le reste de sa vie. Il s’opéra un travail merveilleux dans cetia âme sans tache qui ne mettait aucun obstacle aux opérations de la grâce. Notre jeune communiante sentit croître en elle, avec une nouvelle vigueur, le désir de devenir une sainte.
. Quelques années s’écoulèrent dans cette heureuse disposition. Mlle. de Longpré faisait de rapides progrès dans les sentiers de la vie parfaite.
Cependant vers l’âge de douze ans et demi, une tentation dont elle ne soupçonnait pas le danger, la fit chanceler un moment et faillit flétrir son innocence dans sa fleur et occasionner la ruine de si belles espérances.
Quelques romans de chevalerie, qui jouissaient alors d'une grande vogue, et qui se trouvaientdans un bon nombre de salons, tombèrent entre ses mains. Elle les lut avec avidité et se passionna pour les héros de ces fictions. Les
scènes de galanterie qu’elles déroulaient devant son imagination troublèrent sa paix intérieure et ternirent légèrement l'éclat de sa ferveur. Elle n’éprouva plus le même attrait pour les souffrances. Le monde lui apparut, pour la première fois, avec ses séduisantes illusions et commença à lui faire subir sa dangereuse influence. Les louanges qu'il prodigua aux grâces de sa personne et aux qualités de son esprit, lui inspirèrent quelques sentiments de vanité qu’elle se reproche avec amertune, et dont elle fait l’aveu avec une admirable humilité.
“ Non seulement, dit-elle, j'aimais la parure, le soin de conserver mon teint, pour agréer et paraître aux yeux des hommes; mais je cherchais encore avec avidité d'être estimée, avoir de l'esprit, être de belle humeur, d’agréable conversation. En un mot, je voulais que l’on crût que j'avais de belles qualités, lesquelles me devaient acquérir l'amitié et l'estime des créatures. Enfin si Dieu, par une bonté inconcevable, ne m'eût tenue par la main, Je serais tombée dans un abîme de péchés.”
Comme sainte Thérèse, elle avait prêté une oreille passagère aux séductions de l'esprit tentateur. Comme sainte Thérèse, ce fut un songe mystérieux qui l'arracha à sa fatale étreinte.
Elle vit, pendant son sommeil, un monstre horrible, de forme humaine, qui tenait dans sa main une arme tranchante, Comme il s’avançait
pour la frapper, elle s'enfuit, pour chercher un asile dans une tour qu’elle voyait à quelque distance. Le monstre l’atteignit, mais ne la blessa que légèrement. Dans sa fuite, elle se recommanda à la sainte Vierge, et alors une dame vêtue d’un costume religieux, lui apparut debout dans la tour. Cette dame la prit sous sa protection et la défendit contre toute attaque.
Mlle. de Longpré vit dans ce songe un avertissement du ciel. Elle l’interpréta comme un symbole de sa situation. Ce monstre, à forme humaine , lui sembla l'esprit du monde qui la poursuivait et qui ne lui avait encore fait que de légères blessures. La dame en costume monastique lui parut comme étant le signe de sa vocation religieuse.
Plus tard, lorsqu'elle entra chez les Hospitalières de Bayeux, elle demeura stupéfaite, en reconnaissant, dans la supérieure, qu’elle voyait pour la première fois, la dame qui lui (ait apparue en songe. Elle portait le même costume et la même figure.
Ce jour de grâce que Dieu venait d'accorder à sa servante fut l'époque décisive de son existence. Mille. de Longpré avait été effrayée des dangers du siècle que, dans un âge si tendre, elle avait à peine entrevus et dont les tentations étaient vennes la chercher jusque dans la solitude du foyer domestique. ŒEclairée et fortifiée par une lumière plus abondante, elle prit la résolution de renoncer pour jamais à
toutes les espérances de la terre et de se consacrer à Dieu dans le cloître. Pour s’y préparer, elle se traça un règlement de vie qu'elle suivit avec fidélité jusqu’à son entrée en religion.
Mille. de Longpré avait une sœur aînée que le souffle de la grâce emportait, elle aussi, vers les saintes solitudes du cloître. (Cette sœur avait fixé au 7 octobre 1644, son entrée au monastère de Bayeux. Catherine résolut de la suivre, mais son extrême jeunesse lui fit craindre quelque opposition de la part de sa famille ; elle redoutait, en outre, les défaillances de son propre cœur. Elle demauda donc seulement d'accompagner sa sœur pour aller étudier les règles des Hospitalières et s’éclairer sur sa vocation.
Ce moyen aplanit les difficultés, et l’héroïique enfant dit adieu, à douze ans et demi, au toit de sa famille qu'elle ne devait plus revoir.
Notre siècle de croyances attiédies s'étonne de ces dévouements précoces et refuse de les comprendre.
Il est même des chrétiens de peu de foi qui se scandalisent de ces immolations volontaires faites, disent-ils, à un âge où l'intelligence n’est pas assez éclairée, la raison assez ferme pour prendre des décisions d’une telle importance.
À ceux-là nous répondons que, sans doute, avant de prendre une détermination irrévocable, il faut ordinairement attendre l'âge où les facultés ont atteint leur développement : c'est la sage pratique de l'Eglise dans la conduite des
âmes. Mais on ne peut nier non plus, d'autre part, qu’il y a des vocations exceptionnelles qui s'imposent dès les plus tendres années, qu'il se rencontre des âmes privilégiées à qui Dieu fait entendre sa voix, comme à Samüel, au sortir du berceau, et qui, comme lui, doivent répondre : Me voici, Seigneur, votre serviteur écoute.
Notre bienheureuse Catherine était du nombre de ces élus sur lesquels Dieu a des desseins secrets. Il avait jeté sur elle un regard de complaisance ; il avait murmuré à l'oreille de son cœur, dans le recueillement de l’oraison, ces soupirs ineffables dont parle l’Esprit-Saint et il lui avait dit, comme à l’'Epouse des Cantiques : Viens, à ma bien-aimée ; tu seras un jour mon épouse !
Les deux fiancées de Jésus-Christ s’arrachèrent aux embrassements de leurs parents et de leurs amis, firent leurs adieux à leur toit natal avec ce courage qu'inspirent les pensées éternelles : avec quels combats intérieurs, avec quels déchirements de l'âme, la servante de Dieu ne le dit pas. Ecrivant ses Mémoires, par obéissance, du fond de son exil de la Nouvelle-France, dans sa petite cellule de l’Hôtel-Dieu de Québec, peutêtre craignit-elle d'évoquer dans son âme, en les transcrivant, des souvenirs trop sensibles, de céder à des sentiments naturels que son austérité lui eût reprochés comme une faiblesse.
Le trajet de Saint-Sauveur-le-Vicomte à Bayeux, à travers les riches et fertiles campsgnes de la
Normandie, ne fut pas de longue durée, et, le 7 octobre au soir, elles frappaient à la porte du monastère de Bayeux.
Cet institut était d'une création toute récente, et devait son origine à la communauté de Dieppe.
Commencé au printemps de cette même année (1644), il avait eu pour fondatrice et première supérieure, Mlle. de la Hanodière, en religion sœur Marie de Saint-Augustin,à laquelle on avait adjoint deux antres religieuses de la même maison.
La mère Marie de Saint-Augustin était la fille aînée de M. de la Hanodière, gentilhomme aussi distingué par sa piété que par sa naissance. Il avait légué à sa fille une fortune assez considérable, que celle-ci avait consacrée à la fondation du nouvel établissement.
La mère Marie de Saint-Augustin était une cousine maternelle de Mlle. de Longpré que celle-ci n’avait cependant jamais eu occasion de connaître avant son arrivée à Bayeux.
La nouvelle postulante eut de rudes combats à soutenir dès les premiers jours de son noviciat,. Comme elle n'avait demandé son entrée qu'à titre d’essai et que sa grande jeunesse faisait naître des doutes sur sa persévérance, on voulut tout d'abord éprouver la fermeté de sa vocation. Elle fut soumise aux épreuves les plus pénibles : les charges les plus basses et les plus viles, les fonctions les plus répugnantes, les réprimandes, les humiliations, rien ne lui fut épargné. Mais
la courageuse enfant ne fléchit pas; elle obéit avec une patience, une douceur, une égalité d'humeur qui faisaient l'admiration de ses supérieures. À chaque nouvelle épreuve, elle disait à la maîtresse des novices : “ Vous avez beau faire, vous ne réussirez pas à me décourager. Je serai une religieuse Hospitalière dans votre communauté, ou bien j'irai servir Dieu au Canada.”
On voit par ces dernières paroles que la pensée de se vouer aux missions de la Nouvelle- France lui était venue déjà depuis quelque temps et commençait à occuper son esprit. Ce désir lui avait été inspiré probablement par la lecture des Relations des Jésuites qui avaient pu lui être communiquées par ses directeurs, les Pères de la même compagnie. Ces religieux avaient sans doute parlé plus d’une fois en sa présence de ces difficiles et lointaines missions dont le soin avait été confié à leur zèle.
En outre, les trois religieuses venues de Dieppe pour fonder l'hôpital de Bayeux, avaient été témoins cinq ans auparavant (1639) du départ des trois fondatrices de l’Hôtel-Dieu de Québec. Elles avaient encore présents à la mémoire l'enthousiasme religieux qui s'était produit à cette occasion et l’ardeur apostolique dont s’était éprise leur communauté tout entière. Elles n'avaient certainement pas manqué de propager cet esprit et de le proposer pour exemple à leurs novices.
Mlle. de Longpré prit en religion le nom de Catherine de Saint-Auguslin que nous lui donnerons désormais dans le cours de cette histoire. (C’est le seul sous lequel elle soit connue. Les rares vertus qu'elle a pratiquées et les faveurs extraordinaires dont elle a été favorisée, ont rendu autrefois son nom célèbre dans l’Ancienne et la Nouvelle-France. Il fut béni et véneré par nos ancêtres à l'égal de celui de la mère Marie de l'Incarnation.