M, de Bernays
d'une irruption des Iroquois, ou de mourir sur le lieu, martyre, portant Jésus-Christ dans son cœur, ou bien d'être emmenée captive par ces barbares, et de s'y voir abandonnée ou brülée dans leur pays pour son Sauveur. Outre cela, ce qui la consolait extrêmement, c'était que s'estimant la moindre de la maison et la plus indigne de vivre, s’il fallait mourir, elle aimait mieux par charité et par justice que cet accident tombât sur elle, que sur aucune autre de ses sœurs.”
Si au moment de ces crises suprêmes la population canadienne ne s'est pas découragée et n’a pas déserté complétement la colonie, on le doit, en grande partie, à ces femmes fortes qui, comme la mère de l'Incarnation, la mère de Saint- Augustin,se montraient toujours plus grandes que le danger, se tenaient debout sur les ruines de toutes les espérances et ramenaient la confiance dans les âmes ébranlées.
Pendant une visite que le gouverneur vint faire à l’hôpital, il indiqua les principaux travaux de fortification qui devaient y être exécutés pour le mettre en état de défense. Un certain nombre de guérites solidement construites furent placées aux alentours pour servir d’avant-postes aux sentinelles.
Les taillis et les broussailles qui croissaient encore aux abords du monastère ou sur le penchant du côteau et qui pouvaient servir d'embuscades aux Iroquois furent soigneusement rasés. Une partie du mois de mai et du mois de juin
s'écoula au milieu de ces alertes ; enfin le 8 de juin on apprit que l'armée iroquoise était en pleine retraite vers son pays. Les pertes cruelles qu'elle avait subies devant le fort du saut-des- Chaudières, défendu par Daulac et ses braves compagnons qui s’y étaient fait tuer jusqu'au dernier, l'avait découragée et lui avait fait perdre l'espérance de conquérir un pays qui comptait de pareils défenseurs.
Une aventure singulière, arrivée vers ce temps (1662), offre un exemple frappant de l'influence qu'exerçait sur l'esprit des sauvages la charité des religieuses.
Deux soldats français avaient été surpris dans les bois par un parti d'Iroquois aux environs des Trois-Rivières et traînés en captivité dans leur pays. L'un de ces soldats avait reçu en se défendant une balle qui lui étc.:t restée profondément enfoncée dans le corps. Un des guerriers iroquois dans l'espoir de l'emmener vivant dans sa tribu, afin de lui faire subir les raffinements de cruauté qui étaient réservés aux prisonniers, sonda la blessure, y fit une incision et retira la balle avec une dextérité qu'on aurait été loin de soupçonner chez un barbare, Il banda ensuite la plaie en y appliquant des plantes sauvages, et la soigna si bien qu'avant la fin du voyage, la cicatrice était fermée et en pleine voie de guérison.
Aux approches de la bourgade, un des guerriers de la troupe fut dépêché en avant pour
donner avis de leur arrivée. Aussitôt toute la population s'arma de bâtons et vint se ranger en deux lignes à l'entrée de la bourgade,
Les deux malheureux prisonniers furent, sclon la coutume, dépouillés de leurs vêtements et forcés de courir entre cette double haie au milieu d'une grèle de coups. Ils furent laissés sur place tout meurtris, ensanglantés et à moitié morts. A la tombée de la nuit, ils virent se glisser furtivement près d'eux un être huraain qu'ils reconnurent pour un huron chrétien retenu en captivité depuis deux ans. Ils les exhorta avec des paroles d'une foi admirable à endurer leurs maux avec patience et à se recommander à la sainte Vierge qui l'avait lui-même singulièrement protégé. Il ajouta que le terme de leurs souffrances était proche, et qu'ils allaient bientôt en recevoir la récompense. ‘‘ Car, dit-il, en s'éloignant, votre sort est décidé ; demain vous serez brûlés vifs à la pointe du jour. Ayez bon courage jusqu’à la fin, et souvenez-vous de moi, quand vous serez au ciel.”
Les exhortations de cet excellent néophyte furent pour les deux victimes un baume de consolation qui les fortifia et leur fit envisager le supplice avec calme et résignation. D'ailleurs la mort leur paraissait infiniment préférable à la vie au milieu de pareils tourments.
Ils passèrent le reste de la nuit à prier et à s’encourager mutuellement à souffrir leur martyre pour l'amour de Jésus-Christ. L'aurore
parut enfin ; le soleil se leva à l'horizon, et la matinée s'avança sans qu'aucun mouvement inusité se fit dans le village. Les captifs ne pouvaient s'expliquer la cause de ce retard.
Un ambassadeur du canton d'Onontagué était arrivé pendant la nuit : il avait convoqué le conseil des anciens et tâchait d'obtenir par son éloquence qu'on livrât les prisonniers à sa tribu qui voulait s'en servir pour conclure un traité de paix déjà entamé avec les Français. Les deux captifs furent amenés devant le conseil, et y apprirent avec étonnement qu’au lieu d'être attachés au poteau pour y être écorchés, ils allaient bientôt recevoir leur liberté. Mais à peine avaient-ils échappé à ce premier danger, qu'une autre menace de mort renouvela Jeurs appréhensions.
L'autorité des chefs était rarement acceptée sans conteste parmi ces peuplades indisciplinées. Un guerrier iroquois, furieux d'apprendre que les victimes de sa vengeance allaient lui échapper, se mit à leur poursuite la hache à la main, et il les aurait infailliblement assommés si une captive huronne ne les eût, au péril de sa propre vie, fait entrer dans sa cabane avec leur guide, et ne les eût cachés sous un amas d'écorce. Quand le dangeï fut passé, elles les conduisit hors de la bourgade, et les mit sur la roue du canton d'Onontagué.
Les premiers jours de marche se firent sans accident ; et les deux soldats malgré les excessives
fatigues du trajet, que leur état de faiblesse et les meurtrissures dont ils étaient couverts, rendaient plus pénible, remerciaient cependant le ciel en songeant que le terme de leur captivité était proche, lorsqu'un matin, en s’éveillant, ils furent consternés de voir que leur guide les avait abandonnés. Ce sauvage se voyant senl au milieu de la forêt avec deux ennemis, s’iriagina qu'ils cherchaient l’occasion de l’assassiner. Poursuivi par cette pensée, il fut saisi de frayeur et il profita des ténèbres de la nuit pour s'évader. Ne sachant plus quelle direction prendre, les deux soldats s’égarèrent bientôt dans les bois, et marchèrent à l'aventure en proie à toutes les anxiétés, aux privations et à la froidure de la saison ; car on étgit au mois de novembre,
Après bien des détours, ils parvinrent aux environs d’un camp qu'ils reconnurent pour un village d'Oneïouts, les ennemis les plus acharnés des Français. Tremblants d’être découverts, ils avisèrent une cabane qui s'élevait à l'écart, et qui leur parut abandonnée. Ils y entrèrent pour s’y cacher et virent qu'elle était occupée par une sauvagesse qui, d’abord surprise de leur brusque arrivée, les reconnut au premier coup d'œil pour des fugitifs et les accueillit avec bienveillance. Ils furent très-étonnés de l'entendre leur adresser la parole en bon français. Elle leur dit de ne
rien craindre, qu’elle les prenait sous sa protection.
Cette sauvagesse, nommée Marguerite, était une captive chrétienne de cette pauvre nation huronne qu'on trouvait alors dispersée parmi ses ennemis. Elle avait autrefois é1é instruite chez les Ursulines de Québec. Souvent, pendant ses premières années, elle était entrée dans les salles de l’Hôtel-Dieu et avait été témoin des soins maternels que les religieuses donnaient à leurs patients. Touchée profondément de ces exercices de la charité chrétienne, elle avait résolu de les imiter pour acquérir les mêmes mérites devant Dieu. Elle déroba les deux Français à tous les regards en les cachant dans un réduit inaperçu de sa cabane et elle remplit auprès d’eux l'office d'une sœur hospitalière. Elle réchauffa leurs membres engourdis en allumant un bon feu, leur prépara une nourriture fortifiante et pansa leurs blessures avec des plantes médicinales dont elle avait appris à connaître la vertu. En leur rendant ces touchants services, elle leur parlait sans cesse des bontés dont elle avait été le témoin et l’objet chez les religieuses. C'était, ajoutait-elle, le moins qu’elle pouvait faire que de rendre aux Français le bien qu’elle en avait reçu. Le souvenir des exemples qui l'avaient édifiée chez les saintes filles de Québec restait toujours présent à sa mémoire et était un des motifs les plus puissants qui l’encourageaient à persévérer dans la foi chrétienne.
Les deux captifs ne pouvaient revenir de leur &#miration en découvrant chez cette humble
enfant des bois, non-seulement toutes les vertus du christianisme, muir même la pratique des conseils évangéliques.
La protection de la Providence leur parut plus visible que jamais.
Cependant leur présence dans le village avait été soupçonnée, et l’on finit par découvrir leur retraite. Chose étrange ! et qui n’était encore jamais arrivée dans cette tribu, ils furent traités avec humanité et même conduits jusqu’au canton d'Onontagué.
Là vivait un chef déjà renommé, et qui était destiné à devenir un des plus grands hommes de sa nation. Il est resté célèbre dans notre histoire sous le nom de Garaconthié. Gruegrier intrépide, il était doué d'un véritable génie et d’une générosité de caractère presqu'inconnue chez ces peuples. Sa rare éloquence faisait l'admiration même des Français et lui avait conquis une influence décisive dans sa tribu.
Il l’employa tout entière à l'avantage des Français dont il se montra l'ami sincère et dévoué jusqu’à sa mort. Les services éminents qu'il leur a rendus lui ont acquis des droits impérissables à leur reconnaissance.
Ce fut Garaconthié qui prit nos prisonniers sous sa protection, leur servit lui-même de guide et les remit entre les mains du gouverneur, le chevalier de Mésy, qui se trouvait alors à Montréal.
Le simple récit de ce fait en dit plus que bien des commentaires sur l'impression profonde et durable que faisaient dans les âmes le dévoucment et la sainte vie des Hospitalières.