CHAPITRE DOUZIÈME
L'hiver de 1703--Coup d'œil sur le noviciat—Les sœurs Davennes des Meloises de la Sainte. Vierge, de Saint- Gabriel, Duplessis de Sainte-Hélène, Davis de Sainte-Cécile.
Un jour d'automne de l’année 1703, un ch sauvage mettait pied à terre à la Basse-Ville, après avoir fait en canot d’écorce, quoique malade, le long trajet qu’il y a entre la Nouvelle- Angleterre et Québec. Si les citoyens de cette ville, qui l'avaient regardé débarquer avec indifférence, avait soupçonné quel hôte terrible, quoique invisible, faisait son entrée avec lui dans leurs murs, ils auraient reculé d'épouvante. Ce sauvage reçut l'hospitalité dans une famille où il ne tarda pas à tomber dangereusement malade.
Tout son corps se couvrit de pustules livides et infectes que l'on reconnut bientôt pour la petite vérole. Comme presque tous les sauvages
attaqués de cette maladie, il en mourut en peu de jours.
Le gouverneur, M. de Beauharnais,lui fit faire des funérailles avec tous les honneurs qu’on avait coutume de rendre aux capitaines de sa nation.
L'épidémie s'était communiquée à la famille où il était mort, et de là par toute la viile et dans les campagnes. Durant le cours de l'hiver, ce fléau sévit sur toute la surface de la Nouvelle- France avec une violence dont on n'avait jamais eu d'exemple.
À Québec, qui était le principal centre de la population, ‘ des familles entières se trouvèrent frappées, et le peu de soin qu’elles recevaient, joint à l'infection et à la maliguité de cette peste, les faisaient mourir fort promptement : il est vrai qu'il en mourut un grand nombre à qui rien n'avait manqué, et que l’effroi s'étant mêlé dans cette afliction générale, plusieurs moururent de peur, sans qu'on pût remarquer sur leurs corps aucune apparence de petite vérole. La mortalité fut si grande que les prêtres ne pouvaient suffire à enterrer les morts, et à assister les mourants. On portait chaque jours les corps dans l’église de la Basse-Ville ou dans la cathédrale sans aucune cérémonie, et le soir on les inhumait quelquefois jusqu’à quinze, seize, dix-sept, dix-huit ensemble. Cela dura plusieurs mois, en sorte que l’on comptait sur les registres mortuaires plus de deux mille morts
dans Québec, sans parler des environs qui n’eurent pas un meilleur sort, Jamais on n’atant vu de deuil ; chacun pleurait ses proches, l’un sa femme, l’autre son mari ; celui-ci son frère, celui-là ses enfants, les orphelins pleuraient leur . père et leur mère ; tout le monde était dans les larmes, et pendant tout l'hiver, on nes’assembla que pour des funérailles. Ceux qui n'étaient pas attaqués de ce mal, fuyaient les maisons où il y avait des malades ; mais malgré leurs précautions, ils étaient pris à leur tour et mouraient comme les plus exposés.
“ Notre hôpital fut rempli d’une si grande quantité de malades que, ne pouvant les y loger tous, et n'ayant pas d’endroit chaud pour les y mettre, nous les plaçämes dans le chœur : on interrompit les observances et nous retardâmes les vêtures de mes sœurs Jeanne-Geneviève Beaudry de la Conception et Françoise Auclair de Saint-Bernard qui étaient entrées dans le cours de l'été, parce que dans cette désolation publique nous n'avions pas le temps de nous reconnaître. Nos religieuses tombèrent malades en si grand nombre, dès le commencement, qu'il n’en resta pas assez de saines pour soigner les pestiférés de nos salles et de nos infirmeries. Nous acceptâmes l'offre que plusieurs bonnes veuves nous firent de nous rendre service. Elles venaient pour avoir soin des religieuses malades, tandis que les religieuses qui se portaient bien avaient soin des salles, car nous ne voulûmes
pas faire servir les pauvres par des séculières. Ce fut une espèce de bonheur de ce que nous essuyâmes, les premières, les rigueurs de ce fleau, parce que cela nous mit en état de soulager les autres dans le temps qu'ils en eurent le plus de ivsoin et cela nous donna aussi l’expérience qu'il fallait pour les traiter. Il en mourut peu à l'hôpital en comparaison de ce qu'il en mourut dans la ville, ce qui redoublait l'empressement qu'on avait de venir chez nous. ”
La plupart des religieuses, accablées de veilles et de las itude, furent atteintes par la contagion : cinq d’entre elles succombèrent. Les noms de ces cinq victimes qui, toutes à la fleur de l’âge, immalèrent leur vie au chevet des mqurants, pour l'amour de Jésus-Christ, méritent d'être mentionnés dans cette histoire. Ce sont la mère Marie-Angélique Mony de Saint-Agnès, qui n'était âgée que de vingt ans ; la sœur Marguerite Côté de Saint-Paul, religieuse converse, qui n'en avait que vingt-neuf ; la mère Marie- Madeleine Maufis de Saint-Louis, âgée de trentedeux ans ; la mère Marie-Anne Gauvreau de Sainte-Thérèse de Jésus, âgée de trente-deux ans ; enfin la mère Louise Roussel de Saint-Gabriel, âgée seulement de trente ans.
Presque toutes ces chères sœurs parurent d’abord se rétablir à la suite de leur maladie ; mais, épuisées sans doute par les excessives. fatigues qu’elles avaient subies auparavant, elles entraient soudainement en agonie au moment
où elles paraissaient en voie de conYalescence, et expiraient en quelques heures. On avait la précaution de leur donner d'avance les derniers sacrements, d'abord pour ne pas les effrayer au moment dune crise, et ensuite pour être délivré d'inquiétude à leur égard.
L'année 1708 peut être comptée parmi les plus tristes qu'ait eu à traverser le monastère de l'Hôtel-Dieu, soit à cause de la part intime qu'il prit à la consternation générale et au deuil de tant de familles décimées, soit à cause de la mort prématurée de plusieurs de ses membres, sur qui il fondait de belles espérances.
Toutefois si Dieu enlevait pour le ciel de belles âmes qu’il avait prêtées à la communauté, il n'était pas avare de ses dons envers elle. Nous allons le constater en jetant un coup d'œil à l’intérieur du noviciat. Cette vue nous consolera des scènes de désolation dont nous venons d’être témoin. Nous allons voir fleurir, dans ce jardin embaumé de l’Epoux, des fleurs délirates et pures qui promettent d’abondants fruits pour l'avenir. Toutes ruisselantes des eaux de la grâce, elles commencent déjà à s'épanouir sous les rayons divins et laissent entrevoir les précieux germes de vertus qui seront plus tard la richesse et l'honneur du cloitre.
La première que nous avons à faire connaître et admirer est une enfant qui n'avait guère que quinze ans lorsqu'elle mit le pied sur le seuil du noviciat. Louise-Thérèse Renaud Darennes
des Meloises, qui prit en religion le nom de sœur de la Sainte-Vierge, appartenait à l’une des plus nobles familles de la Nouvelle-France, originaire de la Bourgogne. Son père, qui était proche parent du maréchal de Montal, servait en qualité de capitaine dans la marine royale, lorsqu'a vint s'établir à Québec où il éleva une nombreuse famille. Née en 1690, Louise-Thérèse fut tenue sur les fonts de baptême par le comte de Frontenac et par Madame Charlotte Denis de la Ronde (21 février). La jeune fille ne connut son père et sa mère que juste assez longtemps pour en garder le souvenir et les regretter tout le reste de sa vie. Elle n’était guère agée que de neuf ans lorsque tous deux lui furent ravis par une mort prématurée, à quatre mois d'intervalle l’un de l’autre, la laissant orpheline aux soins de son grand-père et de sa grand'mère, qui lui donnèrent cette mâle et chrétienne é6ducation dont on formait la jeunesse à cette rude époque de notre histoire. Attirée de bonne heure à la piété par les touches secrètes de la grâce et par les graves leçons du malheur, Louise-Thérèse ne se laissa éblouir ni par les agréments intérieurs et extérieurs dont la nature l’avait douée, ni par les promesses d’alliances qu'on lui faisait espérer, ni par les séduisantes perspectives qui s'ouvraient devant sa jeune imagination. Dans le cours de l’année 1705, nous la trouvons au parloir de l’ Hôtel- Dieu, sollicitant et obtenant de la supérieure, la
mère Juchereau de Saint-Ignace, la faveur de se consacrer à Dieu et aux pauvres dans sa communauté. Le regard pénétrant de la mère de Saint- Ignace n'avait pas tardé à découvrir dans cette jeune fille un grand cœur, un esprit et une maturité précoces, un ferme jugement réhaussé par une éducation et des manières excellentes, et avec tout cela une taille et une constitution robustes, en un mot toutes les facultés qui font une vaillante, utile et brillante hospitalière : elle joignait à cet ensemble de qualités les avantages d'une voix superbe qui faisait le soutien des psalmodies du chœur et l’embellissement des fêtes. La sœur de la Sainte-Vierge réalisa toutes les espérances qu'on avait fondées sur elle ; et, au lendemain de sa profession, devenue une religieuse accomplie, souple et flexible comme une cire sous la main de ses supérieures, elle était préparée à remplir dignement les plus importantes comme les plus humbles fonctions de la communauté. On la verra dans la suite se faire aussi grande dans les petits et modestes emp:vis que petite et modeste dans les grandes charges ; également admirable dans les offices de portière, de sacristine, de lingère et d’infirmière, que dans ceux d’hospitalière, d'assistante et de maitresse des novices.
Il y avait à peine trois mois que Louise- Thérèse des Meloises était revêtue du saint habit de religion quand sa sœur Marie-Thérèse, qui n'avait que treize ans et demi, vint se jeter aux
pieds de la supérieure pour lui demander son admission au noviciat. Son extrême jeunesse lui fit rencontrer de graves obstacles ; mais sa courageuse persévérance finit par en triompher ; et le 21 décembre 1705, cile vint prendre place à côté de celle qui dès lors fut doublement sa sœur. Son temps de postulat fut prolongé à raison de sa jeunesse jusqu’au 27 juin 1707, qu'elle reçut le voile blanc et prit le nom de Saint-Grabriel. En 1711, pendant l'épidémie qui fit tant de victimes à l’Hôtel-Dieu, la sœur de Saint-Grabriel se prodigua avec une charité et une douceur admirables auprès de ses sœurs attaquées de la contagion et prit elle-même la maladie qui en huit jours la conduisit au tombeau. Elle n'était âgée que de dix-neuf ans. Il n’y avait qu'un an que la sœur Louise- Thérèse de la Sainte-Vierge avait quitté le noviciat pour la communauté quand celle-ci le quitta pour le ciel.
La troisième postulante à qui était réservé un crand avenir, faisait son entrée au noviciat au moment où la seconde venait de prononcer ses vœux. Dieu alla la choisir dans l’ancien monde, au sein même de Paris où elle était née et où sa famille occupait une position honorable dans la haute bourgeoisie. M. Duplessis, son père, ayant été nommé trésorier au département des finances de la Nouvelle-France, vint se fixer à Québec avec sa famille. Sa fille, Marie-Andrée, qui n'avait encore que deux ans, dûüi être laissée à Paris sous les soins de sa grand’mère,
La
‘“ Cette vertueuse dame qui mourut en odeur de sainteté, raconte la chronique de l'Hôtel- Dieu, n’épargna rien pour l’élever dans la piété et l'innocence, ce qui lui fut d'autant plus aisé que cette enfant de bénédiction se portait d’ellemême à la pratique de toutes les vertus. Sa soumission et sa docilité qui ont toujours fait son caracère particulier, lui faisaient regarder comme une ordonnance divine les conseils et les instructions de cette bonne dame. Aussi cette vénérable aïeule eut-elle la consolation de la voir augmenter autant en vertu qu’en âge.
Lorsqu'2lle eut atteint sa quinzième année, Madame sa mère passa en France pour l’amener à Québec. Mademoiselle Duplessis fit en cette ville l'admiration de tout le monde par son air de grandeur, de modestie et par ses exemples de piété. Dieu l'avait avantagée de la beauté du corps et d’un grand esprit ; elle fut le modèle de toutes les demoiselles de la ville qui trouvaient un charme infini dans sa société, à cause de la variété de ses connaissances, de l’enjouement de ses discours et des attraits de sa personne. Tant de rares qualités, jointes à sa vertu, la firent rechercher par plusieurs personnes de condition, mais son amour pour Dieu lui fit refuser toutes ces avances. Notre jeune parisienne, touchée de Dieu, n'aspirait qu'à une éternelle alliance. Jamais son cœur ne fut partagé ni attaché à aucune créature ; Dieu l’appela à la sainte religion et elle choisit notre communauté. Elle
entra au noviciat à vingt ans, et prit le nom de sœur de Sainte-Hélène.”
Elle se plongea dans la solitude du noviciat et se prépara à recevoir le baptême de la vie monastique avec la même foi, les mêmes élans d'amour, la même soif de sacrifice que les vierges néophytes des temps apostoliques, lorsqu'elles se disposaient à descendre dans les fontaines baptismales. Elles sortit du noviciat revêtue, comme elles, de la robe blanche des épouses de Jésus-Christ et prête à affronter la mort auprès du lit des pestiférés, du même front serein que ces chrétiennes d'autrefois se présentaient dans les amphithéâtres. La suite de sa vie fera voir combien de fois elle eut occasion de vivre face à face avec la mort dans les salles infectées par la contagion, et de la braver sans pâlir pendant des jours et des nuits, et cela avec la simplicité d’une action ordinaire. Ce naturel dans l’héroïisme n'était pas le côté le moins charmant de son caractère. Elle n'avait pas même l'air de soupçonner qu'il y eùt en cela quelque grandeur d'âme, tant il y avait en elle de candeur et d’humilité.
‘“ Prévenante pour obliger et faire plaisir, continuent les annales, sa conversation était autant agréable qu'utile, spirituelle et remplie de Dieu. Ses sœurs n'avaient pas été longtemps sans découvrir les rares talents que son humilité voulait cacher ; son zèle, son goût et son habileté pour la décoration des saints autels lui firent
faire des ornements pouï de pauvres paroisses ; elle réussissait à tout ce que son grand esprit lui faisait entreprendre. Au milieu de tant d'avantages elle veillait continuellement sur elle-même pour éviter les moindres fautes, exacte au premier coup de la cloche et au moindre article de la règle. Un air de douceur, de modestie et de recueillement prouvait aisément son application à Dieu. Son cœur nageaiït dans la joie quand il fallait obéir. Elle disait souvent qu'elle n'avait de peine dans ses actions que lorsqu'elles n'étaient pas marquées du scean de l’obéissance. ”
La mère de Sainte-Hélène était d’une intelligence presque aussi élevée que la mère de Saint- Ignace, mais d’une trempe d'esprit toute différente. Toutes deux arrivaient sans le vouloir à l'autorité ; mais par des voies entièrement opposées. La mère de KSaint-Ignace régnait par l'esprit de force, tandis que la mère de Sainte- Hélène, qui devait hériter de son irduence, dominait par l'esprit de douceur. Pour l’une, le commandement était dans sa nature; pour l’autre il était plus naturel d'obéir. Egalement admirables de bonté et de dévouement elles, rappelaient ensemble le rôle de Marthe et de Marie auprès du Sauveur.
Quand la mère de Saint-Ignace recevra l’inspiration d'écrire les grandes choses que Dieu avait faites par les mains de ses devancières, ce sera sur la mère de Sainte-Hélène qu'elle jettera
les yeux pour l’assister dans la rédaction de ces annales. On s'arrête ici involontairement pour admirer ies tendres et délicates précautions que Dieu prend pour éterniser la mémoire des justes et pour faire servir leur vie d'exemple. Le temps n'était pas eloigné où il allait laisser tomber sur l'Hotel-Dieu le plus grand désastre qu'il ait subi dans tout le cours de son existence, ce terrible incendie qui devait jeter la communauté dans la :ue en moins de deux heures ; mais, en permettant ce malheur, il ne voulait point laisser perdre les souvenirs qui rappelaient les saints exemples des fondatrices. Et voilà qu'il prépare toutes choses afin que ces souvenirs, notés à la hâte par les anciennes et épars cà et là dans le cloitre, soient recueillis et sauvés du naufrage. Il suscite d’abord la mère de Saint-Ignace au moment où commence la seconde génération des Hospitalières. Cette femme supérieure a vécu dans la familiarité de l’une des fondatrices, la mère de Saint-Bonaventure, et elle a appris de sa bouche toutes les saintes traditions. Dieu lui inspire ensuite la pensée de les mettre en écrit ; et afin de la forcer à concentrer sa vie sur cette œuvre, il va la clouer, pendant les huit dernières années de sa vie, sur un lit de douleurs, et la rendre incapable de satisfaire autrement à son besoin d'activité. Il va enfin choisir une fille élevée au centre même de la civilisation, où elle a puisé une parfaite instruction, et il l’amène auprès de la mère de
Saint-Ignace qui la forme et la’ nètre de ses idées, en attendant le jour où este lui dira de prendre la plume. Quand ses mémoires seront rédigés et répandus, l'incendie pourra venir fondre sur l’Hôtel-Dieu: les saintes traditions du passé, qui sont l’âme de toute institution, surnageront au-dessus des ruines.
Voici une autre novice dont l’histoire accidentée contraste singulièrement avec les origines paisibles de ses compagnes. Jetée par une secousse violente des bras de l’hérésie dans les bras de l'Eglise, sa vocation nous fera admirer encore une fois la suavité et la force merveilleuse avec lesquelles Dieu agit pour opérer le salut des âmes. Pendant une de ces sanglantes incursions que faisaient sur le sol de la Nouvelle-Angleterre les Sauvages alliés des Français, un parti d’'Abénaquis revint à son village de Saint-François-du-Lac avec plusieurs prisonniers, parmi lesquels était une jeune anglaise de cinq ou six ans qui répondait au nom de Mary-Ann Davis. Elle avait été enlevée demimorte de frayeur, au milieu d’une scène de carnage durant laquelle sa famille avait disparu. Le P. Vincent Bigot, de la compagnie de Jésus, qui dirigeait alors la mission de Saint- François-du-Lac, fut touché d’une inexprimable compassion en voyant arriver cette jeune captive, pâle, désolée, et toute tremblante sous la main de ses farouches ennemis, comme la timide colombe sous la griffe du vautour. Il la prit sous sa protec-
tion et la confia à une famille abénaquise, au sein de laquelle elle grandit sous le costume et avec les manières sauvages, mais conservant toujours, grâce au guide éclairé qui la dirigeait, une élévation d'esprit et une innocence de cœur admirables. À mesure que le P. Vincent pénétrait plus avant dans l’intérieur de cette âme naïve, il y découvrait des richesses spirituelles qui l'émerveillaient et qui lui faisaient croire que Dieu avait des desseins de miséricorde et d’amour sur cette enfant. 11 s’appliqua à lui apprendre le français et les éléments des sciences, afin qu’elle fût prête au moment où sonnerait l'appel divin. Habituellement pensive et recueillie, elle aimait la solitude, et on la voyait souvent se promener seule sur le bord du Lac, où elle conversait avec Dieu en cueillant les iris, les nénuphars et les violettes des bois, dont elle faisait des bouquets qu'elle allait ensuite déposer sur les gradins du tabernacle. Lorsque le P. Vincent entrait dans la petite chapelle de la mission, il la surprenait agenouillée, les mains jointes, les yeux fermés, immobile et comme en extase. Elle mena cette vie pendant quatorze ans, sans vouloir rompre les liens de sa captivité, préférant la vie intérieure et cachée en Dieu qu’elle y menait a 1x douceurs de la liberté et de la civilisation parmi les Français. Chaque fois que le P. Vincent allait à Québec et qu'il entrait au parloir de l’Hôtel-Dieu, il entretenait les supérieures de sa petite anglaise, de son
angélique vertu et des signes de vocation qu'il découvrait en elle. Un jour que les sœurs écoutaient, toutes ravies, les paroles du bon Père et qu'elles étaient plus désireuses que jamais de posséder cette aimable enfant, elles furent agréablement surprises de la voir apparaitre dans son costume de sanvagesse. Elle vint se jeter aux pieds de la Supérieure et lui demanda son entrée avec une naïveté et une grâce infinies.
C'était plaisir de voir cette blonde fille de l'Angleterre sous ce costume pittoresque avec ses cheveux retombant sur ses épaules, enveloppée de la couverte blanche et les pieds chaussés de mocassins ornés de rassades. Le P.
Vincent avait réussi, à force de patience, à lui faire une petite dot avec les aumônes qu'il avait recueillies des âmes charitables. Elle fut d’abord admise en qualité de pensionnaire, afin de perfectionner son éducation. Après deux ans d'épreuves généreusement accomplies, elle reçut le voile des novices et continua à faire l’édification de la communauté, en même temps que la joie et l’orgueil du saint missionnaire à qui elle avait voué un culte d’éternelle reconnaissance. La sœur Davis de Sainte-Cécile ne parlait jamais sans attendrissement des conduites amoureuses de Dieu qui l'avait arrachée par des moyens si extraordinaires aux ténèbres de l’erreur pour la conduire dans la lumière et le paradis de la vie religieuse.