HISTOIRE DE L'H(TEL-DIEU
lequel ne voulut pas s’en charger sans l'ouvrir pour savoir ce qu'elle contenait. Il y trouva des lettres pour l'Hôtel-Dieu de Québec, qui prouvèrent le dire du capitaine. Cette caisse nous fut donc apportée par un matelot qui dit, en la posant dans l'hôpital, que c'était une Vierge qu'on avait fait vœu de nous donner. On fit quelque difficulté de recevoir cet envoi sans adresse, craignant qu'il ne fût pas pour nous. Cependant on se rappela ce qui avait été mandé l’année précédente, et on jugea que c'était Notre-Dame de Toute-Grace. Notre Mère Supérieure assigna une heure où on devait ouvrir cette caisse, en présence de toutes les religieuses. Chacune se disposa à s’y trouver. On la porta à la communauté en un moment où le temps était noir et chargé. Il se formait un orage qui alarmait les moins peureuses du tonnerre, parce qu’il n’y avait pas quinze jours qu’il était tombé proche de notre hôpital, et qu'il avait tué une femme au milieu de ses parents. Plusieurs se mirent à genoux autour de cette caisse bénie, en attendant le moment qui était marqué pour en faire l'ouverture. On tinta la cloche pour l'assemblée. Au même instant, le temps s’éclaircit, l’orage se dissipa, l’air devint serein et lumineux, les plus craintives se rassurèrent, et toutes admirèrent ce changement. Ce fut le premier bien que nous fit Notre-Dame de Toute-Grâce.
‘“ Mais lorsque la caisse fut ouverte, le premier coup d'œil que nous jetämes sur cette
sainte image nous charma et nous pénétra d’une dévotion si sensible qu’un grand nombre d’entre nous en versèrent d’abonäantes larmes. On plaça la sainte-Vierge sur l’autel, on alluma des cierges à ses côtés, on brûla des parfums, et on chanta des hymnes et des cantiques avec des sentiments si tendres d'amour et de joie, qu'il n’est pas possible de les exprimer. On fitensuite la lecture des lettres qui nous apprirent l'intention de celui qui nous l’envoyait, et-qui désirait que la vénérable image fût bénite avant que de l’exposer au culte public. Monsieur le grandvicaire de Miniac qui heureusement se trouva à l’infirmerie où il visitait les malades, fut prié de venir faire cette cérémonie, ce qu'il fit avec beaucoup de consolation, admirant comme nous la Providence qui nous favorisait de ce don. Nos bienfaiteurs avaient mis dans la caisse des bouquets de soie artificiels et un certain nombre de chapelets brigittins, un reliquaire qui renfermait une collection de petites pierres prises dans tous les endroits qui ont été consacrés par la présence de Notre-Seigneur dans la Terre-Sainte, des livres, des écrits de dévotion, enfin tout ce qui pouvait nous marquer de l'affection, avec de grandes recommandations de faire honorer l’image de Notre-Dame de Toute-Grâce, assurant qu’elle serait une source de bénédictions, non-seulement pour notre comm'nauté, mais pour tout le Canada.
‘{ Le vertueux Frère Pierre Beffin, religieux
connu, aimé, estirué et respecté à Rennes, fut le seul qui parut nous avoir envoyé ce présent, quoique d’autres y eussent plus de part que lui, mais ils ne voulaient pas être connus.
“ Le lendemain, qui était un samedi, notre Mère Supérieure obtint la communion générale, pour remercier Dieu de cette faveur. On chanta des motets d'actions de grâces à la messe et dans l’après‘imidi on fit unecélèbre procession qui passa par les salles où les religieuses firent retentir les louanges de la Reiné du ciel avec tant de dévotion, qu’elles en inspirèrent à une grande foule qui était accourue, sur le bruit de cette nouvelle, pour voir cette merveilleuse image. Elle était soutenue par deux religieuses qui marchaient aux côtés de la Mère Supérieure. On la posa sur l'autel de la salle, et toutes les personnes qui se trouvèrent dans l'hôpital, tant de la ville que de la campagne, furent aussi attendries que nous en Ja regardant. Rien ne leur parut plus admirable que les sentiments dont nos âmes étaient remplies. Des larmes de joies et de dévotion coulaient de tous les yeux. Les religieuses avaient de la peine à chanter tant leur cœur était pénétré de consolation, et tout ému d’une sainte confiance.
# Notre-Dame de Toute-Gräce fut ensuite portée au chœur et placée en avant sur une table couverte d’un riche tapis, garni de soie et de ruban, et posée sur un piedestal doré qui la mettait dans un point de vue où elle paraissait
encore pius belle. On chanta le Te Deum au son des cioches, et après on plaça la dévote image au-dessus du banc de la supérieure, où elle reçut pendant un an les respects et les vœux de toute notre communauté.
‘# Pour achever le récit de sa réception il faut ajouter que, le lundi suivant, notre mère Supérieure Gonna une récréation en l'honneur de la sainte Vierge, afin qu'on se réjouit, de la faveur qu’elle nous avait faite. On nous fit un petit régal au réfectoire. Le Benedicile et les Grâces furent chantés comme aux fêtes de première classe. Nous regardions, en effet, le choix que la sainte Vierge avait fait de notre maison comme un renouvellement de sa protection, et un gage de son amour pour nous, dans un temps où nous nous préparions à une fête très-soleunelle, car cette précieuse image nous fut apportée peu de temps avant le centième anniversaire de la fondation de cet Hôtel-Dieu. L'installation de cette statue contribua beaucoup, par la pratique de plusieurs bonnes œuvres qu'elle nous fit entreprendre, à nous disposer à une parfaite rénovation.
‘ Les révérendes mères Ursulines, à qui nous apprîimes la faveur singulière que nous avions reçue, témoignèrent un grand désir de voir cette sainte image, et nous la leur envoyâmes. Toute leur communauté la reçut en grande cérémonie. Elle fut portée au chœur et placée sur un trône où toutes les religieuses lui rendirent leurs de-
voirs. Plusieurs la veillèrent tour-à-tour pendant la nuit qu’elle fut exposée dans leur chœur. Des cierges brulèrent continuellemeut devant elle. Les Ursulines nous la renvoyèrent avec de grands remerciements.
‘“ Les révérendes mères de l’Hôpital-Général voulurent partager le même bonheur et demandèrent à voir cette dévote image. Elles la portèrent en procession dans tous les endroits de leur maison, croyant par là sanctifiez tous les lieux où elles 12 faisaient passer.
‘“ Elle nous revint enfin pour notre consolation et nous y attachons un plus grand prix qu'aux plus riches trésors de la terre. En 1739, cette précieuse image fut placée dans le sanctuaire, vis-à-vis notre grille, sur une estrade garnie de sculptures dorées, avec des lustres chargés de lumière et de guirlandes.
“ Plusieurs fois des mariniers, qui avaient eu recours à elle au milieu de dangers évidents, ont fait chanter des messes dans notre église, en reconnaissance de ce qu'elle les avait préservés du naufrage. Nous avons vu plusieurs malades désespérés, parfaitement guéris après les prières pleines de confiance qu'ils lui avaient adressées. Un grand nombre de personnes viennent faire de fréquentes neuvaines devant cette sainte image, et l’on y fait presque continuellement brûler des cierges. Cette dévotion s'augmente de jour en jour et de toutes pazts l’on invoque la mère de Dieu sous le titre de Notre-Dame de Toute-Grâce.”
Le jour d'actions de grâces et de rénovation, dont parlait la mère de Sainte-Hélène, fut célébré au monastère avec une pompe extraordinaire le pretnier d’août dix-sept-cent-trente-neuf. 11 y avait ce jour-là même un siècle que les trois fondatrices, parties de Dieppe, avaient mis pied à terre à Québec. Celies qui les remplaçaient, en dix-sept-cent-trente-neuf, n'avaient qu'à regarder autour d'elles pour voir quelles abondantes bénédictions Dieu avaient répandues sur leu:
institut pendant ce premier siècle d'existence. Un beau et grand monastère s'élevait à l'endroit où les fondatrices avaient fait abattre les arbres de la forêt ; de vastes salles abondamment pourvues étaient constamment ouvertes pour le soin des malades ; la communauté était nombreuse, le noviciat prospère ; et pardessus tout cela, les traditions du passé, le zèle et la ferveur des premiers temps s'étaient conservés intacts. C'était la même uriion des cœurs, le même esprit d’obéissance, de pauvreté et de mortification, le même respect pour les constitutions. Ainsi tous les motifs se réunissaient pour rendre grâce à Dieu et pour lui demander les mêmes bénédictions sur l'avenir. Quatre jours entiers furent consacrés à ces saintes réjouissances. La première part fut faite aux malades. Une messe solennelle, accompagnée du chant des religieuses, fut célébrée dans la chapelle qui leur était réservée, en présence d’une foule d'amis de la communauté venus de la ville et des environs. On servit en-
suite pour le diner et le souper une table somptueuse à tous les patients.
Ce ne fut que le 18 du même mois et les deux jours suivants que la fête eût lieu pour la communauté. Elle fut annoncée, dès la veille, par le son de toutes les cloches de la cathédrale. Une indulgence plénière fut obtenue tant pour la communauté que pour les fidèles. Ta décoration de l’église était charmante, faite avec goût et simplicité. La statue de Notre-Dame de Toute- Grâce et les deux belles châsses contenant les reliques des martyrs en firent le principal ornement. Les Quarante-Heures commencèrent dès quatre heures du matin par l'exposition du Saint-Sacrement. et les messes se succédèrent sans interruption jusqu'à neuf heures, qu'une messe solennelle fut célébrée. Dans l'après-midi eurent lieu les vêpres solennelles et le salut qui furent chantés par différents corps d’ecclésiastiques, le premier jour par le chapitre de la cathédrale, le second par les prêtres du Séminaire, et le troisième par les Pères Récollets. Les Pères Jésuites prêchèrent chaque jour, et la fête se termina par le chant du Te Deum. Pendant ces trois jours l’église ne put contenir le concours de fidèles attirés par l'éclat de la solennité et par le désir de se joindre aux bonnes religieuses dans les mêmes témoignages de reconnaissance.