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CHAPITRE DIX-SEPTIÈME

Le crucifix outragé,

Dans la matinée du cinq octobre 1742, une foule considérable stationnait sur la place publique de Montréal, située en face de l’église paroissiale, pour y être témoin d’un châtiment dont les circonstances inusitées rappellent la législation du moyen âge. Un soldat de la garnison de Montréal, nommé Havard de Beaufort, conduit par le bourreau, était agenouillé, nu en chemise, la tête découverte, la corde au cou, devant la porte principale de l'église. Il tenait en main une torche de cire ardente, du poids de deux livres, et portait sur le dos et sur la poitrine un écriteau sur lequel était tracés ces mots : Profanateur des choses saintes. La sentence prononcée contre lui le condamnait à faire, en cette posture et en ce lieu, amende honorable à Dieu,

au roi et à la justice, et à déclarer, à haute et intelligible voix, que témérairement et méchamment il avait outragé l'image sacrée de Jésus- Christ, et profané les paroles de la Sainte-Ecriture en les faisant servir à des pronostics et à des devinations.

Après avoir subi cette flétrissure, il devait être traîné dans tous les carrefours de la ville pour y être fustigé de la maiu du bourreau et, de là, ramené en prison en attendant le départ des vaisseaux qui devaient le conduire en France pour y subir pendant trois ans la peine des travaux forcés sur les galères du roi.

Le crime dont ce misérable sacrilège subissait le châtiment avait été commis dans la maison d’un nommé Charles Robidoux de Montréal. Le condamné s'était emparé d’un crucifix, on avait oint les extrémités avec une substance prétendue magique, et les avait ensuite exposées aux flammes en prononçant des paroles de la Saïnte- Ecriture dans le but de faire, au moyen de ces maléfices, des prédictions et des sortilèges. :

Le bruit de cette profanation n'avait pas tardé à se répandre et avait soulevé l’indignation publique. Mgr. de Pontbriand s'était empressé de manifester sa profonde douleur en adressant un mandement au clergé et aux fidèles de

1. Tous ces détails sont extraits du jugement prononcé par le Conseil Souverain.

Montréal les invitant à réparer par des pénitences et des prières publiques l’outrage commis contre l’image de Jésus crucifié, et ordonnant de faire une procession solennelle depuis l’église paroissiale jusqu'à la chapelle de Notre-Dame de Bon-Secours, où serait fait une amende honorable suivie de la vénération de la croix.

L'évêque de Québec s’adressa ensuite à la magistrature pour obtenir le crucifix outragé, afin de l’exposer au culte public dans une des églises de sa ville épiscopale. Il jeta les yeux sur celle des Hospitalières et leur adressa, le 2 mars 1744, le mandement suivant :

“ À nos très chères filles en Notre-Seigneur les Religieuses Hospitalières de Québec.

“ Vous avez pris part, l’année dernière, nos très chères filles, à la vive douleur que nous ressentimes à l’occasion du scandale arrivé dans la ville de Montréal. Vous avez eu connaissance du mandement que nous avons adressé pour réparer la profanation qu'on avait faite de l'auguste et adorable représentation de Notre- Seigneur en croix. Nous avons demandé aux magistrats le crucifix profané, afin de pouvoir l’exposer d’une manière particulière à la vénération des véritables chrétiens. Ils se sont rendus avec zèle à nos désirs. Nous croyons devoir choisir un endroit particulier pour confier ce précieux dépôt, d'autant plus sacré qu'il a été plus indignement profané. Destinées par

votre état à secourir, dans la personne des pauvres, les membres souffrants de Jésus-Christ, occupation sainte à laquelle vous vous livrez avec ferveur, nous pensons que vous vous porterez avec un plus grand zèle à réparer l'injure qu’on a faite à la personne même de Jésus- Christ, en son image. On l’a exposé aux flammes : que vos cœurs enflimmés de son divin amour le dédommagent de cette insulte. On a voulu s’en servir pour des superstitions grossières : se:vez-vous-en comme d’un bouclier pour vous défendre des attaques de l'esprit séducteur, Peutêtre même que le ciel, propice à vos vœux, opèrera des prodiges en faveur de ceux qui adoreront en esprit et en vérité Jésus-Christ représenté sur cette croix. |

“ Nous avons su que dans le temps de la profanation, pénétrées de douleur, vous avez fait une amende honorable et une communion générale.

Persuadé que vos dispositions ne sont pas changées, nous vous confions, comme à des épouses fidèles, cette croix adorable et nous vous ordonnons de la placer dans votre église, et de choisir un jour dans la semaine pour en faire l’adoration et y joindre une communion générale.

“ Sera notre présent mandement lu dans un chapitre extraordinaire, et transcrit sur vos registres et à nous renvoyé par M. l'abbé Briand, chanoine de notre église cathédrale, à qui nous avons confié le crucifix avec le présent mandement.”

Les Hospitalières regardèrent comme un honneur insigne le choix que Mgr. de Québec avait fait de leur communauté en cette circonstance. À la réception du crucifix outragé, il fut porté processionnellement au chœur, les religieuses ayant des cierges allumés en main et chantant des hymnes en l'honneur de la croix. On fit l’adoration comme au vendredi saint et les personnes séculières qui s'étaient trouvées dans les salles et qui étaient entrées dans l’église, demandèrent à vénérer aussi la sainte croix, après les religieuses, ce qui leur fut accordé. Il en vint même plusieurs encore, après la cérémonie, qui voulurent avoir cette consolation. On renferma ensuite ce précieux crucif*x dans un cœur sculpté et doré que Monseigneur avait approuvé pour servir à cet usage.

On le posa le cinq de mars au-dessus du tabernacle, au pied du grand tableau de l’autel, sur une tête de chérubin.

Les Hospitalières s’estiment très-heureuses de posséder ce trésor, dont la vue les anime à servir les membres souffrants de Jésus-Christ, et à le dédommager par leur affection, leur piété, et leurs hommages, des injures qu’Il a reçues en sa sainte image.

Par un bref daté de Rome le 15 décembre 1782, une indalgence plénière fut accordée par le Souverain Pontife Pie VI, tant aux religieuses qu'aux séculiers qui, ayant rempli les conditions ordinaires, visiteront la chapelle de l’Hôtel-Dieu

le premier vendredi de mars, de chaque année. Et par un indult du 21 mars 1802 cette indulgence fut transférée au premier vendredi d'’octobre, jour où se fait actuellement la solennité du crucifix outragé avec grand’messe, vêpres, sermon, salut et amende honorable.

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