‹ Histoire de l'Hôtel-Dieu de Québec [microforme]Chapitre 52 sur 86 · CHAPITRE DIX-HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-HUITIÈME

Incendie de l'Hôtel-Dieu—Dangers auxquels sont exposées la mère de Saint-André et la mère de l’Enfant-Jésus—Prédiction de la mère du Saint-Esprit—La mère du Sacré- Cœur—Les Hospitalières chez les Ursulines—Obsèques de la mère du Sacré-Cœur et de la mère de Saint-André.

Depuis le jour où l’Institut de La Miséricorde avait pris racine près du fort de Québec jusqu'au moment où nous sommes arrivés, il avait suivi un développement régulier, parfois lent et pénible, mais toujours constant. Cette accroissement avait coïncidé avec celui de la population et ues besoins de la colonie. Le monastère, agrandi à diverses époques, élevait sur le bord du cap ses vastes et imposantes constructions qui faisaient l’orgueil de Québec. L’ Hôpital était largerient pourvu, la communauté nombreuse et exemplaire ; en un mot, les bénédictions de la

terre s'étaient jointes aux bénédictions du ciel. Aussi avons-nous vu qu’au jour de la célébration du premier centenaire, aucun motif ne manquait aux actions de grâces que faisaient monter vers le ciel les religieuses et leurs malades, le clergé et les fidèles réunis dans un même concert d'amour et de reconnaissance. Dieu n’aveit épargné aucna genre de faveurs à l’Institut : il avait même ‘ait rejaillir sur une de ses enfants l'éclat de la sainteté, avec cette auréole de merveilles dont il couronne la vie de ses plus grands ser ”iutrs. Il ne lui manquait que lasuprême consécration de l’adversité, cette gloire du malheur qui surpasse et perfectionne toutes les autres ; ce je ne sais quoi d’achevé, dit admirablement Bossuet, que le malheur ajoute à la vertu.

Voici venir le jour où notre Institut va être convié à partager ce nouveau genre de gloire et de mérite, où Notre-Seigneur va ajouter à son histoire ce trait de ressemblance avec sa propre histoire. Car il ne faut pas oublier que la vocation de l’'Hôtel-Dieu est d’honorer et de faire honorer le précieux sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ répandu pour le salut des hommes sur le Calvaire, et que, par conséquent, son existence doit rappeler la vie souffrante de cet adorable Sauveur. C’est maintenant qu'il va ceindre le front de ses épouses du diadème sanglant dont il a voulu être couronné lui-même au jour de sa passion, qu’il va changer leurs joies en afflictions, leurs sourires en larmes, leur abondance en com-

plet dénuemient. Et ce temps d’épreuve sera si long qu'aucune de celles qui aura assisté à ces commencements n’en verra la fin. Elles goûteront à ce <alice d'amertume, mais il sera réservé à leurs suivantes d’en boire la lie. Le dixhuitième siècle n’est qu'au milieu de sa course, et ji! touchera à sa fin quand viendra le terme de ces épreuves. L’aurore du dix-neuvième siècle sera même levée avant que les dernières traces de ces ‘calamités soient disparues.

Le sept de juin 1755, pendant que les Hospitalières étaient à dîner au réfectoire, écoutant en silence la lecture du jour, une religieuse entra précipitamment avec un air si effrayé qu’une des sœurs lui demanda si le feu était au Couvent.

—“ Oui, s’écria-t-elle, le feu est à l'Hôpital.”

À ces mots toute la communauté se leva d’un seul bond, s'élançahors duréfectoireetaperçutpar les fenêtres des apartements voisins les flammes qui tourbillonnaient au-dessus de la toiture . d’une des ailes construites en 1696. On courut en toute hâte sonner: la cloche pour donner l'alarme, mais déjà les citoyens du voisinage avaient aperçu le feu et avaient envahi les salles. Ils déclarèrent sans hésiter qu’il n’y avait aucuue espérance de sauver la maison ; car le vent qui soufflait du nord-est avec violence, poussait les flammes sur toute l'étendue des toits.

Il ne fallait songer qu’à sauver les malades et les objets les plus précieux. En peud'instants, grâce à la charité publique, tous les malades

farent mis à l'abri sans accident dans les maisons voisines.

Il y avait à l'infirmerie une hospitalière mourante qui avait reçu les derniers sacrements. C'était la mère Marie-Joseph Mailloux de Saint- André. Un homme vigoureux la prit entre ses bras avec ses couvertures et l’emporta dans une maison adjacente. Comme la malade n'avait sur elle qu’une robe de nuit et que rien ne pouvait la faire reconnaître pour une relirieuse, on la prit pour une des patientes des salles. Elle n’eut pas plutôt été déposée sur un lit, que le feu prit à la maison, et qu'il fallut la transporter dans une autre où l'incendie la poursuivit encore.

Transportée dans une troisième maison, puis dans une quatrième, ce re fut qu'en ce dernier lieu qu’elle se trouva en sureté. Réveillée de son abattement par tout ce tumulte ét tes secousses, la mère de Saint-André se fit con- . naître pour une religieuse et pria quelqu'un d'aller chercher une de ses sœurs qui demeurait dans la ville.

Celle-ci fut touchée d’une indicible compassion en apprenart ce qui venait de se passer de la bouche même de la chère mourante, et elle la fit emporter chez elle, où elle reçut enfin tous les soins qu'exigeaient sa triste position, en attendant que sa communauté eût trouvé un asile.

Cependant les Hospitalières s'étaient répandues dans les différents offices, ramassant, emportant, ou confiant à des mains fidèles ce qui

leur paraissait le plus important d’arracher à la destruction. Ces pauvres sœurs ne pouvaient se décider à abandonner leur chère communauté et il fallait les chasser presque de force des appartements que l'incendie entourait de tuutes parts. À peine en étaient-elles sorties, que les plafonds et les planchers s’écroulaient tout en feu.

Dès le commencement de l'incendie les Prêtres du Séminaire, les Pères Jésuites et les Récollets s'étaient empressés d’accourir sur le lieu du désastre. Tous s’exposèrent généreusement et s’employèrent à travailler avec un courage digne de tout éloge. Après avoir enlevé le Saint- Sacrement, ils transportèrent, et mirent en lieu sûr les principaux ornements de l'église, entre autres le tabernacle, les châsses des martyrs, le crucifix outragé, la statue de Notre-Dame de Toute-Grâce, le grand crucifix du chœur, etc. Malheureusement la plus grande partie des tableaux et un bc= nombre d'objets précieux ne purent être sauvés, tant était grande la rapidité des flammes. Mais la perte la plus regrettable qu’on eut à déplorer fut celle d’un tableau représentant la Nativité de Notre-Seigneur, peint de la main même de Raphaël, chef-d'œuvre merveilleux, disent les annales, et digne de l'admiration de tous les siècles. :

1. Ce tubleau avait été donné autrefois par Madame d'Ailleboust,

La foule avait d'abord envahi les salles dont le mobilier, les fournitures de lit, les ustensiles, la vaisselle, etc., furent emportés dans la ville, mais où ils furent pillés en grande partie et perdus, par conséquent, pour l'Hôpital. Au milieu de l’empressement général, on enfonçait les portes pour pénétrer plus vite, dans les appartements ; on brisait les volets des armoires, afin d'en enlever ce qu’ellescontenaient.

Au plus fort de l'incendie, on aperçut à une des fenêtres du quatrième étage une religieuse qu'on reconnut pour la mère Geneviève Duplessis de l’Enfant-Jésus :. Indisposée depuis quelque temps, elle avait passé la matinée au lit dans sa cellule. En entendant dans les étages inférieurs des pas précipités et des cris confus, elle eut le soupçon de quelque accident et se revêtit à la hâte de son costume religieux. Elle essaya d’abord de sortir de sa cellule par le cloître, mais la fumée, la chaleur excessive et l'obscurité la contraignirent de rebrousser chemin. Ce fut alors qu’elle se montra à la fenêtre où elle aperçut une grande foule à qui elle fit signe de venir à son secours. On lui cria de descendre au plus vite, mais elle répondit qu'il lui était impossible de sortir par ailleurs que par sa fenêtre. On courut alors à une échelle, mais dans ce moment de précipitation on la laissa tomber trop violemment sur la muraille, où elle se brisa

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