‹ Histoire de l'Hôtel-Dieu de Québec [microforme]Chapitre 53 sur 86 · El'e était la sœuricadette de la mère de Sainte-Hélène · texte numérisé non relu

El'e était la sœuricadette de la mère de Sainte-Hélène

en pièce. Une autre fut apportée qui se trouva trop courte, mais heureusement que cinq ou six hommes vigoureux, aidés de quelques officiers de la garifison, parvinrent à l’approcher suffisamment de la fenêtre en la tenant au bout de leurs bras. La mère de l'Enfant-Jésus s'y engagea bravement, et comme l'échelle manquait de plusieurs degrés, elle se laissa glisser le long des montants jusqu'au premier échelon qu'elle rencontra, et y demeura quelque temps assise, épuisée de forces et de frayeur. Déjà les flammes sortaient de la fenêtre qu’elle venait de quitter. Les tisons embrasés pleuvaient sur elle avec tant d'abondance qu’elle suffisait à peine à les enlever de ses vêtements. Les officiers lui crièrent de ne pas se décourager et de se tenir ferme qu'on allait baisser l'échelle. En effet on la tira en la faisant tomber par degré le long de la muraille jusqu’à terre. Comme la mère de l’Enfant-Jésus était dépositaire des pauvres, aussitôt qu'elle se vit sur pied, elle chercha le chemin de l'hôpital pour y aller retirer du dépôt ce qu'elle pourrait en enlever, mais on l’en empêcha malgré son obstination, car il n’était plus temps ; les flammes avaient tout envahi.

On ne sauva presque rien de tout ce qui était dans la lingerie, dans le dépôt, et dans l’apothicairerie, La lingerie était surabondamment fournie d'effets de toutes sortes accumulés de longue main. L'Hospitalière avait même à sa disposition, pour les excédants de malades, de

grandes réserves entassées au grenier dans des coffres et des armoires,

Le dépôt était rempli de tout ce qui était nécessaire à l'hôpital pour plusieurs années : toiles de toutes façons, couvertures et rideaux de lit, vaisselle de cuivre et d’étain, ferrures, etc., sans compter les provisions de vin, d'huile, de sucre, de riz, etc. etc. Il renfermait en outre deux cents minots de blé, et beaucoup d’autres grains.

L’apothicairerie contenait une riche collection de remèdes, plusieurs boîtes de chirurgie, outre celle du chirurgien-major qui venait d'y être apportée. La destruction de ce seul office fut estimée à plus de quarante mille francs.

Mais la perte la plus irréparable fut celle des archives et des papiers originaux, dont la plus grande partie était renfermée dans quatre caisses. La première contenait les titres sur parchemin de la seigneurie de Saint-Augustin adjugé aux pauvres de l’'Hôtel-Dieu en 1734, pour le prix de dix-neuf mille livres, ainsi que les contrats des habitants et leurs procès-verbaux. La deuxième contenait les contrats des tenanciers de la ville, et les anciennes donations faites aux panvres. Dans la troisième, étaient tous les marchés, anciens et nouveaux, des ouvrageset entreprises de l'hôpital, et enfin dans la quatrième les comptes des commissaires, et de plusieurs particuliérs, ainsi que les actes capitulaires concernant les affaires de l'Hôpital.

En moins de deux heures, toutes ces richesses furent anéanties. De tous les édifices dont se composait le monastère de l’'Hôtel-Dieu, avec ses dépendances, il ne restait plus qu'un amas de cendres et des murailles calcinées d’où s’échappaient des nuages d'épaisse famée qui s'engouffraient à travers les ouvertures béantes et les pans de murs écroulés. Rien ne fut épargné :

l'immense rectangle flanqué de plusieurs ailes qui formait le cloître, l’église, la sacristie, les appartements des prêtres malades et des officiers de la garnison, la maison des serviteurs, la grange, les étables, la boucherie, la glacière, tout en un mot fut consumé ; sans compter cinq maisons voisines appartenant à des particuliers et les toitures de deux casernes.

On n'apprit que plus tard quelle avait été la cause de cet épouvantable désastre qui occasionna à la ville de Québec une des plus grandes pertes qu’elle eût essuyées jusqu'alors. Deux matelots, paraît-il, qui avaient été soignés à l'Hôpital, avaient conçu quelque mécontentement contre la mère Hospitalière et avait formé le projet de s’en venger. Ils choisirent un jour où le vent soufflait avec force et mirent le feu à une des extrémités de la toiture, après l'avoir enduit d’une certaine quantité de soufre.

Quelques-unes des religieuses virent bien en

passunt ces deux hommes sur les toits ; mais croyant qu’ils y étaient occupés par l’ordre

de la Dépositaire, elles n'y firent point attention. Après être retournés en France, ces deux matelots, sans doute poursuivis par la vengeance divine, furent condamnés à mort pour un autre forfait. Au moment de l'exécution, ils déclarèrent sur l’échafaud que le crime qui leur causait les plus grands remords était d'avoir mis le feu à l'Hôtel-Dieu de Québec.

Après que les dernières religieuses eurent été chassées par les flammes de leur monastère, elles se rassemblèrent autour de leur supérieure, la mère de Saint-Joachim, sur la terrasse du jardin des pauvres, d'où elles purent contempler une dernière fois ce qui restait de leur chère maison devenue une vaste fournaise. L'âme navrée de douleurs, mais résignées, elles offrirent généreusement à Dieu le sacrifice dont il les avait jugées dignes.

Les mères Ursulines et celles de l’Hôpital- Général avaient envoyé plusieurs messages à leurs sœurs incendiées pour leur offrir un asile dans leurs maisons. La proximité des Ursulines décida les mères de l'Hôtel- Dieu à accepter l'offre de ces dernières.

Mais avant d'y suivre notre communauté, il nous reste à raconter un épisode de ce désastre qui a une étrange liaison avec une prédiction faite quatre ans auparavant. Une de nos Hospitalières, la mère Madeleine Lepage du Saint- Esprit, était seule en oraison, agenouillée devant

le Saint-Sacrement, le 22 juillet 1751, lorsque tout à coup le silence de l’église fut interrompu par une voix qui dit ces mots :

“ Je permets le mal pour un plus grand bien.

Ma maison sera détruite : il n'en restera pierre sur pierre.”

La mère du Saint-Esprit était une de ces âmes humbles et pures, simples comme la colombe, vers qui Dieu se penche volontiers, et de qui il a été dit : Je la conduirai dans la solitude et je lui parlerai au cœur. La mère du Saint Esprit, ne douta point de la réalité de la prédiction qu’elle prit pour un avertissement du ciel. Elle n’en fit point un secret à ses supérieures, mais soit que celles-ci ne voulussent pas alarmer la communauté, soit qu’elles n'ajoutassent pas une grande foi à la prédiction de cette Sœur, dont la vie jusqu'alors n'avait eu rien d’extraordinaire, personne ne parut beaucoup s'en inquiéter. Cette indifférence réelle ou apparente n'ébranla point la conviction de la mère du Saint-Esprit qui en prit même occasion de composer une complainte qu’elle chantait de temps en temps à la récréation. Les paroles de cette complainte font voir que la mère du Saint- Esprit était sous l'impression, d’après ee qu’elle avait entendu, que c'était l’église seule, désignée par elle sous le nom de basilique qui devait être détruite.

Voici au reste deux strophes de cette come plainte.

Elle sera renversée.

L'enfer s’en veut mêler,

Vous en serez effrayées.

O jour le plus malheureux vous le verrez!

O jour le plus malheureux vous le verrez!

La Basilique Sacrée | bis.

Le monument sacré Il sera contrarié ; Vous le verrez sur pied, Vous en serez charmées.

O jour le plus heureux vous le verrez !

O jour le plus heureux vous le verrez !

Cette prédiction que plusieurs des sœurs regardaient comme une plaisanterie, n’était pas de nature à être goùtée bien longtemps. Aussi la persistance que mettait la mère du Saint- Esprit à la chanter aux heures de loisir, tout en travaillant à ses fleurs artificielles, pour lesqnelles elle avait un goût exquis, finit par agacer les nerfs d’une de ses compagnes, la Sœur Marie-Anne Lajone du Sacré-Cœur, qui en fit même une critique qu’elle chanta à son tour à la recréation et qui commence ainsi :

Madeleine du Saint-Esprit Cherche partout de l'esprit

Pour changer sa condition

Et de jardinière devenir maçon.

Lasge de cultiver des fleurs,

Elle veut bâtir un temple

Au Seigneur des Seigneurs

Et servir à la postérité d'exemple.

La mère du Saint-Esprit transcrivit ces paroles avec sa complainte, se fit ensuite apporter une pierre d’une moyenne grosseur, l'enveloppa dans une toile, et y mit ses deux copies qu'elle couvrit d'une seconde enveloppe, après y avoir ajouté la prière suivante qu'elle avait composée ellemême :

“ Grand Dieu, à peine le ciel et la terre peuvent contenir Votre Adorable Majesté, cep+ndant voici toutes vos épouses qui se formen* l'idée de vous faire un temple magnifiqu” ; Elles ne l’entreprennent, à Dieu tout puissant que sur les fonds de votre divine et toute aimable providence : elles y mettent toute leur confiance. Grand Dieu, vous qui faites tout de rien, multipliez l'argent que vos épouses vont amasser pour cette auguste demeure, qu'il soit tout employé uniquement pour vous seul. C’est le désir de toutes. Il n’en coûtera rien à votre adorable providence de nous accorder cette grâce tant souhaitée et désirée, nous vous la demandons avec respect et soumission. Que toutes vues trop humaines se retirent, éloignez, Seigneur, par votre sainte grâce tous ces retours d'amour propre, qui ne servent qu'à éloigner les effets de votre divine providence, c'est d'elle que nous attendons tout, nous ne cesserons de vous la demander jusqu’à ce qu’il vous plaise nous faire voir ce temple où doit habiter votre divinité. Nous vous prions toutes de bénir cet ouvrage qui

fera notre seule consolation de vous posséder au milieu de nous. Ainsi soit-il.”

La mère du Saint-Esprit était sacristine, lors de l'incendie, et comme il ne lui avait pas été dit dans quel temps s’accomplirait la prophétie qu’elle avait entendue, elle avait disposé toutes choses dans son office de manière à ne pas être prise à l’improviste. C'esi ce qui valut la conservation de plusieurs ornements précieux de la sacristie. La pierre elle-même que la sœur tenait toujours en réserve dans le tour du vestiaire ne fut pas perdue. La mère du Saint- Esprit la rapporta elle-même dans la nouvelle maison et écrivit sur un papier qu'elle attacha sur l'enveloppe l'inscription suivante : ‘“ On vous prie de mettre cette pierre dans les fondements de votre Eglise : elle est destinée pour cela. Par miracle, elle a été sauvée de notre incendie.”

On verra plus tard comment cette pierre, oubliée depuis longtemps, fut retrouvée et à quoi elle servit, lorsque le temps fut venu de rebâtir l’église conventuelle. Mais ce qu'il y a de plus étrange dans toute cetté histoire, c’est que la mère du Sacré-Cœur qui s'était moqué de la prédiction de la mère du Saint-Esprit, ayant voulu, au commencement de l'incendie, se rendre jusque dans sa cellule pour en retirer quelques effets, périt dans les flammes. On la vit jeter un psquet par sa fenêtre, et disparaître pour redescendre ; mais elle fut étouffée par la fumée. On

ne s’aperçut pas d’abord de sa disparition, au milien du tumulte et de la confusion générale. Cer ‘ut qu'au moment où les Hospitalières se réuni ut dans le jardin des pauvres qu'on reaarqua son absence et qu’on commença à s’en inquiéter. Les religieuses la firent chercher jusqu’à soir, sans rien apprendia de ce qui lui était advenu. Elles ne doutèrent plus alors de la mort tragique qui avait terminé ses jours. Cependant les mères de l'Hôtel-Dieu au nombre de quarante-neuï avaient quitté, pour se rendre aux Ursulines, la terrasse du jardin des pauvres, d'où elles avaient vu s'écrouler les derniers pans de leur monastère. Leurs vêtements troués par le -feu, charbonnés et déchirés, les seuls cependant qu’elles avaient sauvés, témoignaient assez du dénûment dans lequel elles étaient restées. La foule attendrie s'ouvrait devant elles pour leur livrer passage, et les suivait en leur adressant des paroles de sympathie et de compassion.

En arrivant aux Ursulines, ces bonnes Mères les attendaient à la porte du cloître. Les deux Supérieures se jetèrent dans les bras l’une de l’autre sans pouvoir proférer une parole.

—“ Ma Mère, dit enfin la supérieure des Ursulines à travers ses larmes, Dieu vous a ménagé une consolation dans cette grande épreuve. Vous avez perdu votre maison, en voici une seconde qui est la vôtre. Nous n'avons pas oublié la généreuse hospitalité que nos mères ont reçue

dans votre maison dans deux circonstances semblables. Nous serions heureuses si nous pouvions vous rendre tout le bien que vous nous avez fait.”

Les Ursulines furent, en effet, admirables de bonté et de bienveillance pendant les trois semaines que les Hospitalières séjournèrent dans leur couvent.

Elles se déplacèrent même pour leur procurer un logement plus convenable. Entre bien d’autres choses, elles firent don à chacune des Hospitalières d’un service de table. Leurs sœurs de l'Hôpital-Général, de leur côté, leurenvoyèrent, avec d’autres secours, tout un service de rochets, tandis que les prêtres du séminaire les assistèrent de toutes manières, avec une charité et une générosité inépuisables. Ils leur fournirent toutes les provisions de pain et de viande dont elles eurent besoin pendant plusieurs semaines, outre cent aulnes de toile pour faire des rochets.

Lorsque les ruines de l’Hôtel-Dieu furent refroidies, on fit chercher au-dessous de l'endroit où la mère du Sacré-Cœur avait dû succomber, et on trouva, en effet, quelques osseme:ts calcinés qui furent recueillis et déposés dans le ca veau de la communauté qui avait été mis à découvert par l'incendie. En faisant pour cette chère défunte, disent les annales, les prières ordinaires avec de grands sentiments de compassion, nous ne pouvions songer sans frémir au cruel supplice qui avait accompagné ses derniers moments. La

mère du Sacré-Cœur était âgée de 64 ans, et en avait passé 49 en religion. Elle avait été admise à la profession sans dot, en reconnaissance des services que son père, M. de Lajoue,avait rendus à l'Hôtel-Dieu en sa qualité d'architecte, ayant surveillé pendant quatre ans, sans exiger aucun salaire, la construction des dernières ailes ajoutées au monastère.

Pendant plusieurs années de sa vie, la mère du Sacré-Cœur avait été éprouvée par de grandes peines intérieures ; mais depuis quelque temps elle en était délivrée et jouissait d’une parfaite tranquillité. Dieu ne pouvait l'appeler à lui dans un temps où elle fût mieux disposée, car elle venait de terminer sa retraite après laquelle elle avait soupiré avec une grande ardeur, comme si elle eût voulu se préparer à la mort et qu’elle eût eu un pressentiment de sa fin prochaine.

Cette chère sœur était sortie de cette retraite l’âme inondée de paix et de délice: spirituels. Elle avait coramunié la veille même de son trépas, qui était le jour où l'Eglise solennisait la fête du Sacré-Cœur de Jésus dont elle portait le nom.

Nous avons laissé la mère de Saint-André, après ses douloureuses pérégrinations d'une maison à l’autre, mourante chez sa sœur. Elle fut transportée le soir même dans l’infirmerie des Ursulines, où le mieux sensible qu'elle avait éprouvé par suite de la surexcitation parut se prolonger et la flatta de l'espérance d’une guérison,

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