CHAPITRE SIXIEME LES GRÈVES DE L'ILE-AUX-COUDRES
Comme onJ'a vu plus haut, une des raisons qui avaient engagé plusieurs colons à demander des terres sur l’Ile- * aux-Coudres, était l'abondance des herbages qui poussaient sur ses grèves, surtout sur celles de sa partie nord.
Je n'ai pas besoin, ce me semble, de faire remarquer que les colons qui commencent à défricher de nouvelles terres sont,
pendant plusieurs années, hors de moyen de garder des chevaux et d’autres animaux, parce qu'ils n’ont pas assez de terres de défrichées pour semer ce qu’il faut pour leur nourriture. De là naît pendant un grand nombre d'années une gène qui paralyse les efforts des nouveaux colons, et les oblige, assez souvent, à abandonner des terres sur lesquelles ils avaient la volonté de se fixer. Car un nouveau colon qui n’a ni cheval, ni bœufs, ni vaches, ni moutons, est soumis, lui et sa famille, à des privations dont on n’a pas l’idée. C'est là, il faut l'avouer, une des plus grandes misères de ceux qui vont s'établir sur des terres nouvelles.
Les habitants qui, en 1728, vinrent prendre des terres dans la seigneurie de l'Ile-aux-Coudres, devaient avoir l’espérance d'y trouver des herbages en assez grande abondance pour y garder et élever les animaux dont ils avaient besoin pour eux et pour la culture de leurs terres.
Si maintenant on fait attention aux clauses des contrats de concession des terres de l’Ile-aux-Coudres, on verra: 1o.
qu’elles étaient invariablement bornées à la plus haute marée ; 20. que les seigneurs se réservaient le droit de chasse et de pêche et tous les herbages qui croissaient autour de l'ile. De ces restrictions, on devait conclure que, en s’établissant sur l’Ileaux-Coudres, les nouveaux colons ne pouvaient ni jouir du privilége de tendre des pêches, ni de celui de tuer les gibiers, qui, à cette époque, fréquentaient l'ile par milliers, ni, enfin, de celui de couper les herbages qui croissaient ur les rivages de l’île, sans être obligés de payer aux seigneurs des redevances toujours très-onéreuses pour de nouveaux colons. Bien plus, comme ils en avaient incontestablement le droit, les messieurs du Séminaire de Québec s’étaient spécialement réservé une partie des terres de leur seigneurie pour un manoir, ce qui restreignait le nombre des habitants sur une île qui ne pouvait recevoir qu’une faible population. Cela exposait les concossionnaires à ne pouvoir avoir un prêtre sans s'imposer de nouveaux sacrifices pour lui fournir de quoi vivre.
Ces restrictions posées à la concession des terres de l’Ile-aux-Coudres devaient mettre à la gêne et dans une position très-
peu avantageuse tous ceux qui iraient prendre des terres dans cette seigneurie, ou les détourner d'aller s’y établir. Ces inconvénients ne devaient pas avoi! lieu avec des seigneurs tels que les messieurs du Séminaire de Québec, qai n'ont jamais eu d'autre but que celui de faire du bien à leurs censitaires, qu’ils ont toujours regardés comme leurs enfants. En exigeant des rentes très-modiques, j'allais dire presque nominales, et dans le but de conserver leur droit de propriété, ils n’ont jamais molesté leurs censitaires, et ont souvent porté l’indulgence à leur égard jusqu’au point d'attendre assez longtemps le paiement de rentes insignifiantes, chaque fois que le censitaire ne pouvait le faire sans se gêner notablement. Bien entendu que je ne prétends pas donner pour exemple à imiter celui de laisser accumuler, sans grave raison, les rentes sur une propriété, mais comme une preuve de la bienveillance que les messieurs du Séminaire de Québec avaient à l'égard de leurs censitaires de l’Ile-aux-Coudres.
Avec des seigneurs d’une aussi grande bienveillance, les colons de l’Ile-aux- Coudres ne devaient pas être molestés, et nous allons voir que les hkerbages dont nous venons de parler, et qu’ils n’avaient pas le droit de regarder comme leur appartenant, allaient être généreusement abandonnés pour leur usage, sans aucune redevance. Comme tous les habi tants de l’île n'avaient pas de ces Aerbages sur les devantures de leurs terres, je n'hésite pas à croire que, dans l'intention de leurs généreux seigneurs, le bornage des terres n'avait été posé à haute marée que pour partager ces Lerbages de manière que tous ceux qui n’en possédaient pas sur leurs devantures pussent en avoir une part. Le fait suivant va démontrer que je connais bien l’ésprit de cette admirable maison.
censitaires de l’Ile-aux-Coudres, dont ils connaissaient la position déjà assez gêènante par elle-même.
Ce partage du foin des grèves se fit avec une équité parfaite. Pourqu'aucun habitant n’eût à se plaindre, l’arpenteur fit une assemblée préliminaire où tout fut mûrement examiné. C'était dans les premiers jours de juillet. Voici le résultat de ce partage, que j'aime à donner comme un nouveau titre à la reconnaissance que les habitants de l’Ile-aux-Coudres doivent aux messieurs du Séminaire de Québec :
Partage des prairies de l'Ile-aux-Coudres et des
Jfaneries de chaque habitant en commen.
çant par le bout d'en haut de l'île, côlé nord. Arp. Per. Pds
Gabriel Harvay. CRERERLLX] Vve Sébastien Haivay.....
Etienne Desbiens....,....
Vve J. B. Gonthier..….....
Joseph Bouchard.....,...
Pierre Savard..... 000 Jacques Bouchard, .,......
Joseph Tremblay.........
André Tremblay.,,........
10 Ignace Brisson. 0.000000.
11 Jacques Godrea lLovsosecseoe 12 Jean-Bte Martel. RELELLEX] 13 Guillaume Tremblay... ....
14 Vve Etienne Pedneau.....
15 François Tremblay.....,..
16 Guillaume Tremblay....., 17 Etienne Tremblay....,...
18 Joseph Savard.. ‘ 19 Marc Beaulieu dit Suisse.
20 Dominique Bonneau dit Labécasse, .., 050000 21 François Lajoie....... … 22 Etienne Desbiens, fils.
23 Barthélemi Terrien...,...e 24 Charles Demeule. 0...
25 Nicolas Desganier.....,...
Ce partage fut fait et les parts de chacun mesurées le 3 du mois de juillet 1751.
Par cet acte de partage, il résultait que la plupart des habitants, et ceux surtout de la partie de la Baleine qui manquaient de foin sur les devantures de leurs terres,
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A la date de 1771, les messieurs du Sé- avaient des parts de grèves pour se procu-
minaire de Québec envoyèrent sur l’Ile-!
«ux-Coudres un arpenteur du nom de Pla- |
rer du foin. Il ne faut pas oublier qu'à cette époque les terres étaient partagées
mondon, dans "unique but de partager les | entre trente habitants.
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Pour se rendre compte de la manière
tants devait avoir pour son usage, sans être | équitable dont avait été fait ce partage, il
obligé de payer de redevance aux seigneurs, qui, certainement, avaient le dwoit d’en exiger. Mais ces dignes prêtres étaient trop bons pour en agir ainsi envers leurs
faut savoir que les parts d'herbe avaient été données en proportion du plus ou moins de largeur des terres que chaque habitant avait en concession.
Ces permis furent renouvelés de temps en temps, afin de rappeler aux habitants de l’île que les messieurs du Séminaire s'en réservaient la propriété pour le bien commun de tous.
Une des clauses de ces permis portait que les ports des erbages sur les battures de l’île seraient partagées, si les habitants divisaient leurs terres, en sorte que si quelqu'un séparait sa terre en deux pour y établir deux de ses enfants, la part des herbages qui lui était allouée par ce partage serait également divisée en deux.
La prévoyance des généreux seigneurs de l'Ile-aux-Coudres régla, de plus, que si un habitant vendait sa terre, il n'avait pas le droit de garder pour lui la part des grèves attachée à sa terre, mais que cetie part resterait au propriétaire nouveau de la terre vendue.
Le dernier partage, dont j'ai pu me procurer la date, eut lieu en 1802. Ce partage était devenu nécessaire parce qu’une partie des grèves où croissaient les fourrages que ie Séminaire de Québec avait permis de faucher, avait été emportée par les eaux du fleuve. C'était surtout la partie des grèves attachée au domaine, et qui avait été concédée à des habitants en 1773. Comme le partage fait en 1751, ce dernier partage fut réglé par M. le procureur du Séminaire pour cette époque ; c'était M. Antoine Robert, un de mes bienfaiteurs
+ Je suis heureux de pouvoir rapporter les notes de ce procureur. Elles prouvent la géné. rosité des prêtres du Séminaire envers les habitants de l’Ile-anx-Coudres, comme j'ai tant de joie à le répéter.
Note 1. “ Une grande partie des grèves de l'Ile-aux-Coudres sont des prairies. Le Séminaire en a toujours laissé l’usufruit pour les habitants, entre lesquels elles étaient partagées.
Note 2. “ Outre ces prairies, le Séminaire a affermé aux habitants de l’'Ile-aux-Coudres la grosse batture qui est au côté sud de l'Ile-aux- Coudres, au nord du chenal du fleuve Saint- Laurent, n’y ayant aucun chenal entre cette batture et l’île. ÆUle est nffermée gratis."
Sur cette grosse batture se trouve une assez grande quantité de foin, vers son rivage nord. À une époque assez récente, le gouvernement du pays prétendit qu'elle ne faisait pas partie de la seigneurie de l’Ile-aux-Coudres. Il eût fallu un long et dispendieux procès pour prouver que les prétentions du gouvernement étaient mal fondées. Comme les messieurs du Séminaire n'a-
Depuis la première division des prairies de l’Ile-aux-Coudres jusqu'à cette dernière, faite en 1801, les messieurs du Séminaire avaient la consolation de voir que la faveur accordés à leurs censitaires de l'île n'avait été l'occasion d'aucun trouble parmi les habitants, Mais dans les paroisses les mieux réglées surgissent certaines tempêtes qui en troublent la paix.
Ce fut malheureusement ce qui arriva à l’Ile-aux-Coudres. Certains hommes, qui se mêlent de choses qu’ils ne comprennent guère, firent croire à quelques-uns de ceux qui avaient obtenu des parts sur les grèves qu'ils n'étaient point tenus d'observer les conditions auxquelles elles avaient été cédées par le Séminaire. Il en résulta certaines prétentions qui allaient troubler l'harmonie entre les habitants, si un prompt remède n'était pas apporté au mal.
Ce fut M. le grand-vicaire Demers qui, par son énergie, vint imposer silence aux récaleitrants. Voici l'avertissement qu’il fit lire et afficher à la porte de l’église de l'Ile-aux-Coudres :
Je, soussigné, prêtre, procureur du Séminaire de Québec et, en cette qualité, propriétaire de la seigneurie de l’Ile-aux-Coudres et des battures qui sont autour d'icelle, fais savoir et déclare aux habitants de ladite Ile-aux-Coudres que le Séminaire de Québec a révoqué et révoqie par ces pates une permission ci-devant donnée par edit Séminaire de Québec auxdits hab'tants de ladite Ile-aux-Coudres de faucher sur les grèves de iadite île, en date du 27 juillet 1801, signée par M. Antoine Robert, alors procureur dudit Séminaire de Québec, fais savoir et donne avis, de plus, auxdits habitants de l’Ile-aux-Coudres que le Séminaire poursuivra selon la rigueur des lois quiconque fauchera sans une nouvelle permission du Séminaire sur les grèves et les battures non concédées qui sont autour de ladite Ile-aux-Coudres, ou partie d’icelles, par tenture de pêche ou de toute autre manière généralement quelconque.
Fait à l’Ile-aux-Coudres, le 16e jour du mois d'octobre 1813.
Le lieutenant-colonel Joseph Dufour, agent des messieurs du Séminaire, lut, par trois fois, à la porte de l'église, à l'issue des offices divins du matin, cet avertissement fait aux habitants de l'Île-aux-
vait aucun intérêt quelconque à la garder, ils préférèrent se désister de leurs droits. Elle a été louée, par le gouvernement, à une société de chasseurs de Saint-Jean-Port-Joli. (C’est sur cette batture que se trouve la célèbre butte à Chatigny.
Coudres. Ceux-ci ne crurent pas prudent de résister et de continuer leur mutinerie, qui, de leur part, était un acte d'ingratitude et un manque de bon sens.
Ce fut ainsi que, par la fermeté et la prudence de M. le grand-vicaire Demers, tout rentra dans l'ordre et dans la soumission aux droits des seigneurs de l'ile, La paix rétablie, le Séminaire de Québec continua de permettre aux habitants de l’île de faucher les foins qui croissaient sur les grèves, comme par le passé. Vers l’année 1852, les grèves de l’île furent vendues, et elles appartiennent maintenant à ceux des habitants qui ont voulu en acheter des parties.
Quant aux pêches à poissons, qui sont du plus grand avantage pour les habitants de l’Ile-aux-Coudres, les messieurs du Scminaire de Québec ont constamment laissé la liberté d'en tendre à ceux qui l'ont voulu, sans rien exiger. Deux espèces de poissons ont été réservées : le marsouin et l'anguille. Je parlerai bicntôt de la pêche au marsouin. Quant aux pêches à l’anguille, ceux qui voulaient en tendre en obtenaient facilement du Séminaire la permission, moyennant une redevance d’une piastre par chaque cent anguilles qu’ils prenaient,
Les messieurs du Séminaire de Québec ont toujours laissé une parfaite liberté aux habitants de l’île de faire la cha:se à toutes les espèces de gibiers qui abondaient sur leurs rivages. La chasse aux loups-marins ne leur a jamais été défendue, même sur les battures, où on ena tué une assez grande quantité.
Voilà avec quelle bouté et quelle générosité les messieurs du Séminaire de Québec ont traité leur censitaires de l’Ile-aux- Coudres Qu'ils en soient bénis!