‹ Histoire de l'Ile-aux-Coudres [microforme]Chapitre 15 sur 40 · CHAPITRE HUITIEMB · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIEMB

MANIÈRE DE TENDRE LES PÊCHES AUX MAR- SOUINS.——MANIÈRE DE TUER LE MAR- SOUIN DANS LA PÊCHE

La manière de tendre une pêche aux marsouins sur les battures de l’Ile-aux- Coudres exige beaucoup de soin et de précaution, sion ne veut pas faire des frais considérables, Pour avoir changé la forme de la pêche, ou l'avoir changée de place, il est arrivé qu’on n'a pu réussir à retenir le marsouin ou l'empêcher de sortir.

Il faut, avant tout, tenir compte de la course des courants et des sinuosités des battures de manière à placer la pèche pour qu’elle puisse être protégée par ces battures, surtout du côté de la partie Est vers laquelle se dirige la marée baissante. Car c’est vers cette partie qu'est entraîné le marsouin par l’action de la marée, et c’est aussi à cet endroit qu'il devra faire des efforts pour s'échapper de la pêche,

Le bas de la pêche se termine en la forme d’un cercle, et les harts ou perches doivent y être pantées plus près les unes des autres que dans les ailes ou longscôtés, où le marsouin n’x jamais l’idée d'essayer de passer, parce que le courant de baiïssant l’entraine vers la partie de la pêche qui est située à l’est.

Le raceroc, ou la partie nord-ouest du haut de la pêche, est fait en forme de c, dont la pointe du nord se termine par un passage laissé libre pour l'entrée du marsouin dans la pêche. C’est la partie la plus importante. Dans le rond, que doit former le fond de ce raecroc, les harts ou perches doivent êtres plantées assez proches les unes des autres, à peu près comme celles du fond de la partie Est de la pêche.

La pointe de ce raccroc ne doit être ni trop fermée ni trop ouverte, car c’est d’elle que dépend, en grande partie du moins, le succès de la pêche. On sait, à l’Ileaux-Coudres, que, pour n'avoir pas fait attention à en bien diriger la pointe, on n’a pu réussir à retenir les marsouins. Des pêcheurs, entendus dans le métier, m'ont assuré que la raison pour laquelle on n’avait pu retenir dans la pêche, pendant l'été de 1870, aucun des marsouins qui y étaient entrés, était uniquement la mauvaise direction de la pointe du raccroc.

Les harts qui forment l'enceinte de la pêche sont solidement enfoncées dans une espèce de glaise qui les retient fortement.

On ne les arrache point l'automne. L’action des glaces, pendant l'hiver, les casse au-dessus du sol, de manière qu'il est assez facile, au printemps, de reconnaître l'enceinte qu’occupait la pêche, afin de la tendre à la même place ; ce qui est d’une importance majeure pour le succès des tendeurs.

Dans le but de s’épargner, je pense, la fatigue de lutter contre le courant des eaux du fleuve, le marsouin suit le sens où se dirige la marée. Il monte le fleuve ou il le descend avec le courant, à moins qu’il ne soit effrayé où qu’il ne rencontre un obstacle qui l’oblige à aller contre le fil de l’eau.

La pêche doit être tendue de manière que le marsouin puisse en prendre l'entrée lorsque la marée baisse. Sur les battures, où la pêche est tendue, la course de l’eau

est d’une très-grande rapidité, surtout dans les grandes marées. Le courant de baissant, venant des battures qui se trouvent au sud-ouest de la pêche, a son cours vers l'entrée de la pêche. En le suivant, le marsouin est amené vers cette entrée d’où part une aile ou queue qui l’empêche d'aller plus vers le nord, où se trouve un petit chenal qui lui ferait éviter de passer sur les battutes et dans l'entrée de la pêche, si cette queue ne lui en barrait pas le chemin. Une fois engagé dans l'entrée, il se trouve entre deux rangées de harts qui l’obligent d’en suivre l'ouverture, dont la largeur est de sept arpents. Il se tient éloigné des perches que le courant agite avec une grande violence ; il descend jusqu'au bas de la pêche où il trouve un rond qu'il parcourt jusqu’à la rencontre des autres harts qui forment l'aile ou le long-pan du sud de la pêche, qu’il remonte contre le courant jusqu’au rond du raceroc dont la pointe recourbée en dedans le rejette vers le fond de la pêche, pour lui faire recommencer la même course. Egaré et effrayé par ces perches qui lui barrent le chemin, il continue de tourner dans la pêche, en se tenant toujours loin des harts dont l’agitation et le bruit l’épouvantent. |

Pendant qu’il cherche ainsi une issue pour s'échapper de sa prison, la marée baissante diminue la profondeur de l’eau jusqu’au point que, dans les grandes mers, le marsouin reste à sec au milieu de la pêche.

Tant qu'il y a une profondeur d’eau considérable dans la pêche, il continue d’apparaître de temps en temps à la surface de l’eau, comme lorsqu'il est libre.

Mais c’est un fait remarquable que, du moment que l’eau a diminué et qu’il craint de n’en avoir bientôt pas assez pour naviquer, on ne le voit plus apparaîtra à la surface, On dirait qu’il a le pressentiment de la dangereuse position où il se trouve.

Il semble craindre d’être aperçu de quelqu’un qui pourrait profiter de la détresse où il se voit pour lui donner la mort, Mais l’eau diminuant toujours de profondeur, et lorsque le marsouin n’en a plus que juste ce qu’il lui faut pour se mouvoir, s’il y en a plusieurs dans la pêche, on les voit se rapprocher les uns des

autres, par un instinct de conservation, afin de se protéger mutuellement. Ce qui indique qu’ils ne se réunissent pas ainsi uniquement pour mourir ensemble, mais bien pour se protéger, c'est que les marsouins étant absolument inoffensifs avec leurs têtes, et ne pouvant se défendre que par le moyen des coups que porte leur rcdoutable queue, ils se placent nez à nez, tête à tête, et, quand il y en a un grand nombre, ils forment un grand rond avec leurs queues. Alors il n’est pas facile de les tuer, parce qu’il ya un danger réel de passer au milieu d’eux pour aller les frapper près de la tête, le seulen droit de leur corps où l’on peut facilement leur donner la mort. Un coup de leur redoutable queue peut tuer un homme, ou du moins le renverser par terre, le priver de connaissance ou lui casser les membres.

A la fin du baissant des grandes marées, les marsouins restent à sec sur le sable des battures. Dans ces circonstances, on les tue aisément en s'approchant d'eux du côté de la tête, que l’on peut placer entre ses jambes, pour enfoncer un dard à la jonction du cou avec le crâne. Ce coup leur donne une mort instantanée.

Dans les petites marées, c’est une dure besogne que de tuer les marsouins, parce qu’alors il reste quatre et cinq pieds de profondeur d’eau dans la pêche et que les marsouins en ont plus qu'il ne leur en faut pour flotter et courir avec une vitesse et une agilité surprenantes. Voici de quelle manière on leur fait alors la chasse,

On sait qu'un des associés est spécialement chargé de veiller sur la pêche et que, par le moyen d’une longuevue, il a soin de regarder souvent pour voir si quelque marsouin n’y serait point entré, surtout au commencement de la marée baissante.

în a-t-il aperçu quelqu'un, il jette un cri qui se répète de voisin à voisin, et bientôt un nombre suffisant de pêcheurs sont avertis qu'il ya du marsouin dans la pêche, A cette nouvelle, une grande excitation s'empare de tous ceux qui sont avertis.

Taissant toute occupation, chacun se hâte de se rendre au rivage ; on se saisit des bateaux qui sont à l’usage de la pêche et, à force de rames, on s’empresse d'aller se placer à l'entrée de la pêche, en attendant

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que la marée ait assez baissé pour qu'on s6 lance à la poursuite du marsouin. En aperçoit-on quelqu'un qui semble approcher de cette entrée pour trouver le moyen de s'échapper, on pousse des cris, on frappe avec les rames sur le bord des bateaux, on jette des pierres dans l’eau pour lui faire rebrousser chemin et le renvoyer dans le fond de la pêche.

A ce bruit, le marsouin, dont le sens de l’ouïe est extrêmement délicat, s’agite, va et vient, court tout éperdu dans l’enceinte de la pêche. Il a l'assurance du danger imminent qui le menace, et cherche à trouver une issue pour fuir au loin dans les profondeurs des eaux. Mais de tous les côtés à la fois, il aperçoit une barrière de harts qui s’agitent avec violence sous l’action du courant ; ce qui l’effraye et l’empêche d'approcher f.

Lorsque la marée a suffisamment baisse ou qu’elle est rendue au point qu’elle a peu de temps à baisser, on laisse un bateau dans l'entrée de la pêche, afin de continuer le bruit etempêcher le marsouin de sortir, puis tous les autres bateaux s'avancent, en silence, afin de découvrir où se sont réunis les marsouins.

Tous les hommes du même bateau ont des dards fixés solidement à une des extrémités d’un fort bâton de bois dur. Le plus habile d’entre eux se place en avant du bateau, ayant à la main une lance munie de deux oreilles qui doivent s'ouvrir dès qu’elles seront entrées dans les chairs du marsouin, pour l'empêcher d’en sortir, A ces lances est attachée une forte amarre qui reste fixée après que le lanceur a frappé son coup. Cette amarre est attachée au bateau par son extrémité,

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+ Quoique les harts de l'enceinte de la pêche soient placées les unes des autres à une distance qui fait un espace assez large pour que le inarsouin puisse y passer aisément, il est presque inoui qu'il se soit échappé par ces ouvertures, en y passant latôte. Ils’échappe cependant quelquefois, quand il est pressé de trop près et surtout lorsqu'il est blessé, mais en se roulant contre les harts qu’il vient à bout de renverser. Il est jeté ainsi en dehors de la pêche, d'où il ne réussit pas toujours à gagner les eaux profondes, lorsque la marée a beaucoup de baissant. En dehors de la pêche et surtout en dehors du bas, il rencontre de hautes battures qui lui barrent le chemin, où il s'échoue et s’y fait tuer.

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Du moment qu’on a découvert l’endroit de la pêche où se tiennent les marsouins, on s'arrête, afin d'attendre le point favorable de la marée pour leur déclarer la guerre, en leur livrant une chasse qui offre un spectacle vraiment amusant.

Si la marée doit baisser suffisamment pour qu'on puisse se jeter à l’eau afin de darder le marsouin, on attend, avec impatience, qu’on puisse se jeter en dehors des bateaux. Au milieu d'une ypoudrerie d’eau que les marsouins lancent en l'air avec leurs queues, on frappe, on crie, on court, avec un tumulte indescriptible.

Bientôt, des larges et profondes blessures faites aux marsouins avec les dards dont chacun joue à qui mieux mieux, jaillit un sang noir et abondant qui rous'{ ‘outes les eaux de la pêche. Mais qu'ou «e s'imagine pas qu’une seule blessure soit capable d'arrêter le marsouin, Frappé par plusieurs coups de dards, et quoiqu’ayant perdu une grande quantité de sang, il fuit toujours, éperdu et rapide,jusqu’au moment n°: * bant de sang et de forces, il s’arrête pour rmuurri.

A cet instant, les tueurs, rasgial.s carnage et de sang, et épuisés par leurs courses et leurs effort, respircnt un peu. Puis, si la profondeur de ! eau le permet, ils réunissent leurs morts pour ies enfiier dans une amarre, et, avec l’aide de la marée montante, ils les traînent en arrière de leurs bateaux jusqu’à l'endroit du rivage où se trouve la maison de la pêche.

C’est pendant ce trajet, qui se fait assez lentement, que chacun raconte ses victoires et les coups vigoureux que son bras nerveux a portés sur chacun des marsouins qui est venu à la portée de son bras, Car, là comme à la guerre contre des hommes, chacun aime à conter ses exploits, son adresse, son courage, sa force musculaire, et le nombre de victimes quiontsuccombé sous 868 COUPS.

Si, au contraire, la marée ne doit pas suffisamment baisser pour qu’on puisse se jeter à l’eau et tuer le marsouin avec les dards, la chasse doit se faire avec les bateaux, et c'est alors qu’elle devient difficile, mais intéressante au suprême degré.

Au signal donné, les rameurs se courbent sur leurs rames et se mettent à la poursuite des marsouins, qui, ayant suffsamment de l’eau pour flotter, fuient dans

toutes les directions pour éviter la mort.

Les lanceurs, placés à l'avant des embareations, les regards fixés sur l'eau pour apervoir les fuyards, ont le bras levé et armé de la redoutable lance. Un marsouin vient-il à passer à la portée voulue, le lanceur la lui envoie de toute la vigueur de son bras, A-t-il eu le bonheur de la bien diriger, elle va s’enfoncer dans les chairs du marsouin qui, en la recevant, fait voler avec sa queue une colonne d’eau. Si la lance est solidement enfoncée, les rameurs retirent leurs rames de l’eau pour ne plus s’en servir que pour garantir le bateau de chavirer quand, avec la rapidité de l'éclair, le marsouin change de route : alors, par le moyen de la corde dont un des bouts est attaché à la lance et l’autre au bateau, le marsouin se voit chargé de conduire la barque. C’est une dure tâche, mais, malgré la blessure profonde qui luia été faite, malgré les bouillons de sang qui sortent de 5a blessure, malgré la pesanteur du bateau chargé de quatre à cinq hommes, maligré les terreurs dont il est saisi, le mar-

,souin s’élance en avant avec sa lourde

clarge Ÿ. Dans cette traînée rapide et

& “reuse, les pêcheurs recommencent leu is et leur tapage, pour troubler et c'lhiuye, ! ‘rnour du bateau, Si le mar-

souin à été lancé dans le bas de la pêche, ce qui est presque toujours le cas, il dirige sa course vers l'entrée, contre la violence du courant qu’il refoule avec une rapidité incroyable. Parvenu au raccroc, il y rencontre les harts ou le bateau resté dans l'entrée, et est obligé de rebrousser chemin pour regagner le fond de la pêche avec une rapidité quatre fois plus grande, aidé qu’il est par le courant.

Rendu au bas de la pêche—les hommes qui se font traîner dans le bateau ont cessé leur tapage, afin de ne point forcer le mursouin de franchir l'enceinte des perches— il reprend sa course vers le haut de la pêche, et il ne parvient qu’assez rarement à s’y rendre, épuisé qu'il est par les efforts qu’il a faits pour traîner son fardeau et par le sang qui s’est échappé de sa blessure.

Alors, par le moyen de la corde, on l’ap-

+ On lance toujours le marsouin lorsqu'il vient à la rencontre du bateau, et jamais quand il fuit, pour ne pas s'exposer aux redoutables coups de sa queue.

proche du bateau pour lui arracher le reste de vie qu’il conserve encore, en le perçant avec les dards.

Imaginez, maintenant, qu'il y a quatre, six, huit bateaux attelés ainsi sur quatre, six, huit marsouins, et qu’ils sont traînés dans toutes les directions possibles. Figurez-vous le déluge d’eau que lance la queue de ces marsouins de manière à faire un orage, retombant dans les bateaux et sur les pêcheurs. Imaginez le tumulte d’une scène où les hommes crient, où les marsouins lancent de l’eau dans les airs, où les bateaux fuient dans toutes les directions avec la rapidité de l'éclair, où les eaux sont bouleversées et entrent de toute part dans les bateaux. Voyez tous ces hommes trempés d’eau salée jusqu'aux os ; se penchant tantôt d'un côté, tantôt de l’autre, pour empêcher leurs embarcations d’être renversées parles virements subitset rapides de la course des marsouins. Voyezencore ces pauvres et malheureux poissons qui tantôt s’enfoncent, tantôt paraissent à la surface de l’eau en laissant échapper de leurs larges et profondes blessures des torrerts d’un sang bouillonnant ; regardezles, allant, revenant, se croisant, se choquant dans leur rencontre soudaine et imprévue ; les uns suivant le fil du courant afin de se débarrasser du fardeau qu'ils traînent, et dont ils ne peuvent se séparer ; les autres remontant péniblement contre le courant avec des efforts qui les exténuent encore plus sûrement; et puis, las, fatigués, épuisés de sang, de force et de vigueur, succombant sous les coups redoublés des pêcheurs qui achèvent, par de nouvelles blessures, de faire couler le sang qui restait encore dans les veines de ces pauvres victimes, eb vous aurez une idée de la scène qui a lieu sur les battures de l’Ile-aux-Coudres chaque fois que des marsouins viennent se constituer prisonniers duns l’enceinte de la pêche.

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