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LA FEMME DE JOSEPH GAGNON ET LE FRÈRE DE CETTE FEMME

Dans le mois de juillet de l’année 1795, Joseph Gagnon*, père de Piître Gagnon, bien connu des habitants de l'Ile-aux- Coudres, était parti avec sa femme, dont le nom de famille était Dufour, et avec le frère de cette femme, pour aller visiter des parents qui demeuraient à la Petite-Rivière Saint-François. Ils avaient pour voiture d'eau un célèbre canot de bois, qui servait à soigner la pêche aux marsouins, comme tant de fois déjà j'en ai fait la remarque, Leur visite terminée, ils se rendirent au rivage pour reprendre leur canot et revenir à l’île. La femme de Joseph Gagnon, qui avait laissé à la maison deux jeunes enfants, dont un devait être Pître Gagnon, dont je viens de parler, rencontra sur le rivage plusieurs petits cailloux de difiérentes formes et de couleur variée, qu'elle ramassa et plaça dans ses poches, dans l'intention de les donner à ses enfants pour les amuser après son retour à la maison, qu’elle ne devait jamais revoir.

Le vent, qui s'était élevé à leur départ de la Petite-Rivière, augmenta de manière à rendre les eaux fort houleuses, Tant bien que mal, ils étaient arrivés dans les parages du fameux gouffre du Cap-au-Corbeau, ét y trouvèrent des lames que leur canot ne put parer. Une de ces lames le fit chavirer. Ils tombèrent tous à l’eau.

* Joseph Gagnon était né en 1729. Il mourut dans le mois de novembre 1815, étaut âgé de 86 ens.

Joseph Gagnon out la chance, en revenant du fond, de saisir le canot et de s’y fixer, Son beau-frère, Dufour, revint également à la surface ; mais, au lieu de saisir le canot, il prit une des jambes de Joseph Gagnon, qui, menacé d’être entraîné avec lui, le repoussa avec son autre jambe, et eut le bonheur de ne point abandonner la planche de salut que lui offrait le canot. Son beau-frère disparut et ne revint plus à la sv: face. Il avait péri.

Quant à la femme de Joseph Gagnon, en tombant du canot elle descendit dans l'abîme et ne revint pas à la surface du fleuve. La cause de sa mort doit être attribuée au grand nombre de ces petits cailloux qu’à son départ de la Petite-Rivière elle avait mis dans ses poches. Ces cailloux dûrent l’entraîner au fond et leur poids l'empêcher de revenir sur l’eau. La pauvre mère, dans sa tendresse maternelle, vouiait se servir de ces cailloux pour faire plaisir à ses jeunes enfants, et, contre son attente, ces objets servirent à faire deux orphelins qui ne devaient jamais revoir leur bonne maman, enseveli: dans les eaux.

Joseph Gagnon, dont le naufrage avait été aperçu par des habitants, eut le bonneur de se maintenir sur le canct jusqu'au moment où un autre esquif vint l’arracher à sa dangereuse position. Il fut sauvé, mais ses jeunes enfants n'avaient plus de mère |

Pendant l'été de 1795, les habitants de la petite Ile-aux-Coudres avaient eu la douleur de perdre quatre do leurs compatriotes dans le fleuve, et ne purent avoir la consolation d'accompagner leurs dépouilles mortelles à la terre bénite du cimetière de leur paroisse |

ANDRÉ PEDNEAU*

C'est avec un profond sentiment de douleur et en m'associant à celle de sa respectable famille, que je vais raconter la lin tragique et à jamais déplorable du jeune André Pedneau, dont j'ai été témoin dans mon enfance et à laquelle j'ai

* André Pedneau était né le 26 mars 1785.

A l'époque de sa mort, il n'avait que 23 ans et quelques mois,

fait allusion, en pe parlé de M. Lefra cet événement nes mémoire, et il a ét énergiques leçons q l'obéissance que 1 son père, et de |’ quelquefois, punit que l’on commet e de leur obéir.

Un des dimanch l'année 1808 (je ne dimanche), les fidè étaient réunis dan sister au très-adoral J'étais dans le banc le moment de fai monsieur le curé nant vers l’assembl des annonces, ape grande porte ouver tenant debout. Il trer dans l’église, place pour eux.

demeurèrent à leu ton sévère et impér leur ordonna, une dans l’église, Ils à ment pour entrer, jeunes gens partit prendre son fils pu mettre à genoux de balustrade, Celui- Pedneau restait to porte de l’église.

n'obéissait pas, sort dirigea vers son fi trer dans l'église, manière à être ente qu'il n'y entrerait } revint dars son bat visage couvert de c l'action &e cet enfu entendre un long larmes s'échappèrer nombre, Jamais :

s'était passé dans l’

André Pedneau, rité «les paroles de mandement de s0:

pense, jusqu'au poi ne sut plus co qu’ dire que c'était un que, jusqu'à cette

joui d’une bonne réputation. Mais il faut bien le reconnaître, il y avait dans ce drame public, se passant en présence de toute une paroisse, de quoi troubler et faire perdre la tête à un jeune homme de son âge. Je ne fais pas cette remarque pour le disculper entièrement, qu'on le comprenne bien, mais pour mieux faire saisir la sagesse de cette parole de l’apôtre saint Paul, adressée aux pères de famille : “ N'irritez point vos enfants par une sévérité outrée;" j'ajouterai surtout quand ils sont devenus des hommes. André Pedneau avait péché ; il avait certainement scandalisé en résistant publiquement aux injonctions de son curé et de son père et, sous ce point de vue, il était inexcusable au jugement des hommes éclairés par les lumières de la foi.

L'esprit troublé, bouleversé, tout hors de lui-même, le pauvre jeune homme laissa l'église, la messe, l'assemblée des fidèles qu’il avait profondément contristés, et se dirigea vers la maison pater»elle, éloignée de près de deux lieues de l’église paroissiale,

Une de ses sœurs gardait la maison.

D'un regard distrait, elle le voit entrer, à cette heure indue, mais elle n'y fait point d'attention, et n'a pas seulement la pensée de lui demander d'où il vient ni pourquoi il avait abandonné la messe : elle continue ce qu'elle faisait sans s'inquiéter de son frère, Celui-ci rentre dans la chambre, ôte ses habits de dimanche, revêt ceux de la semaine, sort de la maison, et sa sœur, qui semble partager son aveuglement, n'a pas la pensée de lui demander où il va et de regarder quel chemin il prend. Elle continue son travail, ou ses prières, comme si rien d’étrange ne se passait dans l'esprit de son malheureux frère.

Les parents d'Adré Pedneau laissent l'église après l'office de l'après-midi et re-| viennent à leur maison, mais n’y trouvent point leur enfant, Sa sœur, interrogée, répond qu'elle se rappelle qu'il est revenu à la maison pendant la m’sse; qu'il a changé d’habits; qu’il est sorti, "ais qu’elle ne peut dire dans quelle direction il est allé, A cette étonnante ré-| ponse, un funeste pressentiment fait sortir du cœur des parents alarmés un cri de désespoir, Les hommes qui revenaient

de l’église, entendart ces cris de douleur, s’assemblent autour de la maison désolée et partagent les funestes pressentiments et la désolation de cette famille.

Un même cri part de toutes les bouches :

Il faut le trouver, et chacun de la foule assemblée prenant son côté, on court chez les voisins : il n’y est pas, On gagne les étables : il n’y est point. On visite le bois, on cherche partout : on ne le trouve nulie part. On appelle, on crie : on n'entend point de réponse. Alors la désolation de tout ce monde est à son comble, On lève les mains au ciel, on pleure, on se lamente, Car, après l’inutilité de tant de recherches, la presque assurance d’un malheur épouvantable s'est emparée de toutes les âmes.

Pendant qu'on se désolait ainsi, un trait d’une sinistre lumière vint frapper de stupeur tout ce monde éploré, et ôter l'espérance de retrouver le pauvre enfant égaré.

Quelqu'un de la famille qui était descendu la côte avoisinant le rivage, revenait dire qu’un petit canot, qui était monté sur le haut de la rive, avait disparu, et que la trace de son passage sur le sable était toute fraiche, A cette découverte, tous les cœurs furent soulagés par la pensée qu'André Pedneau s'en était servi pour traverser sur la côte du nord, et qu'on saurait bientôt où il était, Mais cette lueur d'espérance fut bientôt remplacée par un surcroi. de douleurs et d’angoisses, lorsque celui qui rapportait ce fait ajouta que, quoique les eaux du fleuve fussent parfaitement unies, André Pedneau ne pouvait être traversé au nord, puisqu'il avait oublié de prendre les avirons du canot, qui étaient restés sur le sable, à l'endroit où était le canot disparu, et que sans avoir au moins un de ces avirons, il n'y avait pas moyen de couper les courants pour se rendre à la rive nord du fleuve, C'était

évident ; il fallait renoncer à l'espérance

de retrouver sur la terre du nord le malheureux jeune homme, Un mystère effrayant aliait avoir une solution. André Pedneau, dans le trouble et la désolation où il était, n'avait pas eu la pensée de prendre les avirons du canot en le poussant à l'eau, Il avait dû s’y placer et s'abandonner à l'action des courants, sans

d'un moment à l'autre, pouvait s élever et | ner I: même. 1l arrive assez souvent que

l'engloutir dans les flots. Cette conjecture se changea en évidence lorsque les hommes, qui allaient au bas de l’île prendre des chaloupes pour aller à son secours, apprirent d’une femme que vers mi-baissant, elle avait aperçu dans le large un objet qui ressemblait à un canot que le courant entrainait vers le bas du fleuve,

Mais Dieu avait réglé qu'on ne sauverait pas André Pedneau. Pendant toutes les recherches qu'on avait faites pour le trouver sur l’île, l'après-midi s'était écoulée et la nuit approchait. Par un surcroît de malheur, la marée était basse et les chaloupes dont on voulait se servir étaient loin des eaux du fleuve échouées sur le sable. Il fallait beaucoup de temps pour les descendre, et quand elles furent à flot, la nuit était faite et la marée remontait.

Comme on partait de l'île, s'éleva un fort vent d'est qui empêcha d'aller au secours de l'infortuné jeune homme, que, d'ailleurs, il eût été plus que difficile d’'apercevoir dans l'obscurité de la nuit.

André Pedneau fut donc abandonné à son malheureux sort, Il est à croire que, par un terrible jugement de Dieu, celui qui, le matin même, avait levé sa tête contre l'autorité de ceux devant lesquels il devait la courber, fut condamné à avoir un sépulcre dans le fond des eaux.

Où ponse bien que les parents d'André Pedneau parcoururent et le nord et le sud du fleuve pour avoir quelque nouvelle de leur pauvre enfant, Mais toutes leurs recherches demeurèrent sans aucun résultat.

1 n'avait été vu nulle part, ni lui ni son canot. Sa famille vécut dans les larmes ; et le souvenir de la perte de cet enfint, arrivée d'une manière aussi lamentable, est resté gravé dans leurs cœurs sans jamais s’effacer, Les jeunes gens de l'Ileaux-Coudres et tous les enfants, à quelque paroisse qu'ils appartiennent, doivent pro titer de ce terrible exemple pour ne jamais oublier que Dieu n'attend pas toujours dans l'autre vie pour punir les révoltes

la justice de Dieu puniten ce monde pour épargner dans l’autre. Au reste, savonsnous ce qui.s'est passé dans son cœur, lorsque seul, isolé, abandonné de tous, le pauvre enfant a vu la tempête s'élever et les vagues entrer dans son petit canot?

N'ast-il pas à croire que Dieu lui aura ouvert les yeux sur sa faute, et que, semblable à plusieurs de ceux qui ont été engloutis dans les eaux du déluge, il aura trouvé miséricorde, par son repentir, auprès de Celui qui, lorsqu'il est en colère, sait se ressouvenir de sa miséricorde.

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