‹ Histoire de l'Ile-aux-Coudres [microforme]Chapitre 38 sur 40 · ÉLOI DUFOUR · texte numérisé non relu

ÉLOI DUFOUR

Les habitants de l’Ile-aux-Coudres avaient vu passer treize années sans avoir à déplorer d’autres morts dans les eaux du fleuve. La plaie ouverte dans tous les cœurs par la fatale disparition d'André Pedneau commençait à se cicatriser, lorsqu'un autre malheur vint rouvrir cette plaie et plonger de nouveau l'Ile-aux- Coudres dans le deuil, les larmes et la désolation.

On ne comprendrait guère le motif de cette douleur de toute l'Ile-aux-Coudres à la nouvelle d’un malheur qui engloutit un de ses enfants dans les eaux, si on ne faisait attention que ceux qui habitent cette petite île se connaissent comme les enfants de la même f.inille, s'aiment, sont presque tous liés par des liens de parenté et s'intéressent vivement les uns aux autres, La population de l'Ile-aux- Coudres est, sous ces rapports, une population à part et singulièrement affectionnée à tout ce qui la regarde. Cet attachement qui les lie les uns aux autres fait que, si quelqu'un de l'île est en voyage sur l'eau, où tant de malheurs sont arrivés sur-

* Eloi Dufour était né le 24 du mois de décembre, en l'année 1797, Au 17 de septembre 1821, il n'avait pas encore accompli sa 24e an- Lee,

tout dans la saison du printemps et dans celle de l’automne, chacun y prend part et s'intéresse à ce voyage. Si le temps devient mauvais, si la tempête s'élève, si ceux qui voyagent ont quelque danger à courir, tous en éprouvent de vivé jet profondes inquiétudes. Si le retour sur l’île est trop différé, on s'y livre aux alarmes, dans l’appréhension de quelque malheur.

Te mot dont on se sert en semblables circonstances me paraît bien convenir à cette famille d'amis, de parents et de frères : Nos gens retardent de revenir ! Ne seraitil pas arrivé quelque malheur ? Et l'inquiétude s'empare de toute la population.

Si le retour s'opère sans aceident, la joie renait dans tous les cœurs, car n0s gens sont urrivès |

J'ai cru devoir faire cette remarque, avant de continuer le récit des malheurs arrivés aux habitants de mon Ile-aux- Coudres, parce qu’on aurait pu penser que je traçais des tableaux de fantaisie lorsque j'essaie de décrire la douleur qui s'empare de toutes les âmes quand quelqu'un des enfants de l'Ile-aux-Coudres à péri dans les eaux. Je reviens à mon récit.

Eloi Pufour, frère d'Augustin Dufour, encore vivant (1870), était un des petitsfils de Gabriel Dufour, que nous avons appris s'être noyé en allant prendre la direc-

etion d'un bâtiment dans les eaux du Gouffre, entre les années 1770 et 1775.

Eloi iufour était un jeune homme d’une grande vigueur et un trèshabile navigateur.

envers tout le monde et sincèrement estimué par tous les habitants de l'Hieaux- Coudres.

Il était capitaine d'une petite goclette, avec laquelle il voyageait d'ordinaire entre l'ile et Québec, Au dernier voyage, il avait entré sa goëlette dans le Auvre du Palais, le seul abri des navigateurs de Québec vers cette époque. Encore plus que d'ordinaire, il s'était empressé de terminer ses affaires pour retourner à l'Ileaux-Coudres,

Le vent, qui, pendant plusieurs jours, avait été contraire, changea tout à coup ; la marée allait baisser et tout annonçait un heureux retour sur l'île. Eloi Dufour cbarqua sur sa goëlette, fit lever l'ancre,

J'ajoute qu'il était oblioaut |

de la partie, afin de ne point retarder son départ.

S'emparant d’une drisse pour étendre au vent une des voiles, il arriva que la poulie, du haut du mât où elle était fixée, s’en détacha tout d'un coup, et l’infortuné Eloi Dufour, qui y était comme suspendu, alla tomber les reins sur la lisse de la goëlette et de là fut précipité dans les eaux, à une profondeur de huit à dix pieds. Le violent coup qu'il avait reçu aux reins et qui lui avait probablement fait perdre connaissance, l'empêcha de revenir à la surface, Il y trouva la mort. C'était le 17 du mois de septembre de l'année 1821.

L'équipage consterné jeta l'ancre et attendit avec anxiété que la marée eft baissé, On retrouva le corps d'Eloi Dufour à l'endroit précis où il était tombé.

Après une enquête, son corps fut placé sur le pont de sa goëlette.

A la marée suivante, l'équipage désolé et n'ayant plus que le cadavre de son brave capitaine, hissa de nouveau les voiles, plaça le pavillon à mi-mât, en signe de deuil, et prit la route de l’Ile-aux-Coudres, où on était bien éloigné de soupçonner le malheur qui était arrivé,

Mais dès que la goelette approcha du rivage de l'Ile-aux-Coudres, la vue du pavilon us détresse fit naître les plus cruelles appréhensions. Il n’y avait pas moyen d'en douter, un malheur était arrivé, Et quand Ja famille Dufour apprit la mort si soudaine et si inattendue du capitaine de la goulette, dont on ramenait le corps, on ne peut se faire une idée de sa désolation.

Je me trouvais alors sur l'île, et je déclare n'avoir jamais été témoin d’une scène aussi douloureuse.

Cette fatale nouvelle se répardit dans un instant sur toute l'îie et y causa des regrets d'autant plus profonds que la déplorable mort de ce jeune homme brave, intelligent, actif et d’une obligeance sans bornes envers tous ceux qui réclamaient ses services, y était moins attendue, J'assistai à sa sépulture et je vis la population entière de l'ile au pied de l'autel, dans un morne silence et donnant les marques d'un profond chagrin. Eloi Dufour méritait ce témoignage de sympathie, et on le lui avait donné dans toute la sincérité des

commanda de monter les voiles et se mit lcœurs,

FRANÇCIS-XAVIER TREMBLAY *

Dix mois n+ s'étaient pas encore écoulés depuis le jour de la mort regrettable d’Eloi Dufour, que l’Ile-aux-Coudres fut replongée dans le deuil et les larmes, par la mort d'un autre de ses jeunes gens, arrivée d’une manière aussi déplorable et aussi inattendue que celle du 17 septembre précédent,

Dans le printemps de 1822, François- Xavier Tremblay, frère de M. Godfroi Tremblay, ancien curé de Sainte-Agnès, s'était chargé de conduire une goëlette à la place d’un des navigateurs de l’Ile-aux- Coudres. Déjà il avait fait plusieurs voyages à Québec comme capitaine de cette goëlette. Tout avait bien réussi et les voyages avaient été prompts et heureux.

Il y avait, dans ces succès, plus qu'il ne fallait pour encourager le jeune François- Xavier à continuer cette navigation. Voici d’abord ce qui lui arriva avant son départ de l'ile, où, quelques jours plus tard, on ne devait y apporter que son corps inanimé,.

Je ne crois pas aux pressentiments jusqu'au point d'y mettre une entière confiance. Je suis cependant assez porté à regarder comme dignes d'attention certaines terreurs et appréhensions qui viennent saisir l'esprit d’une personne, la plongent dans un malaise incroyable, et lui font appréhender d’entreprendie soit un voyage, soit une affaire quelconque. Il me semble que ce ne serait pas trop accorder à la créature humaine, en lui faisant une part de l’iustinct de certains animaux qui prévoient les tempêtes, les changements subits dans le temps, et nous donnent des marques assurées de cet instinct en se cherchant un abri.

Quoi qu’il en soit de cette opinion, dont jo suis très-éloigné de faire un motif de superstition déraisonnable, ou de lui donner plus d'importance qu'ell: ne mérite, voici ce qu'éprouva je jeune François- Xavier Tremblay avant son départ de l’île pour son dernier voyage. Je tiens ceci de M. Godfroi Tremblay, son frère,

Le jour qui précéda celui de son départ

* François-Xavier Tremblay était né le 11 février 1798. A l'époque de sa mort, il étuit âgé de 24 ans 6 mois moins 4 jours.

pour Québec, ayant tont mis en ordre à bord de sa :soëlette, le jeune François s'était rendu dans sa famille pour y passer la nuit. Le lendemain, il se leva de grand matin, et la première parole qu'on entendit sortir de sa bouche, ce fut qu'il lui en coûtait infiniment d'entreprendre ce voyage, par la pensée qu'il lui serait fatal. Agité d’une manière inaccoutumée, il marchait, s’arrêtait, sortait à la porte, rentrait dans la maison, sortait de nouveau, regardait le ciel, la mer, d'où venait le vent. Et le visage abattu, la désolation dans l'âme, il ne pouvait se résoudre à se rendre à sa goëlette pour s'y embarquer. Le pauvre jeune homme faisait vraiment pitié. Encouragé par sa famille qui lui disait de ne pas s'amuser à ces vaines craintes, il se décida enfin à partir après avoir fait les plus grands efforts. Mais que son départ fut triste ! et triste son éloignement de la maison paternelle ! Le jeune Tremblay sortit lentement de la maison, puis la tête baissée et à pas lents il s’éloigna de ceux qu'il ne devait plus jamais revoir. Et chose qui étonna sa famille, c'est qu’à plusieurs reprises, il s'arrêtait, se tournait vers la maison de ses parents, la regardait pendant quelque temps, puis faisant quelques pas, il se retournait de nouveau et semblait lui adresser d’éternels adieux.

Quand il fut hors de vue, sa famille ne pouvait revenir de l'étonnement qu’un tel départ lui avait causé. Il y avait certainement de quoi s'étonner; car le jeune Trem blay, qui aimait beaucouy, la navigation, était toujours parti de la maison paternelle fort joyeux et fort content, avant ce jour. Cependant, comme sa famille était pleine de confiance en Dieu, elle finit par éloigner ies craintes qui s'étaient emparées d'elle, et se confia à la garde de la Providence, qui veiliait sur ce jeune homme.

François-Xavier Tremblay se rendit heureusement à Guébec, où il arriva un samedi, Le lexdemain, dimanche, ayant recommandé à son équipage le soin de la goëlette, il se r-ndit à la cathédrale pour entendre la grande messe, La granile messe finie, il revint aussitôt au quai pour embarquer à bord de sa goëlette, La marée était haute. La goëlette qu'il étuit chargé de conœuire n'avait qu'une tréspetite chaloupe de bord ; c'était un véri-

table instrument de malheur. Tremblay appela, et un des matelots de sa goëlette, qui avait l'habitude d’avaler, parfois, trop de liqueurs fortes, s'embarqua péniblement dans la petite chaloupe et se rendit au quai. Il est probable que Tremblay ne s’aperçut pas que cet homme avait trop pris de boisson, car il n’eut pas risqué ainsi sa vie, ou se serait chargé de conduire lui-même la chaloupe. Il se plaça en avant et lesmisérable buveur se mit en arrière avec une rame, pour gagner la goëlette à la goudille. Mais à peine était-il éloigné du quai d’une vingtaine de pas, que sa rame échappa de l’enfoncement qui devait la retenir ; les jambes amollies par l’action de la boisson et la tête trop chergée de ses vapeurs, ce malheureux ne put garder l'équilibre. Il alla tomber sur un des bords de la petite chaloupe, et la fit renverser sens dessus dessous. Par malheur,

Si la désolation avait été grande lors qu'y arriva le corps d'Eloi Dufour, cette seconde mort, qui avait suivi de si près la précédente dont le chagrin n’était qu'assoupi, replongea les habitants de l’île dans une suprême désolation. Il y eut des larmes abondantes versées dans presque toutes les familles, si attachées à celle de l’admirablepère de l’infortuné jeune homme, Mais qui pourrait se faire une idée de la douleur de sa famille, que le départ de Tremblay, accompagné de tant de terreurs, avait préparée à ressentir plus vivement le coup qui l'avait frappée !

Comme à la sépulturé d’Eloi Dufour, toute la population de l’île se rendit à l'église àla suite du corps de l'infortuné noyé, pour y mêler ses larmes à celles de sa famille,

Le jeune François-Xavier Tremblay était la quatorzième vietime de la navigation

il n’y avait personne sur le quai pour aller | depuis l’année 1750, c’est-à-dire pendant à leur secours. Après être revenu trois | l'espace de 72 ans.

fois à la surface de l’eau, l’infortuné Tremblay s’y enfonça de nouveau pour y demeurer: il y avait trouvé la mort dont tant de pressentiments l'avaient averti avant son départ de l’Ile-aux-Coudres. Le malheureux qui avait été la cause de cette funeste catastrophe savait un peu nager.

Il put se maintenir assez longtemps sur l’eau pour pouvoir attendre une chaloupe qui artiva près de lui au moment où il allait disparaître. Un des hommes de cette chaloupe put le saisir par les cheveux à la longueur de son bras. On le tira à bord où on eut mille peines à le rappeler à la vie. Il était sauvé, mais son brave capitaine avait péri par suite de la hideuse boisson que le matelot avait trop bue en l'absence de son maître, pendant que celui-ci entendait la sainte messe, C'était le 7 du mois de juillet 1822, vers l'heure de midi.

A basse marée, on retrouva le corps du jeune Tremblay, comme, moins de dix mois auparavant, on avait trouvé celui de son ami, Eloi Dufour, tous deux noyés dans le havre du Palais Un corps de juré constata le fait de cette déplorable mort, Le corps de François-Xavier Tremblay fut ensuite placé sur le pont de la goëlette, et, trois jours plus tard, il fut umené à l'Ie-aux-Coudres.

® PIERRE-NOEL BOUDREAULT *

Pierre-Noël Boudreault était le fils de Pierre Boudreault, un des patriarches de l'Ile-aux-Coudres, Il était frère de messire Pierre-Thomas Boudreault, l’ancien curé de l'ile. Deux de ses frères avaient fait un cours complet d'études au Séminaire de Québec. L'un d'eux, Etienne Boudreault, a été notaire à Québec ; l’autre, Louis Boudreault, était médecin.

Pierre-Noël, après avoir fait une partie de ses études au Séminaire de Québec, avait embrassé la profession de notaire comme son frère Etienne,

Apres avoir été reçu, il revint à l'Ileaux-Coudres, mais n’y trouvant pas à exercer sa profession, il était allé se placer entre la paroisse de Sainte-Anne du Nord et celle de Saint-Joachim, espérant y trouver de l’ouvrage.

Il n'y avait pas encore longtemps qu'il y vivait, lorsqu'un matin d'une nuit sombre et orageuse, on le trouva noyé dans la rivière Sainte-Anne,

* Pierrc-Noël Boudreault était né le 25 de décembre 1794, Il était dans sa 29e année lorsqu'il périt. Il n'étuit point marié,

Cette nouvelle mort, arrivée à un autre enfant de l’Ile-aux-Coudres, venant à la suite de deux autres qui se suivaient d'année en année, afligea profondément les habitants de l’île, qui pouvaient croire à une espèce de fatalité attachée à leur population, où l’on semblait condamné à périr dans les flots. Pierre-Noël Poudreault était un homme paisible, tranquille, sans malice et incapable de faire de la peine à qui que ce fût.

Ce qui afiligea plus grandement sa famille, c'est que la mort de Pierre-Noël Boudreault était demeurée environnte de mystères qui donnèrent lieu à beaucoup de conjectures. Les uns ont cru qu’en voulant traverser le pont, pendant cette nuit sombre et orageuse, il s'était trop approché du bord et était tombé dans la rivière, D'autres ont cru que, en voulant traverser, il aurait préféré passer à l’eau, et serait tombé dans une souille et s'y serait noyé.

D'autres, enfin, mais avec beaucoup de probabilité, ont pensé qu'il avait été jeté à l'eau par quelqu'un qui avait de la haine | contre lui, Cettè mort est donc restée en- | sevelie dans de profondes ténèbres que lg lumière n'éclairera probablement jamais, Ainsi, ma petite [le-aux-Coudres avait à peine essuyé ses larmes, que d'autres plus abondantes et plus amères lui éta ent demandées pour déplorer la mort d'une nouvelle victime périe dans les eaux! Et ses cantiques de joie étaient remplacés par des soupirs qui fatiguaient les échos de ses rivages ; et elle avait ôté ses habits de fête pour ne se revêtir plus que des habits de deuil! Ses veux étaient fatigues à force de répandre des larmes, et sa langue desséchée par ses gémissements, Elle pleurait pendant le jour ; elle pleurait encore pendant la nuit ; elle pleurait toujours ! !

Page 1