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POPULARITÉ DU JÜIF-ERRANT

Entre toutes les légendes qui sont ancrées dans l’esprit du peuple, celle du Juif-Errant est certainement la plus tenace ; et quand, à la suite du peuple, philosophes, poètes, romanciers, érudits, peintres, étudièrent plus tard cette mystérieuse figure, par là furent consolidées les attaches qui la retenaient dans le mur des croyances et des traditions.

N’est-ce pas un curieux accotement que celui des deux mots Juif, Errant, de nature surtout à

frapper les esprits naïfs? Le Juif, si longtemps réprouvé des anciennes sociétés, traînant à sa suite le mot errant comme un boulet accroché à sa nationalité !

Ge titre déjà eût suffi; mais la représentation qui s'adressait aux yeux de ceux qui ne savaient pas lire, cette image que depuis plus d’un siècle on tire chaque année à des milliards d’exemplaires, qui se répand partout, à la ville, au cabaret, dans la cabane du paysan, ne devait-elle pas consacrer à jamais le souvenir du vieillard ridé qui jette un regard mélancolique sur les murs des cités auprès desquelles il passe?

Du jour où à l’image fut jointe une complainte qui, chantée de bouche en bouche, retraça l’odyssée lamentable d’un être maudit de Dieu et des hommes, on put prévoir que la légende serait durable.

Pour ceux qui s’intéressaient médiocrement aux rimes de la ballade populaire, un récit détaillé des pérégrinations du Juif fut consigné dans un cahier « à deux sols » de la Bibliothèque bleue; alors le paysan put, le soir, sous le manteau de la cheminée, réfléchir aux événements singuliers qui avaient mis un bâton aux mains d’Ahasvérus et l’exposaient jour et nuit aux rigueurs des saisons.

Gc ne fut pas tout. Des esprits poétiques s’emparèrent de la légende pour l’approprier aux imaginations du jour ; séduits par les grandes lignes de

LE JUIF-ERRANT

cette conception bizarre, ils tentèrent de rajeunir le texte, croyant pouvoir triompher facilement de vers en révolte contre toute prosodie.

Les romanciers voulurent goûter au festin. Le Juif servit dès lors à des compositions sociales, où furent entassées toutes les aspirations modernes.

Les peintres aussi suivirent le courant; de même que les dramaturges de boulevard voyaient dans la personnalité d’Ahasvérus un prétexte à grandes machines, divers artistes prirent à partie la figure du Juif et pourtant n’en surent rien tirer de particulier 1 .

Mais c’est en Allemagne surtout que fut étudiée dans ses moindres détails la légende. Depuis la fin du treizième siècle jusqu’à nos jours, de nombreux commentateurs ont recherché curieusement son origine, ses variantes, ses imitations. Toutefois, à partir de la seconde moitié du dix-huitième siècle, les érudits allemands cédèrent le pas aux poètes qui, faisant assaut de rapsodies et de lyrisme, semblaient avoir reçu d’une académie l’invitation de versifier la légende du Juif-Errant.

Drames, tragédies ne manquèrent pas plus en Allemagne que sur nos théâtres des boulevards.

Quant aux écrivains qui spéculèrent sur le titre ou l’idée première (l’éternité d’un seul homme con-

1. À l’exposition de 1863 on voyait nne grande peinture du Juif-Errant, composition sans intérêt. ’ j

L’IMAGERIE POPULAIRE

damne à parcourir sans cesse le globe), on formerait de leurs livres une bibliothèque politique, satirique, religieuse, digne du sort des romans de chevalerie de Don Quichotte 1 .

Sous trois formes le Juif s’est adressé au sentiment populaire des masses :

Par le récit,

Par la complainte,

Par l’imagerie.

D'où trois divisions que je tente d’indiquer brièvement, m’attachant surtout à rejeter les compilations qui entourent la légende de faits parasites. Si je ne réussis pas il faudra en accuser l’amas des matériaux que j’ai essayé de disposer en ordre et de tailler de mon mieux.

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