LA LÉGENDE SUIVANT LES ANCIENS RÉCITS
A proprement parler, il n’existe qu’un seul docu-
1», En ,18,18, lors du déluge de feuilles politiques assez nom-, breuses pour tapisser le pont des Arts, il parut un petit journal ayant pour titre le Juif-Errant. Les éditeurs n’ayant pas à leur service des éternels cinq sous d’Ahasvérus, le journal disparut peu après sa naissance. Ne faut-il pas que les racines d’une ancienne
LE JUIF-ERRANT
ment ancien relatif au Juif-Errant, le passage de la Chronique de Matthieu Paris *.
Suivant ce bénédictin, un archevêque de la Grande-Arménie étant venu en 1228 en Angleterre, pour visiter les reliques et les lieux consacrés, l’abbé du couvent de Saint-Alban lui donna l’hospitalité.
a ...Dans la conversation, on l’interrogea sur le fameux Joseph, dont il est souvent question dans le monde, et qui était présent à la Passion du Sauveur, qui lui a parlé, et qui rit encore, comme un témoignage de la foi chrétienne. L’archevêque répondit en racontant la chose en détail, et après lui un chevalier d’Antioche, son interprète, dit en langue française : Monseigneur connaît bien cet homme, et avant qu’il partît pour le pays d’Occident^ ledit Joseph prit place, en Arménie, à la table de monseigneur l’archevêque, qui l’avait déjà vu et entendu plusieurs fois. Au temps de la Passion, lorsque Jésus-Christ, entraîné par les Juifs, était conduit devant Pilate pour être jugé, Cartophile, portier du prétoire, saisit l’instant où Jésus passait le seuil de la porte, le frappa du poing dans le dos, et lui dit avec mépris : « Marche, « Jésus, va donc plus vite ! pourquoi t’arrêtes-tu? » Jésus, se retournant et le regardant d’un œil sévère, lui dit : « Je vais, et u toi, tu attendras ma seconde venue. »
Ainsi, suivant le récit primitif, Cartophile frappa Jésus d’un coup de poing.
C’est à propos de ce fait que le peuple aux ins-
tradition soient profondément implantées dans le cœur d’un peuple pour qu’un industriel ait employé un titre gothique, à une époque ébranlée par tant de secousses ?
1. Moine anglais, qui vivait du temps de Henri III, et mourut en 1259.
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tincls généreux, modifia plus tard la légende. Le portier Cartophile devient un cordonnier devant la boutique duquel passe Jésus qui réclame sa commisération, et en ceci tous se sont accordés à supprimer ce brutal coup de poing, un peu trop anglais, pour le remplacer par des paroles inhumaines ; mais la citation de Matthieu Paris n’est pas complète, et l’archevêque continue son récit :
« ...Or ce Cartophile, qui, au moment de la Passion du Seigneur, avait environ trente ans, attend encore aujourd’hui, selon la parole du Seigneur. Chaque fois qu’il arrive à cent ans, il fait une maladie que l’on croirait incurable, il est comme ravi en extase; mais, bientôt guéri, il renaît et revient à l’âge qu’il avait à la Passion de Jésus-Christ; en sorte qu’il peut dire véritablement avec le Psalmiste : « Ma jeunesse se renouvelle comme celle « de l’aigle. » Lorsque la foi catholique se répandit, après la Passion Cartophile fut baptisé et appelé Joseph par Ananias,, qui avait baptisé l’apôtre Paul. Il demeure ordinairement dans les deux Arménies ou dans les autres pays d’Orient, et vit parmi les évêques et les prélats des églises. C’est un homme de pieuse conversation et de mœurs religieuses, qui parle peu et avec réserve ; quand les évêques ou autres hommes religieux lui adressent des questions, alors il raconte les choses anciennes, et ce qui s’est passé au moment de la Passion et de la Résurrection du Seigneur. Il parle des témoins de la Résurrection, c’est-à-dire de ceux qui, ressuscités avec le Christ, vinrent dans la cité sainte et apparurent à plusieurs ; il parle aussi du symbole des Apôtres, de leur prédication ; et cela sérieusement et sans laisser échapper la moindre parole qui puisse provoquer le blâme, car il est dans les larmes et dans la crainte du Seigneur, qui le punira lors de l’examen du dernier jour, lui qui l’a provoqué à une juste vengeance en l’insultant. Beaucoup de gens viennent le trouver des contrées les plus lointaines, et se réjouissent de le voir et de l’entretenir. Il refuse tous les présents qu’on lui offre et se contente d’une
Frontispice de la légende du Juif-Errant, publiée dans le Midi de la France.
LE JUIF-ERRANT
nourriture frugale et de vêtements simples ; et comme il a péché par ignorance, bien différent de Judas, il espère dans l’indulgence de Dieu. »
Cette dernière citation montre combien de modifications a subies la légende en passant par plusieurs cerveaux. Le Juif-Errant que nous connaissons, traversant sans recevoir de blessures les mêlées les plus sanglantes, assistant aux grands cataclysmes de la nature, ne voyant dans l’humanité qu’ossements empilés sur ossements, le moine Matthieu Paris ne l’avait pas présenté tel.
Suivant lui le Juif « demeure habituellement dans les deux Arménies. »
« Il vit parmi les évêques et les prélats. »
« C’est un homme de pieuse conversation et de mœurs religieuses. »
« Il est dans les larmes et la crainte du Seigneur. »
Enfin, loin de parcourir sans cesse des contrées lointaines, au contraire, de tous côtés les gens viennent le trouver.
Tel est le Cartophile des premiers récits, que le chroniqueur semble presque excuser; car, dit-il, « il a péché par ignorance. » Qu’il ait ignoré que l’homme qu’on menait au supplice fût le Sauveur, Cartophile n’en a pas moins « frappé du poing dans le dos » un être chargé de chaînes, succombant sous la croix.
Le chroniqueur est trop indulgent. Plus tard, le
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peuple, qui crut à la légende, voulut un dur châtiment, et ne se contenta plus de la vie ascétique d’un solitaire détaché des passions humaines et rompant sa solitude par de pieux entretiens avec les dignitaires de l’Église.
Le Juif-Errant de la légende postérieure est une ligure plus dramatique, plus humaine.
Encore une fois Matthieu Paris revient sur Cartophile. En 1252, vingt-quatre ans après l’arrivée en Angleterre de l’évêque arménien, l’un de ses frères entreprend le même pèlerinage de Saint-Alhan et apporte de nouveaux documents sur Cartophile.
« La pâleur de leur visage (il s’agit des moines), la longueur de leur barbe, l’austérité de leur vie, témoignaient de leur sainteté et de leurs moeurs sévères. Or ces Arméniens, qui paraissaient tous gens dignes de foi, répondirent véridiquement aux questions qui leur furent faites... Ils assuraient... savoir, à n’en pas douter, que ce Joseph, qui avait vu le Christ sur le point d’être crucifié, et qui attendait le jour où il doit nous juger tous, vivait encore selon son habitude. »
Le frère de l’évêque de la Grande-Arménie, homme de robuste confiance, crut à ce récit et à d'autres non moins singuliers, entre autres que l'arche de Ncé s’était arrêtée tout en haut d’une montagne pour « perpétuer dans la mémoire des hommes le souvenir de l’extermination générale du monde, etc. ; » aussi emporte-t-il l’assurance des prêtres arméniens que Cartophile « vivait encore selon son habitude. »
LE JUIF-ERRANT
Un second document est la Chronique rimée de Philippe Mouskes, évêque de Tournay, contemporain de Matthieu Paris, et qui traduisit presque mot à mot la légende du moine anglais en rimes barbares, dont il sera question à l’article Poésie.
Dans la plupart des livrets populaires se trouve un témoignage plus important, une lettre datée de Leyde du 29 juin 1564 :
« Monsieur, n’ayant rien de nouveau à écrire, je vous ferai part d’une histoire étrange que j’ai apprise il y a quelque temps. Paul d’Eitzen, docteur en théologie et évêque de Scheleszving, m’a raconté qu’étudiant à Wittemberg, en hiver, l’an 1542, il alla voir ses parents à Hambourg ; que le prochain dimanche, au sermon, il aperçut, vis-à-vis la chaire du prédicateur, un grand homme ayant de longs cheveux qui pendaient sur ses épaules, et pieds nus, lequel oyait le sermon avec telle dévotion qu’on ne le voyait pas remuer le moins du monde, sinon lorsque le prédicateur nommait Jésus-Christ, qu’il s’inclinait et frappait sa poitrine en soupirant fort. 11 n’avait autres habits, en ce temps-là d’hiver, que des chausses à la marine qui lui allaient jusque sur les pieds, une jupe qui lui allait sur les genoux, et un manteau jusqu’aux pieds. Il semblait, à le voir, âgé de cinquante ans. Ayant vu ses gestes et habits étranges, Paul d’Eitzen s’enquit qui il était : il sut qu’il avait été là quelques semaines de l’hiver, et lui dit qu’il était Juif de nation, nommé Ahasvérus, cordonnier de son métier, qu’il avait été présent à la mort de Jésus-Christ, et depuis ce tempslà, toujours demeuré en vie... etc. »
Voilà la légende populaire actuelle qui a peu varié depuis le seizième siècle. Il ne fallait plus trouver que de nouveaux témoins; ils ne manquèrent pas.
En 1575, deux ambassadeurs du duc de Holstein à
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Madrid, Christophe Elsinger et Jacobus, rencontraient en chemin le Juif-Errant ; ce fut en langue espagnole qu'il leur apprit sa triste destinée.
D'autres, peu après cette époque, relatèrent l’arrivée d’Ahasvérus à Strasbourg; alors, il parlait allemand.
En 1604, des gentilshommes, qui se rendaient à la cour de Henri IV, firent connaissance du Juif- Errant sur leur route; naturellement, il fut question de la Passion de Jésus-Christ.
Le jurisconsulte Louvet, dans son Histoire de la ville et cité de Beauvais , rapporte qu’en compagnie de plusieurs de ses compatriotes il avait vu le Juif- Errant près de l’église Notre-Dame de la Belle- OEuvre; mais c’étaient gens sceptiques que les bourgeois de Beauvais. Ahasvérus, entouré de petits enfants, leur parlait de la Passion du Christ : « On disoit bien que c’estoit le Juif-Errant; néanmoins on ne s’arrestoit pas beaucoup à lui, tant parce qu’il estoit simplement vestu, qu’à cause qu’on l’estimoit un conteur de fables, n’estant pas croyable qu’il fût au monde depuis ce temps-là. »
La légende s’étant répandue dans toute la France, des aventuriers en profitèrent pour jouer le rôle de Juif-Errant. Ce fut le comte de Saint-Germain du seizième et du dix-septième siècles, et il ne se contenta pas toujours des « deux ou trois sous » dont il est fait mention dans le récit du docteur Paul d’Eitzcn. Le rôle était trop facile et trop tentant. Une
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grande barbe, un bâton, des guenilles, tous les mendiants les possèdent. De science, il n’en fallait aucune.
La comédie consistait en affirmations sur une prétendue présence à la mort du Christ, l’insulte légendaire, le châtiment, des voyages imaginaires dans toutes les parties du globe ; le premier vagabond à la langue bien pendue dut jouer son rôle en conséquence dans les campagnes et dans les villes.
L’historien de Beauvais était d’autant plus fondé dans son scepticisme qu’une tradition allemande, qu’il connaissait peut-être, attestait que le Juif- Errant, enfermé dans un cachot de la Palestine, portait toujours son costume romain depuis seize cents ans. Cela était affirmé par des voyageurs qui revenaient de Jérusalem, en 1641.
Un noble Vénitien, nommé Bianchi, avait vu Ahasvérus au fond d’une crypte, à Jérusalem, n’ayant d’autre occupation que de marcher dans sa niche sans rien dire, de frapper de sa main contre le mur et quelquefois contre sa poitrine *.
Et pourtant, quoique les Turcs fissent bonne garde autour de son cachot, on apercevait le Juif- Errant :
En 1599, à Vienne;
En 1601, à Lubeck;
1. Fait tiré d’un lirre allemand, de 1650, sans nom d’auteur, cité par M. Magnin, dans ses Causeries et Méditations .
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En 1013, à Moscou;
En 1033, à Hambourg;
En 1042, à Leipsick.
Deux bourgeois de Bruxelles, en 1040, avaient également rencontré dans la forêt de Soignes, le Juif « couvert d’un costume extrêmement délabré et taillé d’après des modes fort antiques. »
Ainsi, il se montrait partout, ce qui motive la thèse de l’érudit Droscher. Il ne s’agissait plus d’un Juif-Errant, mais de deux. Préoccupé de faire concorder les dates d’apparition d’Ahasvérus dans plusieurs endroits à la fois, l’honnête Droscher, se refusant à croire à une fourberie, établissait que deux témoins de la Passion vivaient encore, condamnés sans doute pour un même crime d’inhumanité, et sans cesse traversant l’Europe *.
Il en devait arriver d’Isaac Laquedem comme des nombreux Louis XVII sous la Restauration.
Les légendes de l’homme éternel circulaient dans toute l’Europe, surtout en Allemagne, en Norvège, en Suède (dans ce dernier pays on croit encore aujourd’hui au Juif-Errant), en France, en Angleterre et dans les Flandres.
Le baron de Reiffenberg qui, pendant quelques années 1 2, ajouta diverses trouvailles à l’interpréta-
1. N’y aurait-il pas, dans ces deux prétendus Juif-Errant se rencontrant, le sujet d’une comédie picaresque pour un auteur dramatique porté à l’archaïsme?