AHASVÉRUS
Fac-similé d’une gravure allemande de 1618.
LE JUIF-ERRANT
L’estampe vaut certainement mieux que la notice de Chrysostôme Dudulæus, contenant la lettre de Paulus von Eitzen, docteur en écriture sainte et évêque de Schleswick, à propos d’une apparition d’Ahasvérus qui eut lieu à Hambourg en 1564, et de ses excursions postérieures à travers l’Europe.
Notice identiquement semblable à celle que les éditeurs des Bibliothèques bleues de diverses provinces ont sans cesse réimprimée et réimpriment encore aujourd’hui, ornée de vignettes véritablement barbares ; mais ici le burin offre le caractère sérieux de l’art allemand. Ahasvérus n’est pas traité avec le luxe des colères célestes qu’ont évoquées les taillejurs sur bois français; on pourrait prendre le personnage pour un des apôtres de la Réforme cheminant pieds nus pour accomplir sa mission.
Un érudit hollandais, qui s’est occupé du Juif- Errant, a pris à partie plutôt la légende que sa représentation figurée :
« Dans notre pays, comme ailleurs, dit-il, l’attention publique s’est fixée depuis quelques années sur l’histoire du Juif-Errant *. »
La France ne me paraît plus aujourd’hui devoir être comptée dans cet «ailleurs; » nos imagiers
1. Archief voor Kerkelijke Geschiedeüis..., door N. G. Kist en H, J. Royaards. Leyden. 1842, in-8°, t. XIII, p. 311-318 et 327-328.
montrent une certaine tiédeur à réimprimer l’image du Juif, et en 1869 le timbre du ministère de l’intérieur s’appliquait rarement au fatras de Chrysostôme Dudulæus.
Au chapitre IY de la Tradition du Juif-Errant développée historiquement , comparée à des mythes analogues et éclaircie par la critique , le bibliographe Grœsse, parlant de diverses brochures composées sur la tradition, cite une gravure en bois qui illustre la « Relation miraculeuse d'un Juif , natif de Jérusalem et nommé Ahasvérus , qui prétend qu’il a assisté au crucifiement du Christ, et qu’il a été conservé jusqu’ici en vie par Dieu, avec un avertissement théologique au lecteur chrétien , illustré et augmenté avec des histoires et exemples authentiques , écrit par Chrysostomus Dudulæus à son bon ami.
« On lit à la fin de la relation : Datum Refel, le 1er août, a. 1613, s. L, et a. (1645)?
« Immédiatement au-dessous du titre, ajoute Grœsse, se trouve une gravure en bois de la grandeur du feuillet, représentant une contrée avec des arbres autour d’un village : du côté droit, le soleil sort des nuages; au milieu, le Sauveur, avec la couronne d’épines et les bras étendus ; sur le premier plan, le Juif-Errant, habillé comme il est décrit dans le livre : « à genoux, les mains jointes, son « chapeau et une Bible à terre, à côté de lui. »
Sur le revers de la gravure se lisent ces vers :
LE JUIF -ERRANT
Nubibus in altis crucihxum cernit Jesum Asverus, dignum clamitat ante crucem.
Le Juif Asverus connu au loin et au large, Jadis et en ce temps Connu, erre par tout le monde,
Parle toute langue, méprise l’argent.
Ce qu’il dit du Christ, tu peux le lire ici.
Cependant avec humeur Ne le méprise point, laisse-le pèleriner.
M. le docteur Kœhler m’a communiqué également un fac-similé de ce bois ; mais, ainsi que me l’écrit le judicieux bibliothécaire de Weimar, il faut regarder cette estampe comme la représentation d’un anachorète ou d’un moine quelconque, transformé en Ahasvérus pour les besoins de l’éditeur. Aussi la description détaillée du bibliographe Grœsse suffitelle.
J’en agirai de même pour la vignette en tète d’une édition flamande de la vie du Juif-Errant, imprimée au dix-huitième siècle chez Joseph Thys, à Anvers. Un personnage (est-ce un homme ou une femme?), habillé d’une robe à la flamande, marche par les rues, un panier de provisions sous le bras. Il n’y aurait rien d’intéressant à reproduire cette figure, qui a plutôt le caractère d’une ménagère allant aux provisions que celui du marcheur éternel *.
1. Le procédé n’a pas été inventé seulement aujourd’hui par les journaux illustrés à un sou de donner le portrait de Cartouche pour celui de M. de Talleyrand : de tout temps les imprimeurs de pacotille ont trompé le public de la sorte.
A la place de cette gravure flamande j’aurais préféré donner les images espagnoles qui, suivant David Hoffmann, montrent le Juif-Errant en butte au mépris et à la haine. « Partout, dans ce pays, dit le commentateur, les images, les gravures nous le représentent portant comme stigmate, au milieu du front, une croix lumineuse qui lui ronge constamment le crâne et dévore éternellement son cerveau. »
Images qu'il eût été intéressant de se procurer, le sombre génie espagnol ayant dû diriger contre le Juif, dont l’Inquisition ne put jamais s’emparer, des crayons ardents et noirs.
A ce propos, j’ai feuilleté de volumineuses collections de pliegos, qui sont les imageries espagnoles correspondant à nos produits d’Épinal, et je n’ai trouvé que le Juif-Errant d’Eugène Sue, interprété par les imagiers de 1845.
Il faut, d’ailleurs se défier des assertions de ce David Hoffmann qui, sous le titre de Chroniques de Cartophilus, publiait à Londres, en 1853, trois gros volumes formant la première partie d'une épopée du Juif-Errant, laquelle épopée avait encore besoin de six autres volumes pour être menée à bonne ffn. Remplir neuf volumes de matériaux véridiques, c’est beaucoup; les premiers volumes de cette conception symbolico-romanesque m’ont suffi.
Ayant poursuivi jusqu’à l’extrême limite que doit se poser un chercheur des images anciennes du
LE JUIF-ERRANT
Juif-Errant à l’étranger, il reste à décrire deux représentations modernes du personnage, tel que le comprennent les graveurs norvégiens et flamands.
Le Danemark et la Norvège se préoccupent particulièrement des traditions populaires; l’exemple des frères Grimm en Allemagne a été suivi par de véritables savants dont la vie est amplement remplie par ces recherches empreintes d’un sentiment de patriotisme. Dans ces heureux pays, un érudit, entouré d’une nombreuse famille, travaille lentement à son œuvre et accomplit une mission en soumettant au public, dans des ouvrages qui ont demandé de longues années de travail, le fruit de ses médi: tâtions à propos de contes, de poésies populaires et de traditions.
Rasmus Nieyrup, dans son excellente histoire des Livres amusants qui ont été universellement lus en ■ Danemark et en Norvège1 , dit à propos d’Ahasvérus :
« M. le pasteur Blicher a écrit en février 1796 : Ici, en Jutland, tous connaissent de nom le cordonnier de Jérusalem, et plusieurs d’après leurs propres lectures. — Père, me demandait récemment une femme .avec beaucoup de sérieux, n’existe-t-il pas réellement? Les uns disent que non, moi je dis
1. Rasmus Nieyrup, Almindelig Morskabslcesning i Danmarh og Norge igjennem Aarhundreder. Gopenhague, 1816, petit in-8°.
L’IMAGERIE POPULAIRE
que si. — Je vous assure en vérité que c’est une pure fable. — Je ne peux pas le croire ; depuis mon enfance, je sais la chanson par cœur :
Cordonnier j’ai été,
Habitais Jérusalem.
J’ai insulté le Christ,
J’étais un terrible blasphémateur.
« — Assez, assez, j’entends que vous la savez. »
« Il est fâcheux, dit Nieyrup, que M. Blicher n’ait pas laissé continuer la femme : nous aurions eu toute la chanson; mais, d’un autre côté, on peut affirmer avec raison que nous avons peu perdu, car ce premier couplet annonce une plate et mauvaise chanson. »
La vignette ci-contre, tirée d’un volume populaire suédois contenant l’histoire du Juif-Errant, prouve que le dessinateur ne croit pas fortement à la légende du marcheur éternel. Il y a une pointe de raillerie dans le personnage portant ses hottes au bout d’un bâton.
Les Flamands sont moins sceptiques et ce n’est pas sans intention que je détache d’un petit cahier populaire de Gand une image relative au Juif-Errant. Cette estampe est d’une exécution tout à fait enfantine. Dans ces tailles naïves, je lis aisément le sentiment populaire. (Voir gravure page 53.)
Par les précédentes reproductions, on a vu que l’Allemagne envisage froidement Ahasvérus; la Suède en sourit. La Flandre veut un terrible châtiment.
LE JUIF-ERRANT
Les Flamands sont pieux et croyants. Tout le côté de la Belgique opposé, par sa position géogra-
D’après une gravure suédoise moderne.
phique, aux Wallons plus libres penseurs, est rempli de couvents, de chapelles. J’ai vu dans les églises de Flandres des femmes du peuple à genoux, en extase, les bras dressés vers l’autel, priant
L’IMAGERIE POPULAIRE
comme on priait au seizième siècle. Une foi vive et ardente anime ce peuple. Il croit à la légende primitive.
Un cordonnier a insulté le Christ portant sa croix.
— Tu marcheras sans cesse, lui dit le Christ.
Marcher sans cesse! Ce châtiment n’a pas paru assez terrible aux Flamands. Il faut que le Juif soit puni par la perte de son enfant! Telle est la portée de cette image, la seule qui contienne ce détail domestique. Toutes les estampes populaires montrent le Juif seul. Les Flamands Font châtié plus cruellement en le dotant d’une famille. Ahasvérus marchera sans cesse, poursuivi par le souvenir de sa femme. Sans cesse il marchera, se rappelant son nouveauné. Chaque ménagère, chaque enfant qu’il rencontrera dans ses voyages lui rappelleront avec amertume le souvenir du foyer.
Voilà ce que je lis dans ce burin primitif, que je préfère à beaucoup d’œuvres purement artistiques; si pauvre que soit l’exécution de l’estampe, elle fait penser.
D’après une gravure flamande moderne
LE JUIF-ERRANT