IMAGES FRANÇAISES DU JTJIF-ERRANT
L’image d’Ahasvérus, entre toutes, a été la plus populaire de celles qui ont fait gémir les presses d’Épinal, de Metz et de Nancy. Partout, depuis le commencement de ce siècle, le Juif-Errant a décoré la cabane du pauvre, ayant pour pendant Napoléon. Il semble que le peuple donnait une place égale dans son esprit à ces deux grands marcheurs.
Aujourd’hui où l’érudition s’appuie volontiers sur les monuments gravés, il était bon de remonter à l’origine de ces estampes.
Pourquoi faut-il que les chercheurs des siècles précédents n’aient pas compris l’importance de l’imagerie populaire? Elles avaient leur enseignement, ces images qui s’adressaient à des gens ne sachant pas lire, et qui ne pouvaient connaître la légende que par la gravure.
C’est un art barbare, dit-on : mais n’allons-nous pas au loin faire de pénibles voyages pour rapporter des traces d’art barbare des anciens peuples?
L’IMAGERIE POPULAIRE
Ces estampes que nous méprisons, pour les avoir eues trop souvent sous les yeux, ont une utilité. Qui sait si Kaulbach, introduisant le Juif-Errant dans sa grande composition de la Destruction de Jérusalem, ne s’est pas souvenu des naïves images qui frappaient ses yeux dans sa jeunesse?
Après les gravures allemandes reproduites dans cette étude, la plus ancienne que je connaisse en France est le portrait du Juif, gravé par Le Blond, estampe qui s’adressait plutôt aux bourgeois qu’au peuple. Le burin n’en est pas mauvais; mais le dessinateur du dix-septième siècle n’a guère compris le caractère légendaire du Juif. C’est une ligure de vieillard sans caractère particulier, au-dessous de laquelle on lit ces vers :
Je suis errant à tout jamais,
Mon alleure est continuée.
Je nauray ny repos ny pais Jusques à ceste grande journée Que le Rédempteur des humains Jugera lœuvre de ses mains.
En Syon jay prins ma naissance,
J’ay veu le Sauveur en tourmeüz,
De luy jay receu ma sentence Qui me remplist destonnemenz,
Lorsqu’il m’enjoignit cheminer Sans pouvoir ma course borner.
Gravure presque classique, où le sentiment populaire n’a pas guidé le crayon du dessinateur.
LE JUIF-ERRANT
Il est une planche ancienne qu’on a imprimée jusqu’à la fin de la Restauration, chez Bonnet, rue Saint-Jacques.
Les premiers tailleurs en bois n’ont pas produit d’œuvre plus naïve. Ainsi que chez les maîtres allemands primitifs, le sujet est divisé en trois compartiments contenant le portrait du Juif et deux actions, où se déroulent les principales faces du drame.
Le Juif-Errant, les pieds chaussés de sandales, marche à travers les déserts. Le prologue du drame dans lequel il est mêlé se déroule dans un premier compartiment où Jésus, tombé sous le poids de sa croix, recueille les dures paroles du cordonnier, tandis que, dans le second, on voit des bourgeois en habit Louis XV, s’entretenant avec Ahasvérus.
Cette estampe je la reproduis au frontispice dans l’intérêt des iconophiles,car il n’existe à Paris aucun autre monument ancien peint ou gravé ayant trait au Juif-Errant h
On voit au musée de la Société des Antiquaires de Caen un bois vermoulu, piqué de trous de vers, d’où s’échappe une poussière jaunâtre, semblable à celle qui gît au fond du tronc des vieux saules.
Cette gravure, d’une extrême barbarie, sur les tailles de laquelle les « connaisseurs » jetteront un
1 . Le cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale ne possède pas cette précieuse image, qui doit être contemporaine de la complainte.
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coup d'œil de mépris, les archéologues de la Normandie l’ont conservée religieusement, et on ne saurait trop les en louer.
Toutefois ce monument xylographique n’aurait rien de particulier, si un tel sujet ne montrait comment le peuple normand entendait la légende h
Le drame est divisé en quatre parties, à la manière des anciennes estampes. Le premier tableau montre Ahasvérus sortant de son échoppe de cordonnier pour voir passer Jésus marchant au supplice. Le Juif tient à la main le marteau de sa profession; un grand tablier de cuir va de la poitrine à mijambes. Sans pitié, l’homme insulte le Christ; à la fenêtre du premier étage, une femme regarde d’un air contrit le malheureux succombant sous le fardeau de la croix, qui monte au Calvaire escorté par des soldats.
La seconde division de la planche représente le Christ crucifié entre les deux larrons; nul personnage n’assiste à ce drame.
1. Je dis le « peuple normand, » le bois provenant, suivant toute probabilité, des fabriques de Caen, où jadis Imagerie et Bibliothèque Bleue se prêtaient un mutuel appui. Nulle légende n’accompagne l’image, le bois vermoulu est tombé en poussière à l’endroit où se trouve habituellement le nom de l’imprimeur. J’ai particulièrement à remercier de son obligeance M. Charma, doyen de la Faculté des lettres de Caen, et vice-président de la Société des Antiquaires de Normandie, qui m’a communiqué la planche ancienne du Juif-Errant dont M. Le Blanc-Hardel, imprimeur, a bien voulu me tirer une épreuve.
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LE JUIF-ERRANT
On voit au troisième tableau Ahasvérus, debout, en face de quatre hommes attablés qui lui offren t un verre de vin.
C’est la traduction, par à peu près, de l’invitation des bourgeois de Bruxelles :
— Entrez dans cette auberge,
Vénérable vieillard;
D’un pot de bière fraîche Vous prendrez votre part, etc.
A quoi le Juif-Errant répond :
— J’accepterois de boire Deux coups avecque vous,
Mais je ne puis m’asseoir.
Je dois rester debout, etc.
Scène que les imagiers populaires se sont tous accordés à placer à la porte même du cabaret.
Parmi les spécimens des images de diverses fabriques qu’il m’a été donné de voir, l’estampe de Caen est la seule où le graveur ait cru devoir introduire le Juif-Errant dans l’intérieur de l’auberge, ce qui est contraire à la tradition du marcheur éternel en plein air.
A l’aide de ces minuties, je cherche l’interprétation des divers pays. L’imagier normand a prouvé une fois de plus son libre examen de la légende par la façon dont est traité le quatrième tableau.
Le Juif-Errant se trouve pris entre les feux de
pelotons de quatre soldats, divisés en deux groupes, symbole de deux armées en présence. De chaque côté les fusils sont braqués sur sa personne; à ses pieds gît un homme mort, victime de ces décharges effroyables. Seul, Ahasvérus reste impassible, déûant le feu des hommes, comme il a défié celui de la foudre et des volcans.
Paris, Rennes, Orléans, Metz, Nancy, Montbéliard, Épinal, ont gravé Isaac Laquedem, et ce n’est pas sans peine que j’ai pu recueillir ces diverses représentations du Juif-Errant à seule fin de montrer les singularités de costume dont l’a doué le peuple.
De grandes chausses il porte à la marine,
Et une jupe comme à la florentine,
Un manteau long iusqu’en terre tramant;
Gomme un autre homme il est au demeurant.
Quelques images d’Épinal ont d’abord suivi d’assez près ce texte; mais l’esprit moderne a soufflé qui enlève tout caractère au vêtement traditionnel, et je signale à l’indignation publique le procédé suivant des imprimeurs de Montbéliard : pour rajeunir un Juif-Errant coiffé, en 1828, d’un chapeau à cornes, ils ont remplacé, en 1829, ce chapeau par une sorte de gâteau de Savoie, avec bordure en fourrures *.
1. M. Nisard (Ilist. des livres populaires, t. I, p. 494) cite une brochure imprimée par Buffet, à Charmes, qui « a cru devoir donner au Juif-Errant une espèce de manteau à la Talma, et une chevelure en oreilles de chien. »
LE JUIF-ERRANT
Une des plus baroques images sous le rapport du costume est celle imprimée vers 1816, chez Desfeuilles, graveur, à Nancy. Le JuiLErrant est enveloppé d’une houppelande garnie de fourrures, coiffé d’un vieux feutre à larges bords, et chaussé de bottes dans lesquelles se perd son pantalon. Un singulier principe de coloration a présidé à l’embellissement de l’estampe. Deux tons seuls, le jaune vif et le violet, formaient sans doute la palette de l’artiste. Le pantalon du Juif est jaune, la houppelande violette, les mains jaunes et les fourrures jaunes. Deux palmiers, placés comme des chandeliers à côté d’Ahasvérus, sont traités avec la même simplicité : troncs violets, feuillage jaune.
Le dessin gagne comme le vin en bouteille. Est-ce parce qu’elle date de cinquante ans que cette image m’intéresse? Je ne le crois pas. Un sentiment particulier circulait alors dans les provinces qui n’avait aucune parenté avec l’art de la capitale. Aujourd’hui, un imagier d’Épinal a vu les lithographies de Gavarni ; je laisse à penser quelle singulière élégance ses crayons traduisent.
Yers 1842, un dessinateur de la Lorraine crut devoir habiller Ahasvérus en bandit avec plume au chapeau, en faisant une sorte de variante de Fra-Diavolo.
La naïveté est envolée. Les mélodrames de l’Ambigu trouvent un écho dans les villages des Vosges ; et, jusque dans les images à deux sous, les successeurs de Pellerin, d’Épinal, emploient Y or, ô désas-
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treuse influence de Dumas père ! pour rehausser les broderies des Mousquetaires avec lesquels s’entretient le Juif-Errant.
Dans ces pays a pénétré le Juif-Errant de M. Gustave Doré, dont quelques traits se retrouvent au bout des burins des graveurs de Metz et de Nancy.
On s’imagine ce que devient la figure du Juif dans ces imitations !
M. Doré tient particulièrement pour le décor ; il sacrifie Ahasvérus aux vieilles maisons brabançonnes, aux tempêtes, aux trombes, aux forêts de sapins, aux crocodiles. Ce ne sont que feux de Bengale troublants que le dessinateur allume pendant la représentation de son drame, à chaque acte, à chaque scène, à chaque couplet, d’où résulte, pour le spectateur, le châtiment d’un homme condamné à voir tirer un feu d’artifice pendant huit jours.
Toujours l’effet cherché, quelquefois obtenu, qui disparaît au milieu de fumées d’un Ruggieri du crayon.
Les premiers imagiers populaires étaient plus simples, moins diffus et plus sains; mais M. Doré écoute volontiers son collaborateur Pierre Dupont, qui a trop complaisamment chanté son « génie. »
Si le jeune et fécond producteur avait daigné jeter un regard sur les modestes images qui illustrent les anciennes éditions allemandes et françaises, il eût vu qu’il ne possédait pas le secret de la figure du Juif-Errant.
LE JUIF-ERRANT