SENS MODERNE DONNÉ A LA LÉGENDE
Notre temps, dira-t-on, a autre chose à faire qu’à s’occuper de cette gothique légende. Qu’importe que ce vieux bonhomme avec sa longue barbe, son tablier de cuir, son bâton, enjambe des villes tout entières, traverse des torrents, et toujours marche sans s’arrêter? Qu’y a-t-il d’intéressant dans ce mythe tourné et retourné en tous sens sans résultat?
Ainsi parle avec une apparence de raison le public d’aujourd’hui. On peut répondre cependant :
Quand le Christ, courbé sous la croix, sollicitait un peu d’aide, il fut repoussé par un homme qui lui dit : Avance et marche donc !
Cet être inhumain trouva plus tard son châtiment.
La charité, la première vertu chrétienne, lui fit défaut, et tous les peuples qui se sont intéressés à la ballade du Juif-Errant, ont prouvé leur charité.
L’IMAGERIE POPULAIRE
Que les philosophes, les poètes, les romanciers, les érudits, les dramaturges, les peintres tirent de la légende d’Ahasvérus des symboles, des drames, des romans, des poèmes et des tableaux; qu’on entasse recherches sur recherches, livres sur livres, toutes ces manifestations seront inutiles, si l’allégorie de la charité ne ressort pas de l’œuvre.
Un modeste imagier de Wissembourg, après tant de fatras, de commentaires, d’équivoques sur ce personnage fantastique, a donné la véritable version.
Le peuple fait quelquefois de ces heureuses trouvailles.
Une question a traversé l’esprit du pauvre imagier se révoltant contre le châtiment éternel du Juif-Errant.
Que faisait Ahasvérus de ses inépuisables cinq sous ?
Dans un cartouche au bas de l’estampe, un pauvre tend son chapeau au Juif qui passe. Et le vagabond laisse tomber ses cinq sous dans le feutre du pauvre !
Touchante conclusion qu’avait indiquée Béranger dans son poème :
Plus d’un pauvre vient implorer Le denier que je puis répandre,
Qui n’a pas le temps de serrer La main qu’au passant j’aime à tendre.
LE JUIF-ERRANT
Pour la première fois la gravure a montré le Juif- Errant humain.
Son rôle finit. Il est sauvé. Puni pour son manque de charité, il est relevé par la charité.
C’est chez l’éditeur Wentzel , à Wissembourg, qu’a été publiée cette excellente image1.
Il existait sous l'Empire, au ministère de l’intérieur, une Commission de colportage qui censurait les livres populaires, en biffait les parties mauvaises et, au nom de la moralité, décrétait qu’aucune publication inutile ne fût mise entre les mains du peuple. Cette Commission a beaucoup censuré; at-elle encouragé les publications vraiment utiles?
Un homme d’État devrait avoir connaissance des œuvres modestes qui font acte de haute morale, et récompenser de ses efforts l’humble artiste alsacien qui, par le dessin, a fait comprendre à des milliers de citoyens la chrétienne et touchante interprétation de la légende du Juif-Errant.