‹ Histoire de l'imagerie populaireChapitre 25 sur 64 · Ce second güerz fait partie de l’étude suivante · texte numérisé non relu

Ce second güerz fait partie de l’étude suivante

images pieuses de pardons, de mystères et de saints de la localité.

M. F. M. Luzel, l’auteur des Chants populaires de la Basse-Bretagne , a eu l’obligeance de me traduire littéralement le güerz du Juif-Errant composé de 180 vers et qui se chante sur l’air : Güerz : Santez Anna .

« Approchez tous, ô assistants, venez écouter le récit d’une vie misérable, s’il en fut jamais au monde, l’histoire pitoyable de Boudedeo qui, depuis la mort de notre Sauveur, marche toujours, nuit et jour, sans jamais se reposer.

u De la tribu de Nephtali naquit Abarius, dans la ville de Jérusalem. Il vint au monde à l’époque où Hérode voulut faire mourir Jésus, le Fils de la Vierge Marie.

« Mon père était charpentier, ma mère couturière, et tous les jours elle travaillait et brodait dans le temple, et c’est ainsi que mes parents m’apprirent à lire dans le livre de la loi, et dans celui des prophètes aussi.

« Mes parents me marièrent à une fille sage et laborieuse, de la tribu de Benjamin, et j’en eus trois enfants, vers le temps où saint Jean-Baptiste annonçait la venue du Messie.

« Saint Jean convertit un grand nombre de païens, des idolâtres endurcis dans le péché. En un môme jour, il en baptisa dix mille : j’en fus témoin avec ma femme et mes enfants.

« Et ma femme me dit : — Mon mari, faisons-nous baptiser, car celui-là est le Messie. Et je lui répondis brusquement : — Ni nous ni nos enfants ne seront baptisés.

NOTES RELATIVES AU JUIF-ERRANT

« Peu de temps après, saint Jean fut décapité par ordre du roi Hérode, un homme bien cruel ! Notre Sauveur vint alors et fît grand nombre de miracles dans tout le pays.

« Souvent j’ai vu Jésus prêchant, hélas ! sans que j’en aie jamais profité : j’étais présent le jour où, avec cinq pains et un poisson, il rassasia dix mille hommes.

« Moi, Boudedeo le malheureux, je vis encore, peu de temps après, Jésus ressusciter Lazare, frère de Magdeleine; je le vis aussi délivrer un grand nombre de possédés; mais ce fut en vain que je vis tous ces miracles, malheureux que je suis!

cc Peu de temps après, Jésus fut pris par les Juifs, au jardin des Oliviers, puis il fut condamné par Pilate à porter la lourde croix sur laquelle il devait être crucifié.

« Quand la croix fut faite, on la lui mit sur les épaules, pour monter sur le mont Calvaire. En voyant le peuple courir, je pris mon enfant et j’allai sur le seuil de ma maison, pour le voir passer.

« Et Jésus, accablé de fatigue et n’en pouvant plus, voulut se reposer un peu devant ma boutique, et je lui dis d’un ton insolent :• — Retire-toi vite de devant ma boutique, car tu es un méchant !

« Ta présence me fait tort; elle déshonore et souille ma maison; retire-toi, te dis-je, méchant, maudit sorcier! Va à la mort, que tu n’as que trop méritée!

(c Et Jésus me répondit, avec une voix douce et dolente : — Je vais me retirer, homme sans cœur, homme malheureux! Bientôt je me reposerai dans mon Père : mais toi, tu

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n'auras pas de repos dans ce monde; tu marcheras toujours jusqu’à la fin du monde !

« Tu marcheras constamment jusqu’au jugement dernier, et tu me verras, en ce jour terrible, à la droite de mon Père, jugeant les pécheurs, envoyant les méchants dans les leux de l’enfer, et les bons aux joies du paradis!

« Quand j’entendis les paroles de Jésus, mon c‘œur en fut louché. Je remis mon enfant à ma femme et je sortis. Je vis Véronique essuyer le visage de Jésus, et je vis son portrait empreint dans son mouchoir.

« Je ne pouvais plus m’arrêter, et je suivis Jésus jusqu’au mont du Calvaire, où l’accompagnèrent aussi les saintes femmes. Le bourreau dit à la Vierge : — Voici les clous pour attaclier-votre Fils sur la croix!

a Et quand j’eus vu notre Sauveur mourir sur la croix entre deux voleurs, souffrant des douleurs infinies, je commençai mon voyage qui ne devait pas finir, la mort dans l’âme, et je dis un triste adieu à Jérusalem !

(c Comprenez, Bretons, quelle doit être désormais la douleur de Boudedeo sur la terre! Être obligé de quitter son quartier, sa femme et ses enfants, sans pouvoir leur faire ses adieux, pour marcher toujours, sans trêve ni repos!

« Quand il eut marché pendant un certain nombre de jours, il arriva en Égypte, bien loin de son pays. C’est là que se trouve la mer Rouge que Moïse traversa sans mal et sans peine, suivi du peuple de Dieu.

« De là il se rendit à l’ile de JGandie.

NOTES RELATIVES AU JUIF-ERRANT

« Là je vis un père qui coupait sa fille par morceauxpour la sacrifier aux faux dieux.

« J’arrivai ensuite à Malhodo (?) où je trouvai des habi, tants bien extraordinaires, qui adorent Dieu et le diable aussi ; ils prient Dieu de leur accorder bonheur et prospérité ; ils prient le diable de ne pas leur faire de mal.

« J’ai vu, au Japon, une mère bien cruelle qui égorgeait ses deux enfants! Dans ce pays-là il est permis à la mère de tuer ses enfants quand elle n’a pas de pain à leur donner.

« Je pris alors la route des Indes, de l’Amérique, de l’Asie et de la Turquie aussi. Les femmes de ces pays-là marchent toutes à la guerre ; les hommes prennent soin des enfants.

« Là existe aussi l’habitude de tuer tous les enfants mâles; on n’en garde qu’un dans chaque famille. La reine commande d’étouffer tous les enfants mâles, sans pitié ni remords !

« Je me suis trouvé dans un bois nommé Cisaria, où Ton peut faire cent lieues au moins, sans trouver de l’eau, ni source, ni ruisseau, ce qui est très incommode pour les gens du pays !

« J’allai plus loin encore, jusqu’à la ville de Vosopct. Le prince qui y règne est gardé par une armée de femmes et de chiens ; il n’a pas d’autres soldats pour défendre son royaume.

J’arrivai ensuite dans une ville nommée Estopet, où je vis des monstres horribles et des serpents gros au moins comme le corps d’un homme, et longs de plus de 40 pieds.

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« Je marchai ainsi, sans m’arrêter, pendant l’espace de cent ans. Alors je revins dans mon pays; mais, hélas! je ne retrouvai ni ma femme, ni mes enfants, ni personne qui me reconnût.

« J’allai ensuite à Rome, en Italie. En ce temps-là il y avait grande désolation. Je vis martyriser grand nombre de chrétiens, parce qu’ils ne voulaient pas renoncer à leur Dieu.

« Je marche aussi bien sur la mer que sur la terre. De Rome je partis pour la France. Je vis Marseille, Bordeaux, Paris, Carcassonne, Nantes, Lyon, et arrivai enfin à Rennes, en Bretagne.

<( J’ai vu un bois immense à l’endroit où est à présent Morlaix, des landes et des prairies où sont Brest et Quimper; j’ai vu la ville d’Is dans toute sa splendeur; j’ai vu la ville de Luxobie aussi.

« J’ai vu toute la Basse-Bretagne sous bois et montagnes, et les habitants y ressemblaient alors à de vrais sauvages. J’y vois aujourd’hui de grands changements et beaucoup de villes bâties depuis mon dernier voyage.

« Je vois à présent la ville de Rennes, une grande et belle ville, Dol, Saint-Malo, Vannes, Nantes, Dinan, Saint-Brieuc, Tréguier, Lannion, Morlaix, Saint-Pol, Lesneven, Landerneau.

« Et j’ai vu un jour des bois et des prairies, là où sont aujourd’hui toutes ces villes, quand je fis mon premier voyage en Bretagne : depuis on a encore bâti Quimper, Brest, Guipavas, Recouvrance, Quimperlé, Moëlan, Carhaix.

NOTES RELATIVES AU JUIF-ERRANT

« Et commme Dieu m’a condamné à marcher toujours, je me suis trouvé souvent au milieu cle grandes armées : canons, fusils, épées, sabres, lances, flèches, rien ne peut me donner la mort !

« Je me suis trouvé sur des navires qui naufrageaient : tout était perdu, corps et biens ; mais moi, Boudedeo, je m’en tirais toujours sans mal. Il faut que les paroles de Dieu s’accomplissent.

« Il m’a condamné à rester le dernier dans ce monde. Comprenez, chrétiens, ma douleur et la grandeur de cette punition! Mes tourments ne finiront que le jour où Dieu viendra juger les vivants et les morts!

« J’ai toujours dans ma poche la somme de cinq sous. Jamais aucune maladie ne m’atteint; j’ai passé dans les pays ravagés parla peste, et le fléau m’a toujours épargné.

« Par la volonté du Dieu que j’ai offensé, ma chaussure ni mes habits ne s’usent jamais : quatre fois déjà j’ai parcouru le monde entier, et partout j’ai vu de grands changements.

« Je commence ma cinquième tournée. La faim ni le sommeil ne m’inquiètent pas. J’ai vu des pays entièrement ruinés et déserts, et nombre de villes détruites par le feu du ciel.

« Je n’ai guère le temps de m’arrêter pour en dire plus long, car je crois être sur des charbons ardents : non, il n’y a que Dieu qui puisse dire les tourments que j’endure quand je m’arrête !

(c Quel malheur pour moi d’avoir chassé brutalement de devant ma porte notre Sauveur, quand il marchait à la

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mort, notre Dieu qui s’offrait en sacrifice pour nous racheter, misérables pécheurs î

« Oui, voilà pourquoi, depuis ce jour, je marche sans jamais m’arrêter; voilà pourquoi je marcherai ainsi jusqu’à la fin du monde. Chrétiens, priez Dieu pour le malheureux Boudedeo! '>

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