‹ Histoire de l'imagerie populaireChapitre 26 sur 64 · BALLADE ANGLAISE · texte numérisé non relu

BALLADE ANGLAISE

La ballade suivante, traduite de l’anglais par mon ami North Peat, est, dans l’original, écrite en vers blancs et de différentes mesures. Cette ballade renferme l’histoire d’un Juif-Errant ou se donnant pour tel, qui parut à Hambourg en 1547 et prétendait avoir été cordonnier de son état au moment où Jésus fut crucifié. Cette ballade, cependant, paraît être d’une date antérieure; imprimée en caractères gothiques, elle fait partie de la collection Pepy.

« Alors que dans Jérusalem la belle, vivait le Christ, notre Sauveur; alors que pour les péchés de ce monde il allait de sa vie précieuse faire le sacrifice, les méchants Juifs, par leur dédain ainsi que leur mépris, le molestaient chaque jour. A tel point que jusqu’à son dernier soupir, notre Sauveur ne put goûter un seul moment de repos.

NOTES RELATIVES AU JUIF-ERRANT

« Après que cTépines on eût couronné sa tête, après qu’on l’eût fouetté jusqu’à la honte, avec d’amers sarcasmes on le conduisit jusqu’à l’endroit de son supplice. Des milliers d’àmes, échelonnées sur la route, l’attendaient au passage. Et cependant, du sein de cette multitude, personne n’eut le courage d’élever la voix pour prendre sa défense.

« Jeunes et vieux le comblaient d’injures, alors qu’il accomplissait son pèlerinage. Et, partout sur son passage, l’accueillaient les railleries grossières. Lui-même portait sa propre croix. Le poids en était si lourd que, plus d’une fois, il fut sur le point de s’évanouir, et de son visage tombaient des grumeaux de sang et des gouttes de sueur.

a Harassé, il voulut s’arrêter et soulager son âme meurtrie, en se reposant un instant sur un banc de pierre. Mais un misérable s’y opposa brutalement en lui disant : Va-t’en, toi, Roi des Juifs. Va-t’en, le lieu de ton supplice est proche; d’ici tu peux le voir!

« Et, en parlant ainsi, il le congédia brusquement. Et c’est alors que le Sauveur répondit : Moi, je vais au repos mais toi tu veilleras, tu marcheras toujours!

« Et le savetier maudit, pour avoir de la sorte maltraité Jésus-Christ, se vit obligé d’abandonner sa femme, ses enfants, son logis, et de se mettre tout aussitôt en route.

« Dès qu’il eut vu le sang répandu par le Christ, dès qu’il eut vu le corps cloué sur la croix, il s’enfuit en toute hâte, et se mit à errer, de par le monde, comme un vil renégat.

« Nulle part il ne put trouver ni un lieu de repos pour sa conscience, ni un lieu de refuge pour son cœur, ni un

L’IMAGERIE POPULAIRE

toit sous lequel s'abriter. 11 allait, marchant sans cesse, de ville en ville, de pays en pays, la conscience toute alourdie et bourrelée par la pensée du péché détestable dont il s’était rendu coupable.

« Plusieurs années se passèrent de la sorte, à errer de par le monde. Puis, il éprouva l’irrésistible besoin de revoir Jérusalem. Il s’y rendit. Hélas! Jérusalem n’était plus, et force lui fut de retourner sur ses pas, rendant ainsi témoignage à la véracité de ces paroles du Sauveur :

« — Moi, je vais au repos, mais toi tu veilleras! » Et, depuis lors, le Juif-Errant marche de lieu en lieu sans jamais s’arrêter, visitant tous les pays.

« Plus d’une fois, il a fait le tour du monde et visité ces nations étranges qui, au retentissement seul du nom du Sauveur, ont brisé et anéanti leurs idoles. A toutes ces nations le Juif-Errant s’est plu à raconter les choses merveilleuses des temps d’autrefois; et aux princes de la terre il a chanté sa douloureuse complainte.

« Il voudrait quitter la vie, à grands cris il appelle la mort. Gela est inutile, le Seigneur ne veut point qu’il meure. Il n’a l’air ni jeune ni vieux. Il est absolument tel qu’il était lors du supplice enduré par le Christ sur la croix.

« 11 a parcouru plusieurs contrées étrangères, l’Arabie, l’Égypte, l’Afrique, la Grèce, la Syrie, la Tlirace et la Hongrie. Là, où Pierre et Paul, ces apôtres bénis, ont prêché le Christ, il a montré combien étaient véridiques les paroles du Christ.

« Il s’est rendu en Bohême ainsi que dans plusieurs villes

NOTES RELATIVES AU JUIF-ERRANT

de l’Allemagne. On croit qu’il est maintenant en Flandre, errant un peu partout, s’entretenant avec les savants et leur racontant ses nombreux voyages.

« Si quelqu’un s’avise de lui offrir une aumône, il ne veut accepter qu’un grout1 à la fois, et même alors il ne le prend qu’à la condition d’en disposer en faveur des pauvres, assurant que, pour sa part, il n’a besoin de rien, vu que le Christ veille sans cesse sur lui.

« Jamais on ne l’a vu ni rire ni sourire. Sans cesse il pleure et pousse des soupirs, regrettant sa vie passée. Ceux qu’il entend jurer ou prendre le nom de Dieu en vain, il les apostrophe de la manière suivante : Vous crucifiez de nouveau le Seigneur Jésus-Christ. Ah! si vous l’aviez vu mourir comme je l’ai vu de mes propres yeux, le spectacle des tortures endurées par lui vous aiderait à supporter avec résignation vos propres douleurs et vos propres chagrins.

a Telles sont les paroles et telle est aussi la vie du pauvre Juif-Errant. »

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