‹ Histoire de l'imagerie populaireChapitre 29 sur 64 · BONHOMME MISÈRE · texte numérisé non relu

BONHOMME MISÈRE

Elle fut aussi répandue que la légende du Juif- Errant, T Histoire du Bonhomme Misère, le type le plus remarquable de cette Bibliothèque bleue qui remplissait la province et les campagnes de ses romans de chevalerie, de ses contes de fées, de ses facéties, de ses aventures de brigands, de ses cantiques et de ses noëls.

Quinze villes au moins réimprimaient sans cesse l’histoire du Bonhomme Misère à des nombres con-

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sidérables, et on peut évaluer à plusieurs millions d’exemplaires les tirages, depuis près de deux siècles, de ce conte dont l’auteur était resté inconnu jusqu'ici.

L’approbation de censeur la plus ancienne que je connaisse est datée du 1er juillet 1719. Malgré mes recherches, je n’ai pu trouver de Bonhomme Misère imprimé avant cette époque, quoique le conte soit mentionné dans le catalogue des livres de la Bibliothèque bleue, qui se vendaient chez la veuve Oudot, rue de la Harpe, à l’image Notre-Dame, à Paris. Malheureusement, ce catalogue ne porte pas de date; on sait seulement que Nicolas Oudot ouvrit boutique en janvier 1665, dans cette même rue et à la même enseigne, pour y débiter plus particulièrement la Bibliothèque bleue. Il est donc présumable qu’avant l'année 1700 le Bonhomme Misère faisait partie de la collection du libraire.

Cette recherche de dates peut sembler puérile ; il importe cependant de montrer à quelle époque la légende exerçait son empire sur le peuple et quelles racines profondes l’ont fixée, depuis bientôt deux cents ans, dans sa mémoire. Quand on verra la conclusion du conteur, on se demandera sous quel règne un conteur concluait de la sorte ; et c’est en ceci que la science bibliographique apporte des documents aussi utiles à l’historien qu’au philosophe.

Ainsi, vers la fin du dix-septième siècle ou dans la première moitié du dix-huitième, diverses villes de

province, sans se préoccuper de la concurrence, imprimaient et réimprimaient sans relâche, à bas prix, une brochure de vingt pages, empreinte d’un esprit plein de douceur et de fraternité.

Et il a fallu la plume un peu trop rapide de M. Jules Janin pour dire : « Entre autres histoires se vendait déjà l’histoire épouvantable de Bonhomme Misère, publiée à cent mille éditions, et chaque édition non corrigée, mais revue et considérablement augmentée et agrandie de toutes les haines et de toutes les vengeances que le cœur de l’homme et la besace du romancier peuvent contenir1 ! »

Il n’y a pas eu cent mille éditions du Bonhomme Misère ; l’histoire n’en est pas « épouvantable. » Aucune des éditions, sauf quelques variantes insignifiantes de style, n’est augmentée d’une seule ligne. N’étant ni revue ni considérablement augmentée, la légende ne saurait être agrandie des haines et des vengeances dont parle M. Jules Janin. Aussi est-il difficile d’admettre, à propos du déluge de « mauvais livres, fils du dix-huitième siècle, » que le critique mêle X épouvantable histoire du Bonhomme Misère avec l’histoire de Madelon Friquet, celle de Gribouille, celle de Jocrisse, de Cadet la Geinjolle, de Drolibus, de Nicdouille, etc...

1. Jules Janin, les Gaietés champêtres, 2 vol. in-8°, Michel Lévy, 1851.

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Que peut avoir de commun Misère avec Cadet la Gcinjolle, Nicdouille et autres farceurs de tréteaux? C’est une légèreté de M. Janin, dont je n’aurais certainement pas parlé si je n’avais entrepris de relever les diverses opinions émises au sujet du Bonhomme Misère si souvent imprimé et si peu contrôlé1 .

Une fois de plus je réimprime le conte dans son entier. Je discuterai ensuite.

l’origine du bonhomme misère, ou l’on verra véritablement CE QUE c’est QUE LA MISÈRE, OU ELLE A PRIS SON ORIGINE ET QUAND ELLE FINIRA DANS LE MONDE.

Dans un voyage que je fis autrefois en Italie avec plusieurs de mes amis, je me trouvai logé chez un

1. M. Ch. Nisard a donné des fragments de la légende du Bonhomme Misère dans son Histoire clés livres 'populaires (Paris, Amyot, 1854, 2 vol. in-8°, et 2e édit, augm., Dentu, 1864, 2 vol. in-18), sans prétendre traiter le sujet à fond. M. Nisard est le premier qui ait réuni en corps l’historique de ces publications populaires, dont Charles Nodier disait : « Le style n’en est pas fort; il manque de ces habiles artifices qu'enseigne l’étude, que l’esprit raffine, et qui finissent par se substituer au travail naïf de la pensée ; mais il est simple, il est clair, il dit ce qu’il veut dire, il se fait comprendre sans efforts. »

curé fort bon homme, et qui aimoit extrêmement à rapporter quelques petites histoires fort divertissantes. J’ai retenu celle-ci, qui m’a paru digne d’être mise au jour, et comme elle ne roule que sur la Misère, peut-être craignez-vous qu’elle ne soit ennuyeuse ; mais point du tout, elle est très-agréable. Auparavant de vous la raconter, .je vous dirai que je la rapporte telle qu’il nous la donna pour lors, ainsi que vous allez l’entendre :

Vous trouverez sans doute à redire, messieurs, commença notre bon homme de curé, de ce que je ne vous entretiens ici que de Misère. Chacun, dit-il, a ses raisons, et vous ne sçauriez pas les miennes si je ne vous les expliquois. Vous n’en êtes sans doute pas informés : ce mot Misère ne se dit pas pour rien ; très-peu de gens sçavent que ce nom est celui d’un des principaux habitans de ma paroisse, lequel assurément n’est pas riche, mais il est fort honnête homme, quoique ce ne soit que misère chez lui. C’est dommage que ce cher paroissien soit si peu aimé, lui qui est tant connu, dont lame est si noble et généreuse, si bon ami, si prêt à servir dans toutes les occasions, si affable, si courtois, et si honnête et aimable : enfin, que dirai-je de plus, lui qui n’a pas son pareil dans le monde et n’en aura jamais, tant que le monde sera monde.

Vous allez peut-être croire, nous dit-il, messieurs et amis, que ce que je m’en vais vous dire est un conte fait à plaisir; quoiqu’on parle tant du pauvre

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Misère, on ne sait guère au juste son histoire; mais je vous proteste, foi d’honnête homme, que rien n'est plus sincère et plus véritable, et je doute même que dans le voyage que vous allez faire, vous appreniez rien de plus sérieux.

Je vous dirai donc que deux particuliers, nommés Pierre et Paul, s’étant rencontrés dans ma paroisse, qui est passablement grande, et dont les habitans seroient assez bien à leur aise si Misère n’y demeuroit pas, en arrivant à l’entrée de ce lieu, du côté de Milan, environ sur les cinq heures du soir, étant tous deux trempés, comme on dit, jusqu’aux os :

Où logerons-nous? demanda Pierre à .Paul. Sur ma foi, répondit-il, je n’en sçais rien, je ne connois pas le terrain, je n’ai jamais passé par ici. Il me semble, reprit Paul, que sur la main droite voici une grosse et belle maison, qui paroît appartenir à quelque riche bourgeois ; nous pourrions lui faire la prière, si c’est son bon plaisir, de vouloir bien nous loger pour cette nuit, étant mouillés comme nous le sommes de cet orage. — J’y consens de tout mon cœur, dit Pierre ; mais il me paroît, sauf votre meilleur avis, qu’il seroit bon, auparavant que d’entrer chez lui, de nous informer dans le voisinage quelle sorte d’homme c’est que le maître de ce logis, s’il a du bien et s’il est aisé, car on s’y trompe assez souvent. Avec toutes les belles maisons qui paroissent à nos yeux, nous trouvons pour l’ordinaire que ceux

qui semblent en être les maîtres les doivent aussi bien que tout ce qui est dedans, et n’ont quelquefois pas un liard à y prétendre ; et pour bien connoître un homme et juger pertinemment de ses biens, il faut le voir mort. Mais, après tout, si nous attendions après cela pour souper, nous aurions bien à attendre, et nous pourrions bien dire notre Bénédicité et nos Grâces dans le même moment, et coucher dans la rue à la belle étoile.

Cela n’est que trop commun, répondit Paul, mais la pluie continue toujours, et nous sommes mouillés jusqu’aux os ; mais j’aperçois là-bas une bonne femme qui lave du linge dans ce fossé, je vais lui demander ce qui en est.

Hé bien ! ma bonne mère, dit Paul en s’approchant d’elle, il pleut bien fort aujourd’hui. Bon, lui répondit-elle, monsieur, ce n’est que de l’eau, si c’étoit du vin, cela n’accommoderoit pas ma lessive; mais aussi nous boirions bien, car nous en amasserions notre bonne provision.

Vous êtes gaye, à ce qu’il me paroît, reprit Paul. Pourquoi pas, lui dit-elle, grâce à Dieu, il ne me manque rien au monde de tout ce qu’une femme peut souhaiter, excepté de l’argent. De l’argent! dit Paul. Hélas ! vous êtes bien heureuse si vous n'en avez point, et que vous puissiez vous en passer. Oui, répondit-elle, cela s’appelle parler comme saint Paul, la bouche ouverte. Vous aimez à plaisanter, à ce que je vois, bonne femme, dit Paul; mais vous

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ne sçavez pas que l’argent est ordinairement la perte d’un grand nombre d’âmes, et qu’il seroit à souhaiter pour beaucoup de gens qu’ils n’en maniassent jamais de leur vie. Pour moi, lui dit-elle, je ne fais point de pareils souhaits; j’en manie si peu, que je n’ai pas seulement le temps de regarder une pièce, pour sçavoir comme elle est faite. Tant mieux, dit Paul. Ma foi, tant mieux vous-même, lui réponditelle. Voilà une plaisante manière de parler. Si vous avez envie de vous moquer de moi, vous pouvez passer votre chemin hardiment, car aussi bien voilà votre camarade qui se morfond en vous attendant. Nous nous réchaufferons tantôt, lui répondit Paul; mais, bonne mère, ne vous fâchez point, je vous prie, je n’ai nullement envie de vous rien dire qui vous fasse de la peine, et vous ne me connoissez pas, à ce que je vois. Allez, allez, monsieur, lui ditelle, continuez, s’il vous plaît, votre chemin, c’est de quoi je vous prie, car vous n’êtes qu’un engeôleur.

Pierre qui avoit entendu une partie de cette conversation, dont il étoit fort ennuyé, à cause d’un orage extraordinaire qui survint, s’étant approché : Cette femme, dit-il, devroit se mettre à couvert. Quelle nécessité de se mouiller de la sorte? Est-ce un ouvrage si pressé, qu’il ne puisse se remettre à une autre fois?

Courage, courage, dit-elle, l’un raisonne à peu près comme l’autre. On remet la besogne du monde comme cela, en votre pays? Malpeste! vous ne con-

d’après une gravure de la Bibliothèque bleue.

noissez guère les gens de ces quartiers. S’il manquoit, dit-elle, en regardant Pierre, même une coëffe de nuit, de tout ce que j’ai ici, qui appartient à M. Richard, j’entendrois un joli carillon, et je ne serois pas bonne à être jetée aux chiens.

Get homme est donc bien dificile à contenter ? lui demanda Pierre. Hé! monsieur, s’écria-t-elle, c’est bien le plus ladre et vilain homme qui soit sur la terre. Si vous le connoissiez... C’est un homme à se faire fesser pour une bajoque1 . Comment donc, dit Pierre, n’est-ce pas lui qui demeure à cette belle maison qu’on découvre d’ici? Tout juste, c’est cette maison que vous voyez, répondit la bonne femme ; c’est justement pour lui que je travaille. Adieu, lui dit Pierre, le temps qu’il fait ne nous permet pas de causer davantage.

Ayant rejoint Paul, ils se mirent à couvert sous un petit auvent, à quatre pas de là; et consultèrent ensemble de ce qu’ils feroient en cette occasion. Après avoir été un gros quart d’heure, et assez embarrassés, car ils ne se sentoient pas de sec : Voyons donc, dit Pierre, ce qu’il en sera, il faut risquer le paquet. Cet homme, si vilain qu’il soit, peut-être aura-t-il quelque honnêteté pour nous : ces sortes de gens ont quelquefois de bons momens.

Allons, dit Paul, je vais faire la harangue; je voudrois en être quitte, et que nous fussions déjà re-

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