LE BONHOMME MISÈRE EN NORMANDIE
M. du Méril, à propos du Bonhomme Misère , montre l’analogie comparée de ces sortes de récits : « Malgré toutes ces différences d’idées et de mœurs, on raconte encore, en Normandie comme en Allemagne, le Fils ingrat, le Grand-Père et le Petit-Fils, les Messagers de la Mort, les Trois Filandières, les Trois Souhaits, Cretel l’ Avisé et le Fidèle Fernand. Peut-être parmi tous ces bouts de contes, concentrés dans quelques phrases, n’en est-il qu’un seul qui ait conservé ses développements naturels et une forme traditionnelle à peu près immuable, et il se trouve aussi dans le recueil de MM. Grimm. C’est une nouvelle histoire du Paradis perdu, moins le serpent, mais avec la faiblesse originelle de l’homme et l’ambitieuse cupidité de la femme. Des circonstances par trop féeriques le rendent d’une croyance fort difficile en Allemagne; mais on lui a donné en Normandie une forme plus chrétienne et plus pratique : ce ne serait après tout qu’un miracle aussi possible que beaucoup d’autres et l’on y peut croire
fermement, pourvu qu’on ait une foi suffisante. » Yoici donc une légende contée du Bonhomme Misère et non écrite ; et il est à remarquer que cette légende est populaire dans le pays où le véritable Misère a le plus de racines, c’est-à-dire à Rouen, à Caen, à Falaise, qui furent, après Troyes, les foyers les plus actifs de la Bibliothèque bleue.
« Il y avait ici près un bonhomme si pauvre, qu’on l’appelait le bonhomme Misère. Un jour qu’il avait pris sa besace et qu’il cherchait son pain le long des chemins, il rencontra deux messieurs très bien couverts , qui regardaient attentivement à droite et à gauche : c’étaient le bon Dieu et M. saint Pierre, qui voulaient s’assurer par eux-mêmes si le percepteur ne pressait pas trop le pauvre monde, et ils n’étaient pas contents.
« — La charité, s’il vous plaît, je suis le bonhomme Misère.
« — Tu es grand et fort, dit saint Pierre en le regardant de travers, et la mer est pleine de poissons; mais tu te crois peut-être un gentilhomme pour ne pas travailler?
« — On ne peut pas pêcher avec la main, répondit le bonhomme Misère ; saint Pierre lui-même, qui était pourtant un grand saint, avait des filets, et encore ne trouvait-il pas que le métier fût bon, puisqu’il a mieux aimé être crucifié la tête en bas que
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de suer plus longtemps à la peine. Si peu que vous voudrez, mes bons messieurs, et je serai content.
« — Donne-lui une fève, dit le bon Dieu, et recommande-lui d’être content.
« Saint Pierre secoua la tête, mais il mit la main à sa poche.
« — Tiens, dit-il, grand fainéant, le bon Dieu veut que tu sois content; et il lui donna une fève.
« Le bonhomme s’en revint tout joyeux, et il raconta à sa femme qu’il avait vu le bon Dieu.
« — Tant mieux pour toi, si cela t’a suffi, répondit-elle. Qu’est-ce que tu veux que j’en fasse, de ta fève? Le bon Dieu aurait dû te donner un peu de bois pour la faire cuire, un peu de beurre avec un peu de sarriette pour l’embeurrer, et seulement une cuiller pour la manger. Mais personne ne se soucie des pauvres.
« Le bonhomme trouva aussi qu’une fève crue était un bien petit régal pour deux personnes, et, comme il n’avait pas de jardin, il la planta dans l’âtre de sa cheminée. La fève ne tarda pas à pousser. Elle grandissait à vue d’œil. Le soir, elle sortait déjà par le haut de la cheminée, et le lendemain matin on n’en voyait plus la cime : le curé lui-même ne put l’apercevoir avec ses lunettes. Deux jours après, la femme dit à son mari :
« — Le bon Dieu ne t’a pas attrapé; sa fève était vraiment d’une bonne espèce; va cueillir ce qu'il nous faut pour notre dîner.
« Le bonhomme ne lui répondait jamais. Il ôta ses sabots et monta d’échelette en échelon. Il regarda en bas, la terre était à peine grosse comme un grain de sénevé; mais il avait beau chercher, il ne voyait pas plus de cosses que dans le fond de sa main. 11 monta plus haut, s’arrêta pour souffler, monta encore, et se trouva devant une grande maison toute dorée : c’était le paradis. Il y avait un marteau à la porte, il frappa : Pan! pan!
« — Qui va là? demanda saint Pierre.
« — C’est moi, grand saint Pierre ; vous savez bien, le bonhomme Misère. J’étais venu chercher quelque chose pour notre dîner, mais il paraît que les fèves ne grainissent pas beaucoup dans le paradis, parce que sans doute vous aimez mieux les pois, et je voudrais bien avoir un morceau de pain... du blanc, si cela ne vous fait rien.
« — Tu en auras, dit saint Pierre, et à discrétion, avec de la viande et du vin.
« Le bonhomme redescendit d’échelette en échelon et trouva la table mise : il mangea beaucoup, but encore davantage, et se coucha le cœur content ; mais sa femme se tourna toute la nuit dans son lit. Le lendemain, elle se réveilla de bonne heure.
« — On ne peut pas dormir dans cette misérable tanière, lui disait-elle; on craint toujours que les murailles ne vous tombent à monceau sur la tête. Saint Pierre est bon, il ne t’eût pas refusé une mai-
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son plus solide et plus grande ; mais tu ne penses jamais à rien.
« Le bonhomme ne répondit pas et siffla Nicolas Tuyau : c’était sa manière de dire non. Mais à déjeuner sa femme ne mangea pas.
« — La vue de ces vieux meubles m’ôte l’appétitT dit-elle en soupirant, et j’ai peur d’être écrasée; mais cela t’est bien égal, tu en épouserais une autre.
« Le bonhomme secoua la tête, ôta ses sabots, et monta d’échelette en échelon; il n’allait pas aussi vite que la première fois, pourtant il arriva à la porte. Pan! pan!
« — Qui va là?
« — C’est votre pauvre bonhomme Misère.
« — Que me veux-tu encore?
« — Ah! bienheureux saint Pierre, on n’est pas en sûreté dans ma masure; quand ce ne serait que par humanité, vous devriez me la faire recrépir en l’élevant seulement d’un étage et en l’agrandissant d’un pavillon, avec un petit perron devant, un jardin derrière et une girouette dessus; elle menace ruine dès que le vent vient à souffler; la nuit dernière, ma pauvre femme n’a pu dormir, parce que les rats déménageaient.
« — Soit, dit saint Pierre, tu auras une maison bourgeoise, solide comme une prison; mais n’y reviens pas; je ne puis passer mon temps à faire des miracles pour ton usage particulier, et je n’aime pas les quémandeurs.
« Le bonhomme redescendit d’échelette en échelon, et ne se reconnut pas chez lui : il y avait une grille devant la cour, des canards qui nageaient sur une mare bien propre, des poules qui caquetaient à la porte d’un poulailler, et des fauteuils dans toutes les chambres. Inutile de vous dire que la femme était bien contente : ce jour-là elle s’assit dans tous ses fauteuils et se regarda dans toutes ses glaces. Le lendemain elle vêtit et dévêtit toutes ses robes ; le surlendemain elle donna des ordres à ses servantes toute la journée; mais le quatrième jour elle s’ennuya beaucoup, et ne sachant plus que faire chez elle, elle alla se promener dans la campagne. Elle revint toute triste et se coucha sans souper.
« — Croirais-tu bien, dit-elle à son mari, dès qu’il fut éveillé, que j’ai rencontré hier notre voisin, et qu’il ne m’a pas saluée?
« — Il y a des gens si mal élevés ! répondit le bonhomme Misère; mais je n’y puis que faire : on ne doit le respect qu’au roi et à la reine.
« — Eh bien, s’écria-t-elle tout en colère, pourquoi ne serions-nous pas roi et reine comme les autres? Si tu l’avais demandé à saint Pierre, il est juste et ne t’aurait pas refusé... Certainement, lui redit-elle le lendemain, saint Pierre ne pourrait pas te le refuser; le bon Dieu lui a dit qu’il voulait que tu fusses content.
« Et tous les matins elle lui répétait aussitôt qu’il ne dormait plus :
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« — Est-ce aujourd’hui que tu vas le demander à saint Pierre?
« Quelquefois même elle le réveillait tout exprès, et ne manquait jamais de verser quelques larmes. D'abord le bonhomme ne répondit rien, puis il haussa les épaules, puis il lui ordonna de le laisser tranquille, et elle pleurait de plus en plus tous les jours et se plaignait d’être bien malheureuse; enfin, dans un moment de bonne humeur, il lui dit un matin en plaisantant :
« — Non, ce sera demain.
« Elle l'embrassa deux fois, fut charmante toute la journée, et descendit à la cuisine pour que le dîner fût prêt à l’heure. Son mari vit bien qu’il était inutile de chercher midi à quatorze heures. Il prit le lendemain ses habits du dimanche et monta d’échelette en échelon. Arrivé à la porte, il frappa, l’oreille bien basse : Pan! pan!
« — Te revoilà donc, importun! s’écria saint Pierre sans ouvrir la porte : je le savais bien que tu serais insatiable.
« — Grand saint, répondit humblement le bonhomme, pardonnez-moi encore cette fois, comme je pardonne à ceux qui m’ont offensé. C’est ma femme qui l’a voulu; elle est un peu tourmentante, mais elle a du bon : la vue de la misère lui fend le cœur, et elle assure que si elle était reine et que je fusse roi, les pauvres gens ne seraient plus si pauvres.
« — Puisque c’est par charité que tu me demandes
d’être roi, lui répondit saint Pierre, je veux bien te l’accorder encore; mais n’y reviens pas, car il t’arriverait malheur.
« Le bonhomme redescendit d’échelette en échelon, et trouva sa femme assise sur un trône et recevant les hommages de ses courtisans.
« Elle fut au comble de la joie deux jours durant; mais le troisième, elle aperçut un cheveu blanc sur sa tête, et s’étonna que le bon Dieu laissât vieillir les reines. Le lendemain, elle voulut manger de la galette chaude, et, comme elle était gourmande, on fut obligé d’aller chercher le médecin en toute hâte ; le jour suivant, elle apprit que la femme du premier ministre était morte subitement, et c’en fut fait de son bonheur. Elle devint toute songeuse, ne mangea guère le reste de la semaine, et dit à son mari le dimanche :
« — Tu avais raison, la royauté ne nous empêchera pas d’être malades, peut-être même de mourir ; ce n’est pas cela qu’il fallait demander ; mais si tu étais le bon Dieu et que je fusse la sainte Vierge, nous n’aurions plus rien à désirer.
« Le bonhomme crut qu’elle était folle, et l’engagea à se promener au grand air.
« — Je le savais bien, reprit-elle le lendemain, que tu ne m’avais jamais aimée, et cependant j’étais •plus jeune que toi et n’ai jamais écouté les galants; j’étais bien sotte!
« Il haussa les épaules et alla fumer sa pipe dans
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le jardin. Le surlendemain, elle continua sur le même air :
« — Quand un roi ne veut pas ressembler à un porc à l'engrais, il doit avoir de l’ambition et désirer devenir bon Dieu, ne fût-ce que pour donner à chacun de ses sujets le temps qui convient à son blé.
« Les jours avaient beau se suivre, ils se ressemblaient tous; mais aux prières succédèrent les reproches, puis vinrent les injures et les menaces; elle mit même le bonhomme au pain sec, mais il fut héroïque. Malheureusement il s’impatientait quelquefois, l’homme n’est pas parfait, et un jour qu’elle l’avait bien tarabusté, il s’écria tout hors de lui :
« — Te tairas-tu, madame Bonbec? Et il lui appliqua sa main dans le dos en manière de bâton.
« Alors elle cria de toutes ses forces : « Mon mari m'a battue ! » pleura encore plus fort et répondit à toutes les consolations de ses filles de chambre : « Mon mari m’a battue ! »
« Le bonhomme comprit qu’il n’avait plus qu’à obéir; il tira sans mot dire du côté de la fève, et monta d’échelette en échelon. Il ne se pressait pas, pourtant il arriva, se gratta la tête et frappa bien discrètement à la porte : Pan! pan! Il entendit une grosse voix qui disait :
« — Je parie que c’est encore ce mauvais bonhomme.
« — Hélas! oui, mon bon saint Pierre, répondit-il,
et je suis perdu si vous n’avez jamais eu de femme.
« — Pas si bête! reprit brusquement saint Pierre; et mal te viendra de t’être cru plus avisé que moi, car tu vas redevenir aussi pauvre qu’avant de m’avoir rencontré.
« Le bonhomme voulait demander grâce et conserver au moins quelques rentes; mais il se retrouva sur la terre, et aperçut à la porte de sa chaumière sa femme qui ûlait comme autrefois de mauvaises étoupes. Rien n’était changé; seulement la chaumière menaçait encore plus ruine, et les vêtements de la femme étaient encore plus délabrés. Dès qu’elle le vit, elle se leva toute colère et lui reprocha de prendre toujours conseil du tiers et du quart, et de ne pas être un homme : mais il alla couper un bâton dans la haie et elle se tut.
« Bientôt après elle mourut du chagrin d’avoir tout perdu par sa convoitise. Quant au bonhomme Misère, il se consola en pensant qu’il avait perdu aussi sa femme, et continua à chercher son pain. Si vous le rencontrez, faites-lui la charité pour l’amour de Dieu. »
La morale de ce conte est claire, mais petite en comparaison de l’enseignement donné par le texte de la Bibliothèque bleue. Ici le bonhomme Misère n’apparaît plus avec la douce résignation qui fait penser aux figures naïves, agenouillées sur les mois
numenls du moyen âge. Cette femme ambitieuse, toujours mécontente de son sort, est un type d’un médiocre intérêt, et le peuple, avec son profond sentiment critique, semble n’avoir pas eu grand souci de la légende, puisque, dans un pays où l'imprimerie consacrait de semblables traditions, le récit, resté seulement dans la mémoire des vieilles femmes, a eu besoin d’être recueilli un jour par un érudit.