‹ Histoire de l'imagerie populaireChapitre 36 sur 64 · LE BONHOMME MISÈRE EN BRETAGNE · texte numérisé non relu

LE BONHOMME MISÈRE EN BRETAGNE

Je connais un autre Misère ; mais son caractère a été tout à fait transformé par un poète populaire breton. Ce n’est plus le bonhomme du conte. Misère devient la vibrante symbolisation des misérables sans pain, sans feu, sans toit. L’auteur de ce güerz de révolte fait rencontrer le Juif-Errant avec Misère, et comme l’indique le titre du poème, une véritable « dispute » a lieu entre eux.

« Approchez tous, gens de toute condition, venez entendre chanter une dispute entre les deux per-

sonnages les plus vieux qui soient sur la terre, et qui, hélas! doivent vivre jusqu’au jugement dernier.

« L’un se nomme Isaac le Marcheur, l’autre a nom Misère, à cause du deuil et des maux qu’il sème en tout lieu; l’univers entier soupire après sa mort.

« Près de la ville d’Orléans se sont rencontrés les deux vieillards, et ils se sont salués. Isaac se croyait de beaucoup le plus âgé ; mais non, il vient de rencontrer quelqu’un qui est plus vieux que lui.

« Misère en le voyant : — Salut, Isaac le Marcheur, d’où viens-tu? Quel métier fais-tu dans ce monde? tu as l’air abattu, harassé de fatigue.

« — Dieu m’a condamné à marcher continuellement, nuit et jour, pour me punir d’une faute, un grand péché. Oh! que je voudrais quitter ce monde! Mais la mort inexorable ne songera à moi qu’à l’heure où sonneront les trompettes du jugement dernier !

« Ami, depuis que je cours ce monde, je n’ai jamais rencontré personne d’aussi âgé que vous; je me croyais l’homme le plus vieux de la terre, mais, à mon grand étonnement, j’ai trouvé mon maître.

« — Hélas! hélas! oui, répondit Misère; tu n’es encore qu’un enfant comparé à moi. Tu as, dis-tu,

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dix-sept cents ans? Moi, j’en ai plus de cinq mille! Et tu oses me dire que tu es vieux!

« Lorsque Adam, notre premier père, commit le péché, en transgressant les ordres de Dieu, ce fut alors que je naquis. Je le suivis dans son exil ; après lui, ses enfants m’ont nourri, m’ont donné asile, et ils le feront, je l’espère bien, jusqu’à la fin du monde.

« — Mon père, dit Isaac, puisque nous nous sommes rencontrés, dites-moi votre nom et quelle est votre occupation, car grand est mon étonnement de vous entendre dire qu’il y a cinq mille ans que vous habitez ce monde.

« — Mon nom est Misère; mon plus grand plaisir a été toujours de tourmenter l’humanité. Partout où je vais, la peine et la douleur m’accompagnent; je suis la cause de mille malheurs, je suis le père de la cruauté.

« Toi, plus que tout autre dans ce monde, tu dois me connaître; depuis que tues né, je te suis comme ton ombre. Tu connais tout mon pouvoir, misère et pauvreté ne te sont pas inconnues.

« — Ah ! si c’est toi qui tiens ce pauvre monde dans tes serres cruelles, pourquoi n’es-tu mort? ou mieux encore, plût à Dieu que tu n’eusses jamais

vu le jour! Pour moi, pauvre infortuné, je ne connais que trop ta puissance !

« Eh bien! à présent que je sais ton nom, retiretoi loin de moi, vieux misérable! retire-toi, et me laisse en repos. Quand je songe aux tortures dont tu te plais à m’abreuver, depuis dix-sept cents ans, mon cœur se révolte et s’indigne!

« — Quand sonneront les trompettes, pour convoquer les morts au jugement de Dieu, quand finira ce monde, alors seulement, je me retirerai de toi, ô Isaac; mais jusqu’à ce jour, sois en proie à la misère, à la douleur, aux peines de toute sorte.

« — Ah! tu es le plus méchant génie qui fut jamais au monde! Tous, grands et petits, subissent ton infernale tyrannie; les riches eux-mêmes et les marchands n’en sont pas plus à l’abri que le pauvre.

« — Tu dis vrai, Isaac, les riches et les nobles ont aussi connu ma puissance; qu’ils se tiennent sur leurs gardes nuit et jour, sinon Misère arrivera frapper à leur porte.

« — Je crois que tu as tort d’habiter de préférence sous le chaume. Ya frapper à la porte des riches, tu y seras mieux traité que dans la cabane du pauvre, où le pain manque souvent !

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« — Je compte visiter bientôt leurs châteaux, je veux faire un tour parmi eux. Malheur à eux si je franchis une fois leurs seuils! ils me chasseront difficilement !

« — Yieillard maudit ! tes habits sont trop dépenaillés pour trouver accès chez les riches; dès qu’on te verra rôder autour de leurs demeures, on te fera chasser par les valets.

« — Doucement! mon ami, j’y mets plus de finesse que cela ; nuit et jour je travaille à m’approcher quelque peu, et une fois que je suis entré, bien malin serait qui me mettrait dehors. Les riches arrogants et orgueilleux, je sais en faire des pauvres.

« — O vieillard plein de trahison, de malices et de méchancetés ! toi qui ne cesses jamais de tourmenter le pauvre genre humain, qui ris de ses douleurs et bois avidement ses larmes, quand donc finira ta tyrannie !

« — Que ceux-là qui ne veulent point recevoir ma visite fuient la fainéantise et la prodigalité. 11 se rencontre parfois des hommes de cœur chez lesquels j’entre et qui savent me chasser et me renvoyer chez d’autres, qui me gardent.

« — C’est donc l’esprit du mal qui t’envoya sur la

LE JUIF-ERRANT

d’après une gravure de la fabrique d’Epinal.

terre ! Ya, retire-toi bien loin, mes yeux ne peuvent plus supporter ta vue. Vieillard maudit, ne cesseras-tu donc jamais de me persécuter?

« — Mon cœur ne connaît pas la pitié ! Jeunes et vieux, amis et ennemis, tous me trouvent également impitoyable! Que ceux qui ont bonne envie de me chasser loin d’eux, aient recours au travail !

« Ainsi donc, vous qui m’écoutez, si vous voulez éviter la visite de Misère, tenez-vous bien sur vos gardes; il a été à Paris, à Marseille et à Bordeaux. Fasse le ciel que les Bretons ne voient jamais son hideux visage ! »

M. Delasalle dans la Mosaïque de l’Ouest , M. Émile Souvestre dans le Foyer breton, avaient déjà donné une interprétation de ce güerz, mais en en affaiblissant considérablement les accents, comme s’ils eussent craint de rendre leur province natale, la Bretagne, responsable des imprécations du poète. Un érudit et un chercheur, M. F.-M. Luzel, qui ne recule pas devant la réalité, m’a traduit littéralement le güerz qui s’imprime toujours à Morlaix et que les colporteurs du pays vendent dans les marchés et les foires.

Un tel document doit être présenté sans voiles. Pourquoi cacher les plaintes d’un peuple? Elles se font jour tôt ou tard et bien autrement menaçantes qu’en poésie. Ce güerz fut composé par un poète.

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peut-être aussi misérable que ceux dont il traduisait les sentiments.

— Il date de près de deux siècles, disait M. Delasalle.

— Il date d’aujourd’hui, répondrai-je, puisqu’il s’imprime encore et qu’il trouve des oreilles pour l’écouter.

Sans doute, à ce propos, un économiste conclurait que dans les villages où s’achète ce cahier, la vie doit être pénible, le pain difficile à gagner.

Je ne peux m’empêcher de comparer l’action douce et consolante du bonhomme Misère dans les campagnes de la Normandie et de la Champagne avec l’amertume du qüerz breton, dont un vers me frappe particulièrement :

« Va frapper à la porte des riches! »

YII

DEllNIÈRE APPARITION DE MISÈRE

Misère se montre une dernière fois en compagnie de Monsieur Têtu et de Miss Patience. C’est encore la Bibliothèque bleue qui nous fournit ce texte; mais Misère n’est plus que le personnage épiso-

clique d’un conte symbolique et moral dans lequel un M. Têtu cherche la route du Bonheur en compagnie de la Passion, de la Patience et de la Raison personnifiées 1 . M. Têtu, qui écoute les conseils de la Passion, se laisse entraîner à plus d’un faux pas, malgré les remontrances de la Patience et de la Raison. De nouveaux compagnons se mêlent à la bande : l’Espérance et sa sœur l’Imagination. M. Têtu est pris par leurs beaux discours, lorsque la Raison lui montre un petit homme décrépit, boiteux et difforme, portant une chaîne à la jambe, un pesant fardeau sur les épaules. C’est Misère.

« — Demandez-lui où il va, dit la Raison.

« — Où pensez- vous que j’aille, répond Misère, si ce n’est à la terre du Bonheur, où je suis sûr d’arriver bientôt ?

« — Qui vous l’a dit? lui demande la Raison.

« — Cette dame qui tient une ancre, l’Espérance, réplique le vieillard, et je puis ajouter foi à ses paroles.

1. Ce conte a pour titre : Les Aventures de Monsieur Têtu et de Miss Patience , dans leur voyage vers la Terre du Bonheur , contenant un récit des différentes traverses qu'éprouva Monsieur Têtu en abandonnant Miss Patience pour écouter Miss Passion , et ne voulant pas permettre à Madame la Raison , qu'ils rencontrèrent sur leur route , de les diriger dans leur voyage. A Rouen, chez Lecrêne-Labbey, imprimeur-libraire et marchand de papiers, rue de la Grosse-Horloge, n° 12. — Je n’en connais qu’une autre édition antérieure, datée de Paris, 1786 ; c’est sans doute la première, l’anglomanie étant une maladie de la fin du dix-huitième siècle.

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« En achevant ces mots, Misère prit un chemin de traverse, où M. Têtu allait le suivre lorsque la liaison le retint :

« — Pouvez-vous imaginer que cet homme soit en état de parvenir à la terre du Bonheur? dit-elle. Ne le connaissez-vous pas ? Son nom est Misère. Il a été souvent flatté par l’Espérance, et il est toujours résolu à l’écouter. Je vous donne mes conseils ; mais je vois que l’expérience seule peut vous rendre sage. Si vous ne m’écoutez pas dorénavant aussitôt que je vous aurai parlé, je vous laisserai suivre toutes vos fantaisies. »

M. Têtu ayant essuyé la réprimande de la Raison, ne voulut point, suivant son ordinaire, avouer son erreur. Cependant quand il vit Misère suivre des chemins raboteux et trébucher à chaque pas, il s’étonna d’avoir été assez aveugle pour regarder le bonhomme comme une personne propre à le diriger dans la route du bonheur.

Ce conte est sans doute très moral ; il est en outre fastidieux et l’auteur y fait preuve d’un bon sens par trop enseignant ; aussi l’apologue a-t-il été goûté médiocrement par le peuple, à en juger par la rareté des éditions.

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