CONCLUSION LOGIQUE DU CONTE
Maintenant que le lecteur a été mis à même de comparer l’histoire du Bonhomme Misère avec les récits analogues de l’étranger et de diverses provinces, il ne lui sera pas difficile, je crois, d’admettre la supériorité du texte de la Bibliothèque bleue sur les différentes variantes et imitations.
Dans cet ordre de contes la France l’emporte de beaucoup sur les nations voisines.
Ce que je vais dire prouve peut-être la vanité nationale dont les étrangers nous accusent ; mais Perrault, Galland, La Fontaine, Le Sage, quand ils prennent possession d’un conte, l’améliorent tellement et leurs emprunts sont si considérables qu’ils laissent le prêteur dans l’indigence.
Le normand, qu’on croit l’auteur du Bonhomme Misère 1 , peut être rangé parmi ces heureux conquérants. D’éléments populaires il a tiré un récit
i. Voir aux Note*.
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qui me paraît devoir rester au second rang des petits chefs-d’œuvre français.
Je sais bien que quelques esprits aujourd’hui se gendarment contre la conclusion du conte : « Misère restera sur la terre tant que le monde sera monde. »
Cette conclusion est mal vue du dix-neuvième siècle qui ne veut plus entendre parler de la misère comme d’une chose « divertissante , » qui s’est armé plus d’une fois, a combattu et versé le sang au nom de cette misère, ceux-ci se révoltant, ceux-là voulant comprimer l’audace d’ouvriers sans ouvrage, demandant du pain.
Hélas ! ce ne sont ni les coups de fusil, ni le sang versé qui éteignent la misère. La douce plainte du conteur qui montre le bonhomme résigné, content de son sort, ne demandant qu’à récolter les fruits de son poirier, est plus persuasive qu’un canon de fusil.
Oui, Misère restera sur la terre tant que le monde sera monde ; mais il ne faut pas prendre ce dénoùment comme une raison d’État, un axiome inflexible (qui pousse les gouvernants à détourner les yeux des souffrances des masses.
En étudiant de près le sens de la légende, qui ne laisse pas trace d’amertume dans l’esprit du lecteur, on voit combien le conteur a adouci les angles de la Misère, comme il a eu soin d’en enlever la faim cruelle, la] maigreur livide, et ces mille détails si-
nistres qu’un Irlandais de nos jours eût dessinés à vifs traits pour rendre les souffrances de sa malheureuse nation.
Misère possède encore sa cabane, à côté de sa cabane, un poirier qui l’ombrage- de son ombre pendant l’été et lui donne de beaux fruits a l’automne.
Un petit propriétaire que Misère! Mais le carré de terre qui entoure sa cabane est à lui. Le bonhomme a des goûts modestes ; ses voisins l’estiment ; il dort la conscience en paix.
La philosophie de nos pères est inscrite à chaque page du conte et il serait à regretter qu’elle ne restât pas la philosophie de nos jours. La situation du peuple s’est largement améliorée depuis près d’un siècle ; elle fait maintenant plus que jamais de rapides progrès. Elle ne sera réellement fructueuse qu’avec des goûts modestes et peu de besoins. C’est pourquoi le bonhomme Misère prêtera toujours à méditer, et je ne doute pas qu’un Franklin, s’il avait eu connaissance d’un tel conte, ne l’eût vulgarisé parmi ses compatriotes.
J’aime cette légende et je ne la tiens pas seulement pour une curiosité littéraire. Surtout le fond me frappe, cette trame solide et grossière, semblable aux habits des paysans, qui a résisté à l’action du temps depuis bientôt deux siècles, quand tant de si jolis tissus intellectuels, fins et travaillés délicatement, sont usés et flétris.
On rencontre dans l’art et la littérature populaires
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des différentes nations quelques-uns de ces monuments grossiers en apparence et qui doivent leur durée à ce qu’ils expriment, sous la bonhomie de la forme, les véritables sentiments du peuple, qui fait plus de cas que les habitants des villes du bon sens. Ce bon sens, il l’enferme dans des légendes, des chansons.
Chaque nation donne naissance à des La Rochefoucauld, des Cervantès inconnus, qui tassent, pétrissent, pour ainsi dire, ce bon sens, le font entrer dans le cadre étroit d’un proverbe, d’un conte, et, quoi qu’il arrive : guerres, transformations industrielles et sociales, voilà des œuvres immortelles comme celles d’Homère.