ORIGINES DE CETTE FACÉTIE
Les hommes de la génération qui flotte entre quarante et cinquante ans ont dû plus d’une fois se demander, en s’arrêtant devant les voyantes colorations de M. Crédit mis à mort par de mauvais payeurs, si le peintre, le musicien, le maître d’armes qui tuaient si traîtreusement l’infortuné Crédit, ne devaient pas leur origine facétieuse à un événement plus important en matière de finances.
Crédit est un mot grave dans les sociétés.
Crédit est mort n’avait-il pas pris naissance dans
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une de ces crises gouvernementales où le bourgeois inquiet ferme sa bourse et achève de miner un trône qu’il lui tarde de voir occuper par un nouveau souverain ?
Une ligure accessoire du drame, l’oie, qui tenant une bourse dans son bec, crie : Mon oie fait tout , rappelle le fameux mot du gouvernement constitutionnel : Enrichissez-vous. Mais cette oie appartient à des époques antérieures.
Dans la fameuse estampe représentant le cabaret de Ramponneau1, au milieu des dessins plaisants qui couvrent les murs, entre Bacchus sur son tonneau et M. Prêt-à-boire qui s’écrie : J'ai soif, on remarque le portrait d’un homme mélancolique audessous duquel est charbonné : Crédit est mort, tandis qu’à côté une oie s’avance en criant : Monnoye fait tout.
Monnoye fait tout est un calembour de la race des jeux de mots que se plaisaient à fabriquer les conteurs de la Renaissance. Ce calembour se retrouve également sur d’anciennes enseignes. « On voit encore près des piliers des halles, dit M. Jaime [Musée de la Caricature, 1838), une enseigne de cordonnier : Prenez tous mes souliers et laissez là mon oye. »
Le peuple garde longtemps ses plaisanteries, et
1. Voir une reproduction de cette gravure, en tête des Chansons populaires, par M. Ch. Nisard, Dentu, 1867, 2 vol. in-18.
CRÉDIT EST MORT
les inscrit sur des objets de nature si diverse qu’il est rare qu’ils échappent aux recherches des archéologues. J’écris ces lignes en face de deux grands brocs de faïence, dont le premier porte sur sa panse, en auqustales :
Le dernier Entré La Canne en Main Doit Verser Dv Vin.
Sur le second broc on lit :
Monnois Fait Tout.
Ces deux énormes pichets étaient en usage dans le compagnonnage. Le dernier entré, la canne en main, le prouve. Peut-être ces brocs se trouvaientils sur la table de quelque mère de compagnons, pour désaltérer une bande d’ouvriers qui traversaient le pays ; en tous cas l’inscription témoignant de la suprême importance de l’argent était reproduite en plus d’un endroit, et particulièrement chez les cabaretiers.
Un marchand graveur du quai de la Mégisserie, Jacques Lagniet, a donné place dans son Recueil des plus illustres proverbes (Paris, 1637, in-4°), à quelques-unes des facéties qui amusaient le peuple pendant la jeunesse de Molière.
Une planche de ce Recueil représente un groupe d’hommes causant sur une place publique près d’un
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monument où est étendue une figure dans son linceul ; près de là, un homme prie, et deux autres versent des larmes. Sur la table du monument est écrit :
CRÉDIT EST MORT
Et au-dessous, comme épitaphe :
Courons petits et grands à cet enterrement ;
Xostre crédit est mort, sa gloire est en fumée.
Il ne nous reste plus qu'un peu de renommée
Que nous allons poser dessus son monument.
Tel est le sujet principal. Dans le haut de la planche , en face d’un bâtiment à fenêtres grillées près duquel est dressée une sorte de guérite, on voit un homme à cheval arrêté par des archers armés qui cherchent à le désarçonner, et sur les pavés de la place publique se lisent ces paroles :
Crédit est mort Il faut payer.
La gravure est de plus illustrée de deux vers qui ont un double caractère, l’un facétieux, l’autre proverbial :
Si prete non ranl si rant non tout si tout non tel si tel non gré Car a prester cousin germain, au rendre fils de putain.
RCUffuurs h o LÜUS/rs Chavrc/uiCuA-J bcuXa/ncpinS l/’a cjnuncL^ c L <m [*mj JonJfrenM, \vrL nvw^AjiAWAYL
^kfjuu yuz- U. crûùl lut mis dÿfiu s La fomûe. pOo." uC^ iicn^pLui .UL^rxJoUt-afjLi o*\w pyopnu. —
TUpTtvnCu paa un voisins ou Mrra/n 'Q/>ocua) pk^vr/L iarrtnoy^ AcàUî/m-t/yvl /)lw-<y,Ycv>'
F ourr lu mauvais fayuwx surtout amal/wn Ternie 7t *^/a ^rlu'
A<£BAP.
O.BPUX.
D’après une estampe du dix-septième siècle
CRÉDIT EST MORT
La légende au bas est plus précise :
Rôtisseurs, Hosteliers, Chaircutiers, Boulangers,
Depuis que le Crédit fut mis dessous la tombe,
Ne prestent à pas un, voisins ou estrangers.
Pour les mauuais payeurs surtout ce malheur tombe ;
Les grands et les petits souffrent fort maintenant Qu’ils n’ont plus de Crédit l’assistance propice.
Chacun pleure et larmoyé, hautement se plaignant Gomme un enfant qu’on seure de sa nourrice.
Les quatre derniers vers semblent avoir trait à un événement politique.
Le manque de Crédit a frappé sur « les grands » comme sur « les petits; » et cependant, de 1620 à 1637, je ne sache pas de révolution financière qui ait influé assez vivement sur la fortune publique pour avoir donné lieu à cette estampe.
A défaut de renseignements historiques, il faut se rabattre sur les détails habituels de la vie.
De mauvais payeurs ont ruiné le crédit chez les fournisseurs de diverses espèces, et ceux-ci, pour l’empêcher de revenir, l’ont enfermé dans une tombe.
Rien ne paraissait devoir éclairer la question, lorsque M. Rathery publia une note au sujet de l’ancienne popularité de cette facétie : « Voici, disait-il, un document qui permet de faire remonter la légende à une époque notablement antérieure. Je le trouve dans un ouvrage de François Sweert, écrivain anversois, qui mourut en
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1020 : Epitaphia jaco-seria, latina, gallica, etc. (Cologne, 1623, in-8). Dans la partie consacrée à la France, au milieu d’épitaphes et inscriptions recueillies principalement dans les villes du Nord, telles qu’Arras, Amiens,Valenciennes,etc.,et dont la plupart se rapportent à des personnages et à des faits historiques, on en rencontre d’autres qui sont de véritables pièces satiriques affectant la forme d'épitaphes :