‹ Histoire de l'imagerie populaireChapitre 48 sur 64 · Mon exemplaire est de 1850, imprimé à Valladolid · texte numérisé non relu

Mon exemplaire est de 1850, imprimé à Valladolid

Cette farce a duré six siècles; mais je crains que sa dernière heure ne soit sonnée.

Le comique et plus particulièrement le grotesque sont soumis à des "variations de modes qui se font sentir aujourd'hui plus que jamais. Nous sommes devenus plus délicats, on peut presque dire meilleurs, en ce sens que les difformités physiques prêtent plus aujourd’hui à la pitié qu’à la risée.

J’ai montré dans Y Histoire cle la Caricature moderne la grandeur et la décadence de Mayeux. La farce des bossus tirait ses éléments de succès des mêmes moyens. Trois bossus amusaient extraordinairement le peuple au dix-septième siècle : les premières années du gouvernement constitutionnel furent emplies par les mésaventures du fameux bossu.

Ce genre de déviations nous laisse froids aujourd’hui, et on n’y trouve guère matière à rire. Sans médire de l’art flamand, on se demande pour quel motif les Flamands du dix-septième siècle se plaisaient à peindre des extirpeurs de loupes tenant le patient dans leurs mains armées de bistouris, et conviant tout le village à une opération qui faisait éclater de rire chacun. Il faut la profonde entente de la couleur d’un Brawer pour nous faire oublier le côté sanglant d’une telle chirurgie qui n’évoque à l’heure actuelle aucune idée plaisante.

11 en est de môme des bossus du théâtre de Taburin. Et, si j’ai prêté quelque attention à ce Grat-

LA FARCE DES BOSSUS

telard, c’est plutôt à cause de sa parenté avec de semblables figures italiennes ; ces personnages de sac et de corde, ne les retrouve-t-on pas à quelques années de là, plus lins et plus alertes, dans les comédies de Molière ?

L’ABBÉ CHANU

LES QUATRE VÉRITÉS. — LES MISÈRES DES PLAIDEURS LE CATÉCHISME DES NORMANDS

Le juge préoccupa souvent les imagiers populaires ; on le voit dans diverses estampes adjoint aux trois ordres représentés par le prêtre, le soldat, le paysan. Religion, Justice, Armée, Agriculture répondaient directement aux sentiments des gens du peuple il n’y a pas cinquante ans encore : c’était avec un chef à la tête, Empereur ou Roi, la forme et les moyens d’action du gouvernement le mieux compris des masses.

L’IMAGERIE POPULAIRE

Dans Y Image des quatre vérités,

Le prêtre dit : — Je prie pour vous tous.

Le paysan : — Je vous nourris tous.

Le soldat : Je vous défends tous.

Le procureur : — Je vous mange tous.

Cette estampe satirique fait mieux que nulle autre comprendre l’idée que se forme le paysan de la Justice ou, pour mieux dire, du tribunal où il a souvent assisté en qualité de plaideur. Il enveloppe dans une même raillerie tout ce qui touche à la magistrature. Pour le paysan, juge, procureur, huissier ne font qu’un ; ils portent la même robe.

Qui pense ainsi? Le plaideur; mais combien ne compte-t-on pas de plaideurs parmi les paysans?

C’est en cette matière surtout qu’apparaît le trait d'union qui relie l’Imagerie à la littérature populaire. Ce sont des sœurs jumelles qui se quittent rarement et se prêtent un mutuel appui. Ce que ne dit pas l’une est exprimé par l’autre et c’est pourquoi il est utile de signaler divers ouvrages sur les plaideurs qui, s’ils n’ont pas fourni de motifs particuliers aux imagiers, leur ont tracé des épisodes.

La Bibliothèque bleue fut la Bible des tailleurs sur bois; on ne peut passer cette Bible sous silence.

Les Normands excitaient surtout la verve des anciens conteurs par leur singulier amour des procès et leur esprit de chicane. Qui dit Normand

L’ABBÉ CHANU

dit plaideur : aussi la littérature populaire n’a-t-elle eu garde de laisser perdre ce type.

C’en est donc fait, Straton , tu ne veux rien entendre,

Quels que soient mes conseils, tu ne saurais t’y rendre. Ennemi déclaré de ton propre repos,

Tu veux plaider : au moins écoute encor deux mots.

Dans cette occasion les imprimeurs de cette littérature sont en défaut; ils ont recueilli dans leur collection un ouvrage indigne d’y entrer. Les Misères des plaideurs, consignées dans une mortelle pièce de vers, sont aussi tristes que les comédies à caractère qui, fondues dans un môme moule académique, se produisirent à la suite de Destouches.

Tes intérêts tu garderas .

Ces deux mots se continuent pendant trois cents vers, le comble de l’ennui. Il n’y a rien de populaire dans cette littérature que son enveloppe et son prix.

Au début de la Bibliothèque bleue, l’imprimeur prenait le premier livre venu d’un rimailleur de province, enthousiaste de Boileau ; il en détachait les Misères des plaideurs, titre alléchant pour les gens de la campagne, et le colporteur, venant à l’imprimerie chercher les nouveautés, s’en retournait au village, sans se douter que dans ce petit cahier étaient inclus des vers fades, raisonneurs,

L’IMAGERIE POPULAIRE

sans gaieté, qui avaient ouvert sans doute à son auteur les portes d’une académie de province.

Le Catéchisme des Normands, quoique en prose, n’a pas une valeur bien supérieure. Cet opuscule, daté de 1817, composé par un « docteur de Paris, » est en demandes et en réponses. « D. Êtes-vous Normand? R. Oui, par la grâce de ma naissance et par la grâce de mon intrigue. — D. Quel est le siçjne du Normand? R. C’est d’être toujours prêt à faire de faux serments en faveur de celui qui lui donne le plus d’argent. — D. Quelle est la foi du Normand? R. C’est de trahir ses plus grands amis. — D. Comment connaissez-vous le Normand? R. Je le connais en ce qu’il a beaucoup d’amour pour sa personne et ses propres intérêts et point du tout pour son prochain. »

Qu’on joigne à ce catéchisme une parodie des commandements de l’Église :

Dieu en vain tu jureras Pour affirmer un faux serment.

L’argent d’autrui tu n’épargneras Ni son bonheur pareillement.

Le bien d’autrui tu ne rendras Et garderas à bon escient,

on a une idée de l’esprit qui inspirait l’auteur du Catéchisme des Normands ; mais la véritable littérature populaire sort triomphante de l’amas de mauvais livres sous lequel elle est enterrée.

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