‹ Histoire de l'imagerie populaireChapitre 49 sur 64 · LES QUATRE VERITES · texte numérisé non relu

LES QUATRE VERITES

tirées de l’Histoire de l’Imagerie chartrame.

L’ABBÉ CHANU

l’entrée DE l’abbé CHANU EN PARADIS

Surtout le conte de Y abbé Chanu fait oublier de telles platitudes. Ce petit morceau est plein de gaieté et de raillerie. Quoique l’abbé y soit accusé d’avoir ruiné de pauvres gens, d’avoir trempé dans quelques procès injustes, on n’y sent rien d’amer contre le catholicisme. C’est une malice contre un abbé et non pas contre les abbés. L’anonyme et spirituel auteur de cette brochure populaire n’a cherché que le comique de la situation et du dialogue.

L’abbé Chanu est mort : il s’adresse à saint Pierre : « Bonjour, saint Pierre, je ne croyais pas être sitôt des vôtres; je viens vous demander une petite place en paradis, je vous promets que je ne serai point importun. » Saint Pierre répond qu’il n’y a point de place, et qu’il en a renvoyé bien d’autres qui valaient mieux que l’abbé. « Yoilà une singulière aventure, reprend l’abbé Chanu; permettez-moi un petit moment, je suis seul; si vous aviez

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un peu plus d’éducation, vous y mettriez un peu plus de politique. D’ailleurs je veux parler à M. Saint- Judc, du parlement de Normandie, j’ai quelque chose à lui dire. — M. Saint-Jude n’est point ici, dit saint Pierre, il est en purgatoire. » L’abbé s’étonne qu'un homme aussi considérable qu’un magistrat du parlement de Normandie soit en purgatoire. « Et moi, dit-il, où irai-je? — Aux enfers, répond saint Pierre, votre place y est retenue il y a longtemps... Vous ne pouvez parler à M. Saint- Jude. Allez donc prendre la place qui vous est réservée ; vous trouverez Cerbère à la porte ; il ne vous dira mot, tout est arrangé en conséquence contre vous, il y a plus de trente ans. — Je ne suis pas des plus réjouis, s’écrie l’abbé, qui me conduira? Je ne connais ici personne ; n’y aurait-il quelqu’un qui me conduise, en lui promettant quelque chose ? »

Saint Pierre appelle deux anges rebelles et leur confie l’abbé Chanu. En chemin l’abbé interroge ses conducteurs sur l’enfer et sur la cause de son châtiment ; ceux-ci, tout en le plaignant, lui racontent ce qu’ils savent : divers morts se sont plaints de l’abbé Chanu, qui commettait des injustices de son vivant. — « Vous avez fait gagner des procès injustes, lui dit un des anges; vous avez ruiné de pauvres gens qui vous regardaient comme un oracle. L’argent qu’ils vous payaient pour l'es frais que vous disiez vous être dus, vous leur en redevez encore considérablement; vous êtes mort sans penser à restitution.

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Tous ces gens-là ont déposé contre vous. Mon pauvre abbé, vous êtes des nôtres, sans ressources et sans espérance. »

A mesure qu’on approche, l’abbé trouve que la chaleur est énorme. — « Vous vous plaignez tôt, lui dit l’ange rebelle, ce n’est encore que la fumée. — Encore s’il y avait audience, juges ou parlement, peut-être on pourrait juger plus sainement mon affaire. » Heureusement on rencontre en chemin l’huissier Cossard. — « Bonjour, mon ami, bonjour monsieur Cossard. Comme vous voilà? — Bien chaudement , monsieur l’abbé , dit l’huissier. — Dites-moi , monsieur Cossard , n’y aurait-il pas moyen d’aller en purgatoire? M. Saint-Jude y est. Si je le trouvais une fois, le diable aurait beau faire. — Cela est vrai, répond M. Cossard, si vous y étiez une fois, ce serait bon. Yoilà le chemin. Mais voyez le gros animal qui garde la porte : c’est lui qui gouverne tout; il s’appelle Cerbère et ne quitte jamais que par l’ordre de Griffon. — M’obligeriez-vous bien, monsieur Cossard, de donner une assignation à Griffon, qui est si méchant? — Par devant qui? demande l’huissier. — Par devant M. Pluton, dieu des enfers. — A la bonne heure ! si cela vous oblige, je le veux bien. »

L’abbé Chanu dicte l’exploit suivant :

« L’an mil sept cent quatre-vingt-dix, le douzième jour de la présente année, à huit heures du matin, à la requête de M. l’abbé Chanu, détenu dans

ià

les Enfers, de la Fournaise-Ardente, paroisse des Flammes-Dévorantes, il demande lieu et domicile dans le Purgatoire, maison demeurante de M. Saint- Jude; Jean-Nicolas Gossard, huissier exploitant par tous les Enfers, demeurant rue du Soufre-en-Feu, soussigné, donne assignation à M. Griffon, directeur général des lieux infernaux, demeurant rue du Gouffre, paroisse des Eaux-Basses, à son domicile, parlant à sa personne, à comparoir jeudi prochain par devant M. Pluton, pour se voir condamner. »

L’huissier part avec son exploit et va chez M. Griffon. — « Je suis, monsieur, dit-il, votre serviteur, avec bien du respect. Yoici un mot de lettre que M. l’abbé Chanu vous envoie. C’est un exploit pour porter au juge. » Griffon porte l’exploit. « Monsieur Pluton, voyez une assignation que l’abbé Ghanu m’a fait donner ; il demande la liberté. » Pluton se fâche, dit que celui qui l’assigne est un insolent, et ordonne de déchaîner Cerbère pour dévorer l’imprudent abbé quand il arrivera.

Mais pendant qu’on déchaîne Cerbère, l’abbé Chanu en profite pour enfiler le chemin du Purgatoire. — « C’est bon, dit Cerbère, il ne trouvera pas les portes ouvertes pour y entrer ; il reviendra sûrement. » Cependant on ne voit point reparaître l’abbé, et Cerbère gronde entre ses dents : — « On aurait mieux fait de me laisser à ma place que de me faire courir après cet homme-là; je prévois que je ne le trouverai pas facilement. » Griffon, Cerbère et Plu-

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ton se tourmentent à raison, car l’abbé Chanu a pénétré dans le Purgatoire, où la première personne qui s’offrè à lui est le membre du parlement de Normandie. — « Monsieur Saint-Jude, j’ai l’honneur de vous souhaiter le bonjour. — C’est le pauvre petit abbé Chanu! dit M. Saint-Jude. Ah! bonjour, mon ami. D’où venez-vous? — Des enfers. — Quoi ! des enfers ! Comment avez-vous fait pour en sortir ? — Je me suis d’abord présenté à saint Pierre : il m*a refusé et m’a envoyé au diable; mais je souffrais trop; je l’ai fait attaquer par M. Cossard que j’ai trouvé heureusement aux enfers. Quand le diable a vu mon assignation, il a été trouver le juge pour lui compter mon procès. On a déchaîné Cerbère après moi. Il venait après ma culotte; je l’ai aperçu de loin, et je me suis sauvé par le chemin où il était à garder à la porte et je suis venu vous trouver. — - Qu’il a d’esprit, ce pauvre petit abbé Chanu ! s’écrie M. Saint-Jude ; il me disait toujours bien qu’il se retirerait des mains du diable. Mais qu’allez-vous faire ici? Je pars demain en paradis. — C’est bon, dit l’abbé, vous m’y mènerez avec vous, si vous voulez bien. — Je le voudrais bien, mais il n’est pas possible pour le moment, puisque saint Pierre vous a refusé. — Mettez-moi sous votre robe, dit l’abbé Chanu toujours inventif. Saint Pierre ne s’en doutera pas. Une fois que j’y serai entré, bien habile qui m’en chassera. — J’aurai bien des reproches, dit M. Saint-Jude en se consultant. N’importe, partons. »

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Us arrivent à la, porte du paradis. — « Bonjour, saint Pierre, dit le membre du parlement de Normandie. Votre pauvre Saint-Jude a fait son temps.

— Entrez, monsieur, dit saint Pierre, qui aperçoit seulement alors l’abbé Chanu. Quel est cet hommelà? Il est damné. Qu’on le chasse! — Ayez pitié de lui ! dit M. Saint-Jude, c’est mon ami et mon clerc. — Ah! se dit l’abbé, j’y suis entré et j’y resterai. Quand on est une fois ici, on n’en ressort jamais. »

Saint Pierre finit par en prendre son parti.

— « Voilà, dit-il, un tour dont je ne me serais pas douté; mais il n’entrera désormais aucune personne avec des robes qu’elle ne soit visitée aux portes. »

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