Voir Millin et Roparts
LUSTUCRU
Au nombre des sobriquets familiers restés en France dans quelques provinces, est celui de Lustucru, nom d’assonance comique, qui, en compagnie de Malbrough, Grattelard, Roquelaure et Gribouille, sonne joyeusement à l’oreille du peuple.
En remontant à l’origine du nom dans les registres de l’état civil de l’érudition, on comprend pourquoi la mémoire du peuple a conservé le souvenir de Lustucru.
Lustucru, au dix-septième siècle, avait entrepris d’adoucir le caractère des mauvaises femmes. A l’époque où le réformateur proposa son remède, à la ün du règne de Louis XIII, les femmes se livraient à de grandes dépenses d’habits et de paroles ; le langage des Précieuses tournait la tète des maris.
comme leur amour des dentelles allégeait la bourse des hommes.
Tout ce qu’il y a de mauvais dans la femme s’agglomérant dans sa tête, Lustucru proposait d’envoyer cette tête chez le forgeron et de la reforger à coups de marteau, jusqu’à ce que l’ouvrier en fît sortir les principes pernicieux.
Telle fut l'idée exprimée par un courageux citoyen, au moment du triomphe des Précieuses !
On pense quels cris amena l’annonce de ce moyen curatif. Il n’y a qu’à se souvenir de l’indignation dont fut accablé Proudhon, de 1848 à 1850, pour s’être permis de rappeler au bon sens quelques folles, réclamant pour leur sexe le droit d’être électrices et éligibles.
Lustucru eût été lapidé s’il eût existé. Son moyen de réforme était véritablement trop barbare.
L’imagerie populaire toutefois s’empara de son idée, et le graveur Lagniet, au Recueil des plus illustres proverbes , a donné une image de la réforme radicale du caractère des femmes avec cette légende :
« Céans Mre Lustucru a un secret admirable, qu’il a rapporté de Madagascar, pour reforger et repolir, sans mal ni douleur, les testes des femmes acariastres, ligeardes, criardes, diablesses, enragées, fantasques, glorieuses, hargneuses, insupportables, sottes, testues, volontaires, et qui ont d’autres incommodités, le tout à prix raisonnable, ceux riches pour de l’argent, et ceux pauvres gratis. »
Quoique la guérison fût obtenue « sans mal ni
LUSTUCRU
douleur, » les Précieuses ne parurent pas vouloir s’y prêter.
Tallemant des Réaux s’est chargé de nous apprendre qui était ce Lustucru :
- « Quelque folâtre, dit-il, s’avisa de faire un almanach, où il y avoit une espèce de forgeron, grotesquement habillé, qui tenoit une femme avec des tenailles et la redressoit avec son marteau. Son nom étoit L’Eusses-tu-cru, et sa qualité médecin céphalique, voulant dire que c’étoit une chose qu’on ne croyoit pas qui pût jamais arriver que de redresser la tête d’une femme. »
Ainsi L’Eusses-tu-cru ou Lustucru (la dernière orthographe a prévalu) était un personnage fictif chargé de continuer les plaisantes inventions du passé, peut-être un descendant de l’inventeur qui avait déjà publié à Rouen le Discours facétieux des hommes qui font saller leurs femmes à cause qu’elles sont trop douces.
Quoi qu’il en soit, ce Lustucru peu galant fut puni. Pour populariser sa doctrine, il s’était servi de l’imagerie, il périt par l’imagerie. De nombreuses estampes furent lancées représentant Lustucru massacré par les femmes 1 .
Il faut remarquer en faveur de la galanterie française qu’une attaque contre les femmes amène aus-
1. Voir au Cabinet des Estampes le Recueil des bouffonneries de l’abbé de Marolles, t. II.
L’IMAGERIE POPULAIRE
sitôt une défense ; si une accusation contre le sexe féminin semble trop rude, aussitôt les défauts de l'homme sont traduits à la barre de l’imagerie populaire. D’autres estampes parurent représentant : L’invention des femmes qui fera ôter la méchanceté de la tète de leurs maris. Le théâtre, quelquefois à la piste de la caricature, trouva bon d’introduire ce Lustucru à la scène. Saumaize, dans la comédie des Véritables Précieuses (1660), fait intervenir un poète qui récite une pièce de vers : la Mort de Lustucru lapidé par les femmes 1 .
1. On voit dans l’importante Bibliothèque de POpéra-National, formée en grande partie grâce aux soins et à la générosité de M. Charles Nuitter, une affiche de théâtre non datée (vers 1660), qu’il faut citer tout entière, quoique la partie consacrée à Lustucru n’en forme pas la tête :