Mémoires du duc de Raguse, t. I, p
DE L'IMPÉRATRICE JOSÉPHINE. aS3
qui ne vienne sur le grand canal pour en jouir , et , dans la circonstance dont je parle , cent cinquante mille curieux au moins occupaient les maisons ou les toits bordant le grand canal ; plus de cinq cents barques 9 grandes ou petites , et plus ou moins ornées suivaient la course. Le second jour on fit une promenade sur Teau; un repas fut donné au Lido; toute la population suivait sur des barques, et toutes les barques étaient couvertes de fleurs, de guirlandes et retentissaient de musique. Enfin le troisième jour la promenade se fit la nuit. Le palais et les maisons du grand canal, illuminés d'une manière éclatante, éclairaient une multitude de barques couvertes elles-mêmes de feux de couleur. Après une promenade de deux heures et un beau feu d'artifice tiré sur Teau, on se rendit à un bal au palais. Si on réfléchit aux moyens résultant de la localité de Venise, à la beauté de Tarchitecture , à ce mouvement prodigieux des barques serrées les unes auprès des autres, et donnant ridée d'une ville qui marche; si l'on pense aux efforts inspirés, dans une pareille circonstance, à ce peuple dont l'imagination est brillante , le goût exquis et la passion des plaisirs effrénée , on devinera quel spectacle nous fut offert. Ce n'était plus la Venise puissante, c'était la Venise élégante et voluptueuse. »
Mme Bonaparte n'était pas dans la confidence des projets de son époux ; aussi, sans rien feindre et sans avoir à contraindre ses émotions et sa parole, elle put admirer, louer et remercier cette Venise qui la trai-
tait en reine, et comme les victimes de raropbitbéâtre, la saluait avant de mourir.
Rentrée à Passeriauo, Mme Bonaparte vit pendant quelques jours deux célébrités militaires, Bernadette et Desaix, qu'y avait attiré leur admiration pour son époux, admiration cependant d'une nature diverse chez Tun et chez Tautre, car chez le premier elle était basée seulement sur l'estime, tandis que chez Desaix elle venait aussi du cœur.
Cependant les envoyés d'Autriche reculaient toojoursla conclusion de la paix, ne voulant pas consentir à cette cession de Mantoue à laquelle Bonaparte tenait essentiellement comme la garantie de l'existence de la république cisalpine qu'il venait de constituer. Le 16 octobre le débat durait encore. Croyant intimider son adversaire, le comte de Cobentzel menaça de tout annuler si le général persistait dans sa prétention. C'est alors que, dans sa colère de voir perdre ainsi six mois de négociations, d'attente, de travaux et d'ennuis, le général Bonaparte répondit au procédé autrichien par ce geste impétueux qui renversa la porcelaine de prix de M. de Cobentzel, et par la menace de briser avec la même facilité la monarchie autrichienne. Comme à cet emportement, peut-être calculé, Bonaparte joignait l'envoi d'un courrier à larchiduc Charles pour lui dénoncer la reprise des hostilités, les ministres autrichiens eurent peur,el Ton arrêta pour le lendemain même la conclusion de la paix.
Lo traité fut daté de Campo-Formio, petit village
à égale distance de Passeriano et d'Udine/où il ne s'était pas tenu une seule conférence, mais qui avait été neutralisé à cet effet. Marmont fut envoyé afin d'y faire tout préparer pour la signature, mais il n'y avait pas une seule maison convenable pour recevoir les plénipotentiaires. Le colonel Marmont avait ordre, en outre, d'inviter MM. de Gobentzel et de Gallo à se rendre à Passeriano, ce qu'ils firent de fort bonne grâce '• « Des secrétaires des deux légations, raconte M. de Lavallette , firent les copies du traité. Le travail dura toute la journée. Le général était d'une gaieté charmante. Plus de discussions ! Il resta une partie de la journée dans son salon; il ne voulut pas même qu'on apportât des bougies quand la nuit fut venue. On s'amusa à causer et même à faire des contes de revenants, comme si Ton eût été en famille dans un vieux château. Enfin, vers dix heures du soir, on vint lui annoncer que tout était terminé. Il courut au cabinet, signa gaiement , et le général Berthier, porteur du traité, était à minuit sur la route de Paris ^ »
Ainsi fut mené à fin ce traité de Campo-Formio qui faisait autant d'honneur à Thabileté du général français, diplomate improvisé mais supérieur, que cette merveilleuse campagne avait jeté d'éclat sur sa réputation militaire. Entre autres avantages, le traité donnait à la France la limite du Rhin, et affranchissait l'Italie. A la nouvelle de cette conclusion, ce fut
l. Mémoires de Napoléon, t. II, p. 347; et du duc do Raguso, t. I, p. 302.