Lettre du 28 mai 1777. (Ibid
lion et au jargon philosophique, dégénéré alors en mode et en abus. Sa marraine Tadorait , c'est le mot; elle en était fière. Quant au père, dès cette époque, il semble le préférer à son fils aîné, et cetle préférence dura toujours. Enfin , en octobre, le chevalier obtint un congé et s'empressa de venir faire admirer à Noisy sa première épaulette et ces airs militaires qui avantageaient encore sa jolie figure et sa belle taille. Cet officier de dix-sept ans, spirituel, aisé, instruit, adroit aux exercices du corps, rompu déjà aux usages du monde, était bien ce qu'on appelait, comme Tavait dit sa grand' mère, un joli garçon : avec quelques années et quelque expérience de plus, ce sera un cavalier accompli que Ton citera pour son ton et sa tournure, dans une époque d'élégance exquise et de grandes façons.
Le chevalier trouva à Noisy son frère , qui était sur le point d'épouser leur cousine germaine, fille du comte Claude de Beauharnais. Ce projet d'établissement mit en goût Alexandre, malgré sa grande jeunesse, et il témoigna de lui-même à son père son désir bien hâtif de se marier aussi. Le marquis, trouvant l'occasion opportune, s'ouvrit à son fils. Il lui annonça qu'avec le désir d'assurer son bonheur, il avait résolu de lui choisir une femme dans une famille où, en des temps difficiles, et pendant son gouvernement des îles, il avait trouvé dévouement, loyal appui et franche amitié; il pensait, ajoutait-il, qu'il y avait la certitude d'une alliance heureuse, puisqu'elle serait basée sur une estime réciproque depuis long-
temps éprouvée, ainsi que sur un cordial échange de services rendus. Alexandre n'eut pas de peine à deviner. Il avait été élevé dans les sentiments les plus tendres pour Mme de Renaudin et sa famille, qui avait soigné ses jeunes ajis. Il adopta le projet paternel avec Tempressement de son âge et Télan de son cœur; mais il accepta surtout de confiance cette femme inconnue et lointaine, par amour pour sa marraine et déférence pour son père. Le chevalier, naturellement, avait d'abord dirigé sa pensée sur Taînée des filles de M. de La Pagerie qui , selon l'usage, devait s'établir avant ses autres sœurs; mais , au moment d'écrire à la Martinique , le marquis de Beauharnais, qui avait partagé la première impression de son fils, fut pris d'un scrupule de prévoyance paternelle, approuvé par son amie, relativement au trop peu de différence d*âge qui existait entre les deux jeunes gens, l'un âgé de dix-sept ans et lautre de quinze. Joséphine fut donc écartée et le choix se reporta sur sa seconde sœur Désirée, qui n'avait alors que treize ans et quelques mois.
On a raconté beaucoup de fables sur ce premier mariage comme sur tous les principaux faits de la vie de l'Impératrice. En voici, d'après la correspondance originale des parties, l'historique sincère et détaillé. Pour plus de vérité, nous laisserons presque toujours la parole aux acteurs de cette curieuse négociation; elle forme l'un des épisodes les plus intéressants et les moins connus de notre sujet.
Le 23 octobre 1777, M. de Beauharnais écrivit
à M. de La Pagerie la lettre suivante , par laquiiUe il lui demaDclait formellement la main de sa seconde fille pour le jeune chevalier qui , dans cette circonstance et par une attention délicate, attestant son plein assentiment, servait de secrétaire à son père * :
i< Je ne saurais vous exprimer , Monsieur, toute rétendue de ma satisfaction de pouvoir, en ce moment, vous donner des preuves de rattachement et de lamitié que j'ai toujours eue pour vous; elle n'est point équivoque.
(( Mes enfants jouissent à présent de 40 000 livres de rente chacun; vous êtes le maître de me donner mademoiselle votre fille pour partag'>r la fortune de mon chevalier. Le respect et l'attachement qu'il a pour Mme de Renaudin , lui fait désirer ardemment d*ètre uni à une de ses nièces. Je ne fais, je vous assure, qu'acquiescer à la demande qu'il m'en fait, en vous demandant la seconde dont l'I^e est plus analogue au sien. J'aurais fort désiré que votre fille aînée eût eu quelques années de moins , elle aurait certainement eu la préférence, puisqu'on m'en fait lin portrait également favorable. Mais je vous avoue que mon fils, qui n*a que dix-sept ans et demi, trouve qu'une demoiselle de quinze ans est d'un âge trop rapproché du sien. Ce sont de ces occasions où des parents sensés sont forcés de céder aux circonstances. » M. de Beauharnais ajoute que lèche-
1. Lettre du 23 octobre 1777, sans désij^nalion de lieu. (Archives de famille.)
\alier a les qualités nécessaires pour rendre une femme heureuse. Il déclare en même temps à M. de La Pagerie qu'il ne tient nullement à une dot pour son ûls qui y déjà riche de 40 000 livres de rente par rhéritage maternel , en aura encore de son côté près de 25 000. 11 l'invite enfin, d'une manière pressante, à amener sa fille en France le plus tôt possible : k Vous me devez, lui dit -il en terminant, cette marque d'amitié. » Et, dans le cas où, par hasard , M. de La Pagerie ne pourrait la conduire lui-même , il le prie de la confier à une personne sûre, et de lui faire prendre passage, non sur un bâtiment de TÉtat, mais sur un navire marchand où elle aura, dit-il, c une traversée plus commode et plus agréable, » ce qui n'était pas flatteur pour la marine' militaire d'alors.
Dans cette lettre, commune à tous les membres de la famille, le marquis s'adresse ensuite à la mère, et il reproduit sa demande , à peu près dans les mêmes termes. Sentant ce qu'avait d'inusité ce choix d'une fille cadette*, en présence d'une sœur plus âgée : « Ce n'est pas, lui répète-t-il, qu'on ne m'ait dit des choses très-agréables de l'aînée, mais
mon fils la trouve trop âgée relativement à lui *
Mon (ils est digne d'être votre gendre ; la nature l'a (loué de belles et bonnes qualités, et sa fortune est as^ez considérable pour la partager avec une femme faite pour le rendre heureux. C'est ce que j'espère
1 . Le père aime mieux, dans sa gêoe, attribuer celte désagréable exclusion à son fils que d'en prendre lui-même la responsabilité.
trouver dans mademoiselle voire fille , dont on me fait un portrait charmant; qu'elle vous ressemble, Madame, et je ne douterai plus du bonheur de mon fils. »
Après ce compliment gracieux et mérité , venant à l'aïeule , Mme de La Pagerie : « Enfin , Madame, dit M. de Beauharnais avec un redoublement de cordialitéy je me trouve assez heureux pour pouvoir effectuer ce que j*ai tant désiré... • Je ne puis vous exprimer toute la joie que j'aurais de voir cette union de nos deux familles perpétuer l'amitié et l'attachement qui y existent depuis si longtemps. J'espère que Mlle de La Pagerie ne me refusera pas son agrément. Permettez que je l'embrasse; mon secrétaire est le chevalier de Beauharnais. » Enfin, pour ne négliger aucune chance de réussite^ il comprend, dans son insistance , le baron de Tascher lui-même : ce Mettez tout en usage, mon cher baron, lui dit-il, pour déterminer votre frère et votre belle-sœur à envoyer votre seconde nièce en France.... et ne doutez jamais de mon tendre attachement. » On ne peut certes montrer un désir plus vif, un empressement plus affectueux et plus honorable de s'allier à une famille.
Mme de Renaudin avait joint une lettre à ce paquet*. Pour parer à une observation qu'aurait pu faire naître cet envoi d une jeune fille venant ainsi de loin au-devant d'un mari, elle explique ce qui n'avait pas trop besoin de Têtre, que c'est à elle que sa nièce est
1. Lettre de la même date, également sans désignation de lieu. (Archives de famille.)
envoyée afin qu elle puisse compléter son éducation et que les futurs époux aient la faculté de se connaître : a Nous sommes d avis qu'il faut qu'ils se voient et se conviennent avant de rien conclure, car ils nous sont trop chers pour forcer leurs inclinations. » Elle proteste à son frère que sa nièce « trouvera en elle une mère tendre. » Passant au portrait du futur, et moins embarrassée pour le louer que le marquis de Beauharnais : « Il n'est pas, dit-elle, ne donnant aucun frein à sa plume, que vous n'ayez entendu parler de ce cher compatriote. Tout ce que je pourrais vous en dire ne vaudra jamais l'éloge qu'il mérite. Figure agréable , taille charmante, de l'esprit, du génie, de la science, et, ce qui est d'un prix inestimable , toutes les belles qualités de l'âme et du cœur sont réunies en lui ; il est aimé de tout ce qui l'erttoure. » Dans ces vives louanges, il y avait, de la part de Mme de Renaudin, un peu d'amour- propre d'auteur, car le chevalier était, en grande partie, son ouvrage. Elle presse son frère de faire passer sa fille en France et de l'accompagner lui-même , dans le double intérêt de ses affaires et surtout de sa santé, fort délabrée par une fièvre lente et rebelle. Elle lui représente que ses propriétés de la Martinique et de Sainte-Lucie étant en bon état , il peut sans inconvénient faire ce voyage. Elle ajoute, comme M. de Beauharnais, qu'on ne lui demande aucune dot , mais que s'il veut absolument faire quelque chose en vue de ce mariage, ce soit seulement une rente dont il gardera le capital. Prévoyant bien aussi le désir très-naturel de sa famille d'établir
d*abord Joséphine, Mme de Reriaudin s'en explique à son tour en ces termes : « Il est fâcheux que votre ûUe aînée n'ait que trois ans de moins que le chevalier ; mais ce ne sera pas le premier exemple que la cadette soit établie avant Taînée, et il faut croire que le ciel le veut ainsi , puisque Tâge de la seconde convient davantage. »
Non , le ciel ne le voulait pas; et ici admirons les jeux de la fortune j ou plutôt les desseins de la Providence. La demande en mariage de la seconde fille de M. de Tascher était, comme on vient de le voir . datée du 23 octobre y mais, dès le 16 dtf même mois, Désirée était morte, après quatre jours seulement de maladie. Lorsque , en décembre , la lettre de M. de Beauharnais parvint aux habitants des Trois-Ilets, ce fut pour eux un redoublement de douleur, et la perte qu'ils avaient faite leur parut plus cruelle par la pensée du sort brillant qui attendait leur fille si elle eût vécu : « Une fièvre maligne (répond M. de LaPagerie à son ami) a enlevé Désirée, le 1 6 octobre, dans le même temps qu'on songeait à son bonheur*, i» Il se montre reconnaissant de la marque d'amitié qu'a voulu lui donner son ancien général, « amitié dont, dit-il, il n'a jamais douté. » Et comme la famille de Tascher, dans cette demande de Tune de ses filles qu'on ne connaissait point, devait voir surtout, ce qui était la vérité , le vif désir de s'allier à elle, M. de La Pagerié, gêné par la décision de son ami
1. Lettre datée de Sainte-Lucie du 9 janvier 1777. (Archives de famille.)
relative à sa fille aîoée, mais la subissant , offre à M. de Beauharnais, pour son fils, sa troisième fille , Marie-Françoise , surnommée en famille Manette : «Elle a^ dit-il, onze ans et demi, âge également analogue au sien ; la bonté et la gaieté de son caractère répond à une figure qui sera intéressante, et j*espère qu'en joignant à cela une belle éducation, elle sera digne de votre tendresse et de monsieur votre fils. » C'était là, en efTet, une enfant à élever, et il devait entrer dans les vues de Mme de Renaudin de compléter cette éducation et de donner ainsi aux jeunes gens, comme elle l'avait dit, le temps et la faculté de se connaître.
M. de La Pagerie écrit plus en détail à sa sœur, et en père qui sent le prix du riche avenir offert à Tune de ses filles. Nous devons reproduire la plus grande partie de cette lettre, qui fait bien connaître cet intérieur des Trois-Ilets, et nous fournit de précieux détails sur la jeunesse de Joséphine* : « Faut-il, ma chère sœur, en rester là? M. de Beauharnais et son fils n'auraient- ils pas pour la troisième les mêmes sentiments que pour la seconde? C'est le pur attachement pour nous qui les leur a dictés et qui peut leur inspirer les mêmes pour l'une comme pour l'autre. Je vous avouerai d'ailleurs que Manette sera trèsbien de figure; elle joint à une gaieté naïve un caractère sensible; l'éducation fera le reste. » M. de La Pagerie annonce donc à sa sœur qu'il se décide à
1. Lettre datée, de Sainte-Lucie le 9 janvier 1777. (Archives de famille.)
venir en France avec sa plus jeune fille, au mois d*avril ou de mai : « Beaucoup de raisons me portent, dit-il, à faire ce voyage; ma santé délabrée et malheureu* sèment trop négligée , les grâces de la cour que je dois attendre , le plaisir de vous embrasser, celui de témoigner mon attachement à M. de Beauharnais et à ses enfants. » Toutefois , ce n'était pas sans peine que la jeune Marie avait consenti à ce lointain voyage. «< J'ai parlé, ajoute M. de La Pagerie, du voyage de France a Manette; après bien des difBcultés et les regrets qu'elle m'a témoignés de quitter sa mère, elle y a enfin consenti, sachant qu'elle en trouverait une seconde en sa chère tante , et lui ayant promis de la conduire moi-même. »
Après le premier choix dirigé par la famille de Beauharnais sur sa sœur Désirée , ce dut être un plus vif froissement pour Joséphine, que cette désignation faite par ses propres parents de sa plus jeune sœur, désignation basée sur l'exclusion qu'ils croyaient lui avoir été définitivement donnée. Ceux-ci le sentaient eux-mêmes, et son père s'en explique avec Mme de Renaudin : « L'aînée, dit-il, qui, depuis quelque temps, est sortie du couvent, et qui m'a , depuis longtemps, demandé plusieurs fois à la mener en France, sera, je crois, un peu affectée de la préférence qu'il semble que je donne à sa cadette. Elle a une fort belle pean, de beaux yeux, de beaux bras et une disposition surprenante pour la musique. Je lui ai donné un mattre de guitare pendant le temps qu'elle est restée au couvent, elle en a bien profité et a une très-jolie voix. Il eti
dommage qu elle n'ait point eu le secours de la France pour son éducation, et s'il n'y avait que moi^ je vous en aurais amené deux au lieu d'une; mais comment sevrer une mère de deux filles qui lui restent , au moment où la mort vient de lui enlever la troisième? »
Le lecteur comprendra ces épanchements de famille et ne sera point choqué de cette offre d'une fille, provoquée» on Ta vu, avec tant de cordialité par la démarche de la famille de Beauharnais.
La fortune s'éloigne encore de Joséphine, mais elle sera forcée de s'en rapprocher. En recevant ces lettres, Mme de Renaudin , déçue de ses espérances et ne sachant plus que décider, s'en remet pleinement à son frère , en son nom et en celui de M. de Beauharnais , et le laisse juge de faire ce qui lui paraîtra le mieux : « Arrivez, mon cher frère, lui dit-elle *, avec une de vos filles , avec deux ; tout ce que vous ferez nous sera agréable , et trouvez bon que nous vous laissions guider par la Providence , qui sait mieux ce qui nous convient que nous-mêmes. Vous connaissez nos vrais sentiments; il semble que Tévéneraent fâcheux qui nous est arrivé augmente nos désirs. Il nous faut une enfant à vous. Le cavalier mérite d'être parfaitement heureux. Vous êtes à portée de connaître la figure , le caractère et enfin toutes les qualités nécessaires d'une femme faite pour plaire ; agissez donc en conséquence. » Ainsi maintenant on accepte la plus jeune fille 9 mais on n'exclut plus l'aînée d'une manière
I. Lettre de Paris en date du 11 mars 1778. (Archives de famille.)
formelle et on laisse au père la désignation de la femme du chevalier.
Mme de Renaudin fit savoir à Alexandre cette bizarre situation des choses. Celui-ci , quelques jours après la demande partie, avait quitté Noisy pour se rendre à son service. Au commencement de 1778, des bruits de guerre avec T Angleterre s*étant répandus, à propos des États-Unis d'Amérique, le régiment de M. de La Rochefoucauld fut dirigé vers la Bretagne, dont les côtes étaient menacées par Tennemi. Le jeune lieutenant séjourna quelque temps à Brest, puis , au mois de mars 1 778 , il vint camper au Conquet, près de cette ville, d'où il décrit à sa marraine sa vie de garnison, et la tient au courant des premières hostilités. C'est là, qu'au milieu de ce mois, son père lui envoya en communication la correspondance venue de la Martinique, qui contenait Tannonce de la mort de Désirée et loffre de la jeune Marie. Alexandre répondit qu'il acceptait cet échange, quoique maintenant il eût préféré l'aînée*; mais sa lettre est assez froide, comme on doit l'attendre d'un jeune homme à qui Ton présente la perspective éloignée d'un mariage avec une jeune fille qui n'est encore qu'une enfant, et il continue à se livrer aux plaisirs de son âge et, il faut lui rendre cette justice, aux devoirs de son état, ce qui lui valut bientôt après le grade de capitaine.
Mais M. de Tascher n'était pas arrivé à l'époque
1. Lettre du 28 mars 1778 à Mme de Renaudin. (Archives de famille.)
DE L*IIIPÉRATRICË JOSÉPHINE. 85
dite. Ce n'était pas la guerre seulement qui Ten avait empêché : il était retenu par la résistance de sa fille qui, après avoir consenti un instant à ce départ, refusait maintenant de partir, se faisant Torgane de l'opposition de sa mère et de son aïeule. A la date du 24 juin, M. de La Pagerie informe sa sœur de ces difficultés et lui confie tous ses ennuis. M J^avais, écrit-il \ avant mon départ pour Sainte- Lucie, en janvier dernier, préparé ma dernière fille à un voyage en France; elle m'avait paru, dans le court séjour que j'avais fait aux Trois-Ilets, consentir à me suivre. Ma femme ne me parut pas pour lors Ten détourner; mais depuis mon retour elle a bien changé, et on lui a si bien fait la leçon, que je ne puis vaincre sa répugnance à ce voyage. On a même attribué trois mois de fièvre qu'elle vient d'essuyer, à la crainte qu'elle avait que je ne l'y forçasse.... Vous connaissez, ma chère sœur, l'aveugle attachement de la plupart des mères créoles pour leurs enfants. Si ma femme s'était mise au-dessus d'une façon de penser aussi bizarre, nous aurions été d'accord sur la nécessité du voyage de France mais j'ai trouvé en elle
de la contrariété, j'en ai trouvé dans sa fille, et j'en ai trouvé dans la grand'mère particulièrement. Si j'avais eu des moyens honnêtes pour le présent, je partais et j'amenais l'aînée, qui brûle d'envie de voir sa chère tante. On a également cherché à la prémunir, mais comme elle est plus raisonnable et qu'elle a passé
1. Lettre datée de Fort-Royal , le 2k juin 1778. (Archives de famille.)
une partie de son enfance avec notre mère et Rosette, elle est an dessus de tout ce qu'on lui a déjà dit, et je suis assuré de la bonne envie qu'elle a de connaître sa chère tante et de mériter ses bontés et celles de M. de Beauharnais. Deux motifs m'ont arrêté cependanty et je Tavoue : point assez de moyens pour le présent et quinze ans qu'elle a aujourd'hui *. Cet âge me paraît avoir trop de parité avec celui du cavalier; elle esty en outre, très- formée pour son âge et est devenue puissante depuis cinq à six mois à lui donner au moins dix-huit ans. Elle est d'ailleurs assez bien, d'un caractère fort doux, pinçant un peu de la guitare, avec une jolie voix et d'heureuses dispositions pour la musique, dans laquelle elle se perfectionnerait bientôt, ainsi que pour la danse. Mais je crois que ce ne serait pas répondre à vos vues qui, certainement, sont de former vous-même une jeune personne et de la rendre digne de l'objet qui mérite autant notre attachement pour son mérite personnel que par la reconnaissance que nous devons à son cher papa. »
On reconnaît dans ce langage la discrétion et la loyauté du père de famille à qui on demande une de ses filles, en lui en laissant la désignation, et qui craint, en présence d'un établissement considérable» de favoriser l'une aux dépens de l'autre, et de peser sur les déterminations d'une famille amie. Il voudrait naturellement diriger son choix sur l'aînée, mais il
1. Pendant trois années, les mauvaises récoltes, les approches de la guerre et une grande mortalité d'esclaves avaient de beaucoup diminué les revenus de la famille de Tascher.
DE L'IMPË^TRICE JOSÉPHINE. g7
est retenu par l'objection déjà faite au sujet de sou âge. La destinée de Joseph ine, encore voilée, a de la peine, on le voit, à se dégager. M. de La Pagerie fait connaître aussi à M. de Beauharnais sa situation et son embarras : « Ma fille cadette, lui dit-il *, est une enfant qui ne répète que ce qui lui est dicté par une mère qu'elle n*a jamais abandonnée et qu'un attachement aveugle conduit. Quant à l'aînée, avec la plus grande envie qu'elle m'a témoignée d'aller en France, je n'ai osé jusqu'à présent lui donner la préférence. Ce n'est pas qu'elle ne le mérite par ses sentiments et un excellent caractère, qui est accompagné d'une figure assez agréable; mais elle est très-avancée et formée pour son âge.... Tout cela me jette, Monsieur, dans une incertitude accablante qui semblerait faire injure à la droiture et à la sincérité de mon cœur. » Ces lettres furent apportées en France par le bâtiment de l'Etat le Protée , que l'on savait à Brest être sur le point de revenir de la Martinique en Europe, et sur lequel la famille de Beauharnais pensait que M. de La Pagerie aurait pris passage avec une de ses filles. Mais avant que ces nouvelles lui fussent parvenues, le marquis, impatient de conclure, avait encore écrit à son ami pour le prier de se hâter et de mettre à profit, s'il s'en présentait, quelque occasion sûre, car, disait-il, il pouvait mourir, et alors les tuteurs de son fils, mineur de quatre ans, qui soupirait toujours après cette aUiance, voudraient peut-être s'y opposer, et lui
1. Lellre écrite de Fort-Royal, le 25 juin 1778. (Archives de famille.)
en proposer une autre* : « Je ne vous désigne point, ajoutet-il^ laquelle de vos deux demoiselles je désirerais qui vous accompagnât. Celle que vous jugerez le mieux convenir à mon fils sera celle que nous désirons ; partez de là et nous marquez laquelle des deux vous amènerez. » Sûr du consentement d'Alexandre, il envoyait en même temps à M. de La Pagerie un pouvoir pour faire publier à la Martinique les bans de celle qu'il aurait destinée à son fils, et il y joignait un modèle portant les nom et prénoms du chevalier de Beauharnais, et laissant en blanc ceux de la future; procédé et insistance bien rares dans des affaires de cette nature, et singulièrement honorables, nous le répétons, pour cette famille éloignée.
La destinée de Joséphine va se fixer enfin. Lorsque la correspondance du 24 juin fut arrivée à Paris, elle fut aussitôt adressée par M. de Beauharnais et Mme de Renaudin au chevalier, qui seul devait décider. Celui-ci fut fort désappointé : il avait cru que le Protée amènerait celle qui devait être sa compagne, et ou le renvoyait encore à une époque à laquelle il était difiicile d assigner une date. Néanmoins, il n'éprouva pas un instant d'hésitation, et sa réponse, par la promptitude surtout, fut flatteuse pour la famille de La Pagerie et pour Joséphine, que, Uvré à luimême, il avait choisie d'abord. « Mon cher papa, écritil du Conquet', votre paquet vient de m'être remis à
1. Lettre écrite de Paris, le 28 juillet 1778 (Archives de famille.) 3. Lettre du mercredi soir^ sans date. (Ibid,)
l*in8tant; j'ai lu toutes les lettres qu'il contenait et je prends sur-le-champ la plume en main pour vous répondre. Je conçois les difficultés que ces dames font pour envoyer leur fille en France. Elles disent : si le mariage ne peut avoir lieu, voilà un voyage inu* tile, et nous regretterons bien, pour lors, de nous être séparés de notre fille. Mais, cependant , on ne peut répondre que deux personnes qui oe se connaissent pas se plairont, et, sûrement, votre intention n'est point de me faire épouser cette demoiselle, si elle et moi avions réciproquement de la répugnance Tun pour Tautre. Je ne doute point que, d'après la des-i cription qu'on en a faite, elle ne me plaise ; j'espère être assez heureux pour lui inspirer les sentiments que j'éprouverai : d'après cela, il y a tout lieu de présumer que le mariage s'accomplira comme nous l'avions d'abord projeté, si M. de La Pagerie veut nous amener laînée de ses filles. L'attachement et le désir que ce»te jeune personne témoigne de connaître sa tante, me décide en sa faveur, et je suis trop flatté d'avoir déjà de commun avec elle, la tendresse qu'elle lui porte... Je pense, mon cher père, que sitôt ma lettre reçue, vous allez faire la réponse à M. de La Pagerie, et j'espère qu'il nous amènera sa fille aînée que nous avons toujours désirée plus ardemment que la cadette. » Répondant à une réflexion de son père qui, dans sa lettre d'envoi, lui avait fait remarquer le ton de loyale franchise de son ami: « Vous avez bien raison, ajoute Alexandre, en terminant, de dire que M. de La Pagerie se peint dans ses lettres; la lecture
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que j'en ai faite augmente encore le déûr que l'avais de le connaître. »
Dès les premiers jours de septembrci le marquis de Beauharnais envoya à la Martinique cette réponse qui, à sa joie, réalisait son projet d'union, m Elle se trouve, dit-il à M. Tascher de La Pagerie*, conforme à mes désirs et lève les diOicultés que mademoiselle votre fille cadette avait fait naître par son attachement à madame sa mère. Vous voyez. Monsieur, que c'est une de vos demoiselles que nous désirons , ainsi que je vous l'ai marqué , et que votre arrivée en France, avec mademoiselle votre fille, sera pour nous un jour vraiment heureux. Peu de temps après nous jouirons, vous et moi, de la satisfaction de voir les liaisons d'amitié et d'attachement qui sont entre votre famille et la mienne resserrées par l'union de mademoiselle votre fille avec mon fils. » Mme de Renaudin écrivit aussi à son frère, en lui rendant compte de tout ce qui avait été fait. Elle le presse de nouveau d'arriver par la voie de quelque bâtiment de guerre, ce aujourd'hui, dit-elle, que tout semble conclu et arrêté ; » et elle ajoute, en se félicitant de la manière dont les choses ont tourné : «c Nous ne sommes plus dans l'incertitude, puisque l'aînée est décidée, et que le cavalier l'est aussi. Mon cœur me dit qu'il est content, parce que tout est dans l'ordre; ainsi j'espère que vous ne trouverez plus de difficultés. Je désire pour le bonheur de Manette qu'on lui trouve