CHAPITRE m
Premiers temps heureux de ce mariage. — Caractère mal assorti des deux époux. — Mésintelligence précoce. — Naissance d'Eugène. — Voyage du vicomte de Beauhamais en Italie. — Son départ pour la Martinique. — Naissance d'Hortense. — Discassions d'Alexandre avec son beau-père. — Son retour en France. — Il rompt avec sa femme ; le parlement les sépare. — Mme la vicomtesse de Beauhamais revient dans sa famille. — Son mari la rap- |)eile en Europe.
Ce ménage d'un jeune homme de dix-neuf ans et d'une femme de seize fut heureux dans les commencements. Entre un mari plein d'esprit et de feu, brillant, fêté; un beau-père, dès la première heure rempli d'affection et bientôt adorant son caractère si doux; un beau-frère et une belle-sœur qui ne demandaient l'un et l'autre qu'à devenir des amis; sa tante, qu'elle aimait mieux maintenant qu'elle la connaissait, et son père retrouvant par degrés une santé inespérée, la jeune vicomtesse de Beauharnais pouvait se promettre une belle existence. Pendant l'été, à Noisy, chez Mme de Renaudin, et l'hiver, rue Thévenot, à l'hôtel du marquis de
BeauharnaiB, cette première année s'écoula au milieu des enchantements d'un monde si nouveau, si curieux pour elle; dans l'admiration de ces merveilles parisiennes^ espoir ou regret des imaginations créoles. La nombreuse parenté de son époux Taccueillit comme devait Tètre une jeune fille de bonne maison , très-convenablement élevée, nourrie aux affections de famille , ne demandant qu'à plaire et à aimer, et, en attendant qu'elle eût le grand ton du monde pour lequel elle était née, suffisant à toutes les exigences de sa situation nouvelle, par un tact parfait et un art véritable de deviner les lois de la distinction.
La jeune préole fut surtout parfaitement traitée par une tante de son mari, Mme Fanny de Beauhamais, femme du comte Claude, lequel, après avoir terminé son temps de service dans la marine avec la même distinction qu'à ses débuts, s'était retiré, ainsi que nous Tavons vu, chef d'escadre, ce qui répondait à notre grade de contre-amiral.
Née à Paris, en 1738, d un père receveur général des finances, Marie-Anne-Françoise Mouchard avait reçu une éducation brillante et plus forte qu'on ne la donnait aux jeunes filles d'alors. Dès sa dixième année elle se mit à composer des vers. La littérature était l'engouement de l'époque; les hommes de lettres étaient les rois du jour : une fois sortie de son couvent, la jeune muse (on lui donna ce nom comme à tant d'autres) eut tous les moyens, dans le salon et l'entourage de son père^ de manifester et de faire ap-
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plaudir ses précoces talents^ d'autant plus qu'elle était à la fois jeune et fort riche, ce qui ne pouvait nuire à ses succès littéraires. En 1753, le comte Claude de Beauhamais la rechercha en mariage et fut bientôt agréé, quoiqu'il eût vingt ans de plus qu'elle. Mais cette union ne fut pas longtemps heoreose. Nous ne savons de quel côté vinrent les torts : tenaient-ils à une impétuosité qui semble naturelle au caractère des Beauharnais, et que devait avoir encore accrue l'habitude du commandement; ou l'officier de marine ne put-il s'accommoder aux occupations, aux goûts, aux relations exclusivement littéraires de sa femme? Quoi qu'il en soit, après quelques années de mariage, les deux époux, d'un commun accord , se séparèrent, et la comtesse de Beauharnais se retira d'abord au couvent des Visitandines de la rue du Bac, et plus tard s'établit dans une maison qui lui venait de la succession paternelle.
Devenue libre, Mme Fanny de Beauharnais (c'est le nom nouveau qu'elle choisit et qu elle signa) put se livrer tout entière à sa passion pour les lettres. Elle fît paraître tour à tour plusieurs œuvres qui furent lues avec plaisir, et successivement l'Académie de Lyon, la Société bretonne, l'Académie des Arcades de Rome, le Lycée de Toulouse l'admirent dans leur sein. Son salon à la ville, sa maison de campagne à Fontainebleau, voyaient souvent réuni ce que Paris avait de distingué et même de célèbre, et parmi ses intimes on remarquait Mably, Bitaubé, Bailly, Dussàulx, Arnaud, Mercier, Dorât et Cubières. Quelques années
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après, aux approches de la Révolution française , la comtesse de Beauharnais se décida à réaliser un projet qu'elle avait conçu depuis longtemps.! et elle partit pour aller visiter ritalie, cette mère des arts. Sa ré* putation avait franchi les Alpes : elle reçut dans les cercles littéraires de la péninsule Kaccueil le plus flatteur, et, au bout d'une année, elle revint en France plus éprise encore des exercices et des succès de Tesprit. Bonne amie, bonne parente,^ généreuse^ fidèle et sûre, il y a dans ces qualités de quoi faire pardonner quelques ridicules et bien des vers médiocres. Ce n*est pas à dire que Mme Fanny de Beauharnais soit un écrivain sans talent, et Ton a fait des réputations à des femmes qui ne la valaient pas. Nous ne voulons point donner ici une appréciation de ses œuvres; le temps et Tespace nous manqueraient. C'est la parente dévouée, c est la femme du monde dans sa distinction et son influence sociale, qui doit seule nous occuper. Elle devint utile à sa jeune nièce lors des débuts de celle-ci dans le monde, par son affection et par ses conseils; et le salon de la comtesse Fanny fut, dès l'abord, un de ceux où Joséphine put prendre une idée de ce côté de Paris qui n'était pas le moins curieux et le moins important , le côté littéraire.
Quoique vivant séparé de sa femme, le comte Claude de Beauharnais entretenait avec les siens d'affectueux rapports. On a dit qu ayant la parole de son frère de marier leurs ejifants ensemble, il avait fort mal accueilli Mlle de La Pagerie. Mais une
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telle allégation tombe d'elle-même quand on réfléchit que déjà, lors du mariage d'Alexandre, le frère de celui-ci avait épousé leur cousine, seule fille de Tancien chef d'escadre, qui, outre les raisons de famille d'aimer sa jeune nièce, en trouvait encore un motif dans les liens d'amitié qui l'unissaient au baron de Tascher, son courageux lieutenant de la BelUme. Le comte Claude avait un fils du même nom que lui, officier aux Gardes françaises, qui épousa, quelques années après, la fille de M. le comte de Marnésia, et fut le père de S. Â. I. Mme la princesse Stéphanie, grande-duchesse actuelle de Bade, sur laquelle Joséphine s'est plu à reporter toute l'affection que lui avaient inspirée ses parents.
Cette famille se complétait par M. de La Rochefoucauld, marié à sa propre nièce, sœur de MM. deRohan- Chabot. Les uns et les autres ne cessèrent de cultiver avec Alexandre, et par conséquent avec sa femme, d'amicales relations, et Joséphine trouva une amie dans la femme du plus jeune de ces deux frères, Mme de Rohan Chabot-Léon, née Elisabeth de Montmorency.
M. le vicomte de Beauharnais produisit sa jeune femme dans le grand monde de Paris, qui était le sien, et qu'il recevait à son tour dans le bel hôtel de la rue Thévenot, où il logeait avec son père'. Son train de maison était celui d'un gentilhomme riche, dont le revenu , par son mariage , s'était encore
1. Cet hôtel existe encore au n*" Ik de la rue, et appartient à M. MonnotLeRoy, ancien notaire.
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accru. Dans le nombre des brillants salons qui s'ouvrirent devant la jeune vicomtesse^ et que nous n'essayons même pas d'énumérer, Tun des plus hospitaliers fut celui de Mme de Montesson, femme morganatique du duc d'Orléans, où Joséphine vit et connut Mme de Genlis, et qui réunissait toute la grande société du temps \ Nous ne trouvons pas le nom de Mme la vicomtesse de Beauharnais sur les listes officielles de présentation à la Cour. Mais il est difficile de penser qu'elle n'y fût point reçue : sa naissance lui en donnait pleinement le droit, et son mari était même, dit-on, l'un des cavaliers les plus agréés des bals de la Reine.
Le vicomte de Beauharnais consacra ces premiers temps de son mariage au bonheur d'être l'époux d'une jeune femme qui n'a jamais aimé. Il se plaisait à satisfaire ses fantaisies et à lui faire éprouver les premières jouissances du luxe pour lequel elle avait tant de penchant et de goût*. Joséphine se donna à sa tendresse avec toute l'ardeur et les illusions d'un cœur qui s'éveille à la vie. L'amour, la société exclusive de son mari lui auraient suffi. Elle ne fuyait pas, mais elle ne recherchait point le monde, où d'ailleurs elle ne pouvait encore obtenir ces succès qui étaient aussi faciles que nécessaires à Alexandre. Celui-ci avait, en effet, reçu une éducation relativement plus complète et plus moderne, et elle lui donnait sur sa