Mémoires de Mme de Geniis, chap. xxxiii
2. Mémoires de Constant sur la vie privée de Napoléon; Paris, 1830» t. Il, p. 157.
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femme une sorte de supériorité puremeat littéraire qu'il affecta trop et qui ne tarda pas à produire de fâcheux effets.
Évidemment y à dixHsept ans, Joséphine ne paraissait pas ce qu'elle fut depuis. Sa figure, sa taille, sa grâce n'étaient pas arrivées à leur point. Ses manières différaient de celles de la France. Elle était tout ce que pouvait être une demotsella bien élevée dans un couvent à deux, mille lieues, et au* près d'une mère et d'une aïeule citées pour leors vertus : elle possédait enfin plus de qualités que de science. Son esprit n'était point encore orné comme celui de son mari de ces charmantes et futiles connaissances que donne la fréquentation du au)ndey et qui permettent de dire un mot de tout , si ce n*est de rien approfondir. Mais avec son sens naturel et sa douceur docile^ elle s'en remit pleinement, pour compléter son éducation, aux soins et à la direction de sa tante, que vingt années de séjour en France avaient rendue une vraie Parisienne. Mme de Renaudin s'attacha à lui donner ce qui lui manquait; son mari s'occupa aussi à lui enseigner la science du monde, et Joséphine appliqua à cette étude une aptitude d^imitation qu'elle possédait au plus haut degré, et qu'elle partageait, au reste, avec ces Françaises d'outre-mer que la finesse de leurs traits et L'élégance innée de leur personne destinent à la vie et aux succès de la société \
1. Si nous avioDS besoin de justifier la place qne nous avoot
Une différence bien plus importante commença de bonne heure à se manifester entre les deux époux.
Alexandre aimait moins sa femme qu'il n'en était aimé. Les circonstances de leur mariage contribuaient à un pareil résultat. En effet, ce choix fait de loin, presque an hasard, et qui n'était remonté jusqu'à Joséphine qn^après 's'ôtre arrêté un instant sur ses deux sœurs; cette jeune fille épousée surtout, tm mois â peine après la première enlreme , par affection pour une marraine et déférence pour un père; dont la beauté n'est pas formée, dont la taille un peu épaisse alors ne fait pas deviner sa future et suprême él^ance, dont l'éducation est imparfaite, — tout cela constituait une position bizarre qui devait porter des fruits amers. Quand la possession aura calmé cette fougue de l'âge qu'Alexandre a prise pour de la
donnée à Mme de Reoaudin dans cetXe histoire ^ nous trouverions dans la lettre suivante une sufGsante justification a :
Mme de La Pagerie à Mme Renaudin.
Aux Trois-Ilets, 26 mars 1780.
« Ma chère fXBur^
c . . ..Pouvais-je être sais inquiétude surie sort de ma fille I Je frémis encore lorsque je songe à tous les dangers qu'elle a courus. Mais, Dieu merci, ses peines sont finies et son sacrifice a été couronné de la main de M. de Beauharnais. J'ose espérer qu'ils seront heureux tous les deux : leur union est votre ouvrage, il faut que leur bonheur le soit aussi. Vous avez des droits sur tous les deux ; faites-les valoir, ma chère sœur, pour leur bien. Ma fille est encore jeune; entrée dans un grand monde où elle aura besoin de conseils, je vous demande les vôtres au nom de l'amitié. Vous avez travaillé pour elle en mère tendre ; veuillez lui en continuer les avis et les sentiments.... Croyez- moi toujours votre bonne sœur.
c Samois de La Pagbrii. >
a. Archivés de famille.
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passion, la tiédeur viendra bientôt. Le jeune homme voudra trouver, dès le début, dans sa femme, toutes les jouissances de Tamour-propre, tous les succès de Tesprit; et si Joséphine, elle, s'attarde à ^imer et ne s'attache pas , sur toute chose, à briller et à raviver par de constants efforts la tendresse fragile d'un époux trop tôt marié, et, pour quelques années encore^ futile et léger, alors le jeune ménage en arrivera à ne plus s'entendre -, les bouderies surviendront, puis l'aigreur, et les parents qui auront formé cette union hâtive, regretteront, mais trop tard, d'en avoir serré imprudemment les nœuds.
C'est précisément ce qui eut lieu après deux ans à peine. Le vicomte de Beauharnais, commençant dès la première année vis-à-vis de sa jeune femme le rôle de mentor qu'il affectionnait, lui écrit déjà de ce style tendre mais un peu suffisant , qui nous en apprendra plus que tout ce que nous pourrions dire sur ce sujet délicat.
« De la Bocheguyon ^ — J'y ai trouvé tes deux lettres charmantes, ma chère amie, particulièrement la première, en ce que tu ne m'y fais aucuns reproches, et que, dans la seconde, tu m'accuses de n'avoir pas mis assez d'empressement à te donner des nouvelles
1. Cette lettre, datée du 26 mai, sans indication de Tannée, mais qui est de 17S1, porte cette adresse : A Madame la vicomtesu âê BeaiJiamais^ en son hôtel^ rue Thévenot, en face la rue des Dnix- Purtes. (Archives de famille.) C'est la seule avec une autre datée de 1794, que nous ayons pu retrouver de toutes les lettres adressées par M. le vicomte de Beauharnais à sa femme : nous n'en avons découvert aucune de Joséphine à son premier mari.
DE L'IMPÉRATRICE JOSÉPHINE. lil
de ma route. Ce reproche si peu mérité, attendu que je l'ai écrit le lendemain de mon arrivée» m'affecterait si je ne me persuadais pas qu'il n'a été dicté que par l'amitié. Compté sur mon exactitude et n'empoi* sonne pas le plaisir que j'éprouve à lire ce que tu me dis, par des reproches que mon cœur ne méritera jamais, ie suis ravi du désir que tu me témoignes de t'instruire : ce goût , qu'on est toujours à même de contenter, procure des jouissances toujours pures, et a le précieux avantage de ne laisser aucuns regrets, quand on l'écoute. C'est en persistant dans la résolution que tu as formée, que les connaissances que tu acquerras t' élèveront au-dessus des autres, et que, joignant alors la science à la modestie, elles te rendront une femme accomplie. Les talents que tu cultives ont aussi leurs agréments, et, en y sacrifiant une partie de la journée , tu sauras réunir l'utile à l'agréable. Continue, ma chère amie, à te conduire par les conseils de ta tante et de tes deux pères; indépendamment des bons avis qu'ils seront dans le cas de te donner, je serai toujours plus tranquille, parce qu'ils t'engageront toujours à m'aimer. Adieu, mon cœur, reçois les nouvelles assurances des sentiments d'un être qui te sera toujours éternellement attaché. Mille fois adieu. — Le vicomte de Bbauharnais. »
La science, le mot y est. C'est une femme savante, accomplie, il l'écrit, entièrement au-dessus des autres par ses connaissances, qu'il lui faut; ce que nous dirions aujourd'hui une femme de lettres , et qu'on appelait alors une femme philosophe. Le vi-
Ul flISTOIRK
comte de Beauharnais , la suite le fera voir , avait de Tesprit, mais non du plus juste; il aimait trop les succès, les distractions, les plaisirs^ la vie en dehors, nous parlons seulement de sa jeunesse, pour se plaire longtemps dans une douce et simple ^stence de famille. Mais il ne faut pas prendre à la lettre les conseils, qui sont presque des reproches, de cet inexpérimenté et exigeant époux. Mlle de Tascber possédait toute réducation des femmes de son temps. Aussi, en parcourant ces correspondances de famille, on ne voit point que la mère et Taïeule du vicomte de Beauharnais lui-même fussent en rien supérieures par leur style épistolaire à Joséphine et à sa tante, Mme de Renaudin, pas plus qu'à Mme de La Pagerie, sa mère, et surtout à une autre de ses tantes, la baronne de Tascber, élevée aussi à la Martinique, qu'elle ne quitta jamais. Tant de femmes alors du plus grand monde et des plus grands noms, ayant fait leur éducation à Paris et vivant à la cour, offensaient la langue en écrivant, et cependant avaient la prétention justifiée de donner le ton et de régler le goût*.
1. Nous prions qu'on lise cette page d'un écrivain très-compèlADt en fiait de style et de critique :
c ....Parler et écrire sont deux choses bien différentes qui demandent des cultures particulières, et comme l'élude manquait à llme^ Longueville , il y paraissait dès qu'elle prenait la plume. Ses grandes qualités naturelles avaient peine à se faire jour à travers les fautes de tout genre qui échappaient à son inexpérience Ce n'est pas, eo effet , une patite affaire, que d'exprimer ses sentiments et ses idées dans un ordre naturel , avec leurs nuances vraies , en des termes ni trop recherchés ni trop vulgaires, qui ne les exagèrent ni ne les affaiblissent. C'est qu'écrire est un art, un art très-difficile el qall
Mlle de La Pagerie, à son instruction de couvent, joignait des talents d'agrément que toutes les femmes ne possédaient pas. Arrivée en France, elle échangea sa guitare des colonies contre une harpe ; elle en prit des leçons d'un bon maître, et y devint d*une certaine force, ainsi que sur le chant; elle réforma aussi sa danse, et bientôt put figurer sans défaveur à côté de son mari, cité comme un des beaux danseurs du temps, car le vicomte excellait dans tous les jeux et les divertissements de la société. Chez le duc de La Rochefoucauld, d'où il écrit, il se faisait applaudir dans une comédie d'amateurs, et il demande à cet efTet « son habit vert à parements brodés » à sa femme, laissée à Nbisy, chez Mme de Renaudin, en
faut avoir appris. Mme de Longueville l'ignorait tout à fait, ainsi que les femmes les plus éminentes de son temps. J'ai parlé ailleurs de Mme Angélique Ârnauld et de Jacqueline Pascal , si admirablement douées, et qui n^ont laissé que des œuvres très-imparfaites. Les témoignages sont unanimes pour présenter la princesse Palatine comme une personne d'un grand esprit, qui traitait d'égal à égal avec les plus grands hommes. Retz et Bossuet le disent, et je les crois, car ils s'y connaissaient mieux que moi. Lisez, cependant, quelques lettres manuscrites qui nous restent de la Palatine ; ce n'est certes pas la solidité, la finesse et les traits ingénieux qui leur manquent, mais je suis forcé d'avouer qu'elles sont souvent pleines d'incorrections , que les phrases y sont très-embarrassées , et que les règles les plus vulgaires de l'orthographe y sont quelquefois outrageusement blessées. Je n'en conclus pas du tout que la Palatine n'était pas un esprit du premier ordre, mais seulement qu'on ne lui avait point enseigné l'art de rendre convenablement par écrit ses sentiments et ses pensées. Mme de Longueville n'était pas beaucoup plus avancée ; aussi ce que nous publierons d'elle se ressent à la fois de la beauté de son génie et des défauts de son éducation. » (Madame de Longueville^ par M. Cousin. Paris, 1853. Introduction, p 20.)
compagnie du marquis de Beaubarnais, de son père, de sa tante de la Martinique , et de sa grand'tante, Mlle Thérèse de La Pagerie, venue de Blois pour renouer connaissance avec les siens*.
Quelques mois après et du même endroit, où il revenait souvent, le vicomte de BeauharnaiB écrit à Mme de Benaudin sur le sujet qui lui tient au cœur et en des termes qui constatent les efforts et les progrès de sa femme : « Ma chère tante^ dit-il^ j'avais bien reconnu le charme de votre style dans la première des deux lettres où vous m'avez fait Tamitié d'ajouter un mot de votre main.... Vous me demandez mon avis sur le parti qui est à prendre touchant les lettres de ma femme. Je vous répéterai ce que j'ai déjà dit : en étant sûr qu'elle seule a tenu la plume, j'aurai plus de plaisir à entendre les choses flatteuses qu'elle me dit, et je me persuaderai plus aisément qu'elle les a puisées dans son cœur. Quant aux tournures de phrase, peu m'importe leur exactitude. D'ailleurs, à en juger par sa dernière lettre, elle a fait des progrès considérables; et n'a plus à rougir d'écrire à qui que ce soit ; ainsi jugez vis-à-vis d'un mari. Tâchez donc d'obtenir d'elle qu'elle ne prenne plus conseil de personne pour savoir ce qu'elle écrira*. »
Ce ton de supériorité était fait pour froisser une femme docile, modeste, mais non sans susceptibilité, qui apportait en France ses illusions , et était entrée