‹ Histoire de l'impératrice Joséphine. IChapitre 32 sur 317 · Archives do famillo : lettre du 5 juin (17S · texte numérisé non relu

Archives do famillo : lettre du 5 juin (17S

avait formés avant son mariage n'avaient pu être exécutés par la faute de sa femme. Voici ses propres paroles : « Eu voyant Mlle de La Pagerie, j'ai cru pouvoir u vivre heureux avec elle; dès aussitôt j'ai formé le « plan de recommencer son éducation , et de réparer u par mon zèle les quinze premières années de sa vie, « qui avaient été négligées. Peu de temps après notre « union, j'ai découvert en elle un défaut de confiance (' qui m*a étonné, ayant pourtant tout fait pour lui « en inspirer : et cette découverte, je vous l'avoue, u a refroidi un peu mon zèle pour son instruction. Il « ne Ta pas cependant éteint; j'ai cherché même à « Vexcuser, et j'ai continué à poursuivre mon plan, « jusqu'à ce qu'enfin j'ai aperçu en elle une indiiTé- (( rence et un peu de volonté de s'instruire qui m'ont if convaincu que je perdais mon temps. Alors j'ai pris « le parti de renoncer à mon plan et d'abandonner w à qui voudrait l'entreprendre l'éducation de ma « femme. Au lieu de rester une grande partie de « mon temps à la maison vis-à-vis d'un objet qui « n'a rien à me dire, je sors beaucoup plus souvent « que je ne l'avais projeté, et je reprends une partie « de mon ancienne vie de garçon. Ce n'est pas, je « vous prie de le croire, qu'il n'en coûte beaucoup à « mon cœur de renoncer au bonheur que me pro- (c mettait l'idée d'un bon ménage. Quoique je me sois « beaucoup livré au monde depuis que je jouis de « ma liberté, je n'ai cependant pas perdu le goût de u l'occupation. Je suis tout prêt à préférer le bonheur « de chez moi et la paix domestique aux plaisirs tu-

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< multueux de la société. Mais j'ai imaginé, en me ( conduisant ainsi, que si ma femme avait vrai- ( ment de Tamitié pour moi, elle ferait des efforts ( pour m*attirer à elle, et pour acquérir les qualités ( que j'aime et qui sont capables de me fixer. Eh ( bien ! le contraire de ce que j'avais prévu est arrivé,

< el au lieu de voir ma femme se tourner du côté de

< l'instruction et des talents, elle est devenue jalouse,

< et a acquis toutes les qualités de cette funeste ( passion.

(c Voilà où nous en sommes aujourd'hui. Elle veut que, dans le monde, je m'occupe uniquement d'elle;

< elle veut savoir ce que je dis, ce que je fais, ce que (j'écris, etc., et ne pense pas à acquérir les vrais ( moyens de parvenir à ce but, et de gagner cette

< confiance que je ne réserve qu'à regret et que je sens que je lui donnerais à la première marque de son empressement à se rendre plus instruite et plus aimable. »

« J'ai répondu. Madame, atout ce discours*là que quiconque n'entend qu'une partie ne peut pas juger; qu'il pourrait bien se faire qu'il eût donné lieu, par son impatience et par sa vivacité, à cette indifférence pour l'étude qu'il reproche à sa femme; que tout le monde n'était pas propre pour enseigner; qu'il faut une patience et une constance qui se trouvent rarement à son âge, et qu'il aurait tort de désespérer de l'éducation de sa femme, par la raison qu'il n'avait pas pu la faire lui-même; que je ne doutais pas de son cœur ni de sa bonne volonté,

mais de la bonté des moyens qu'il avait employés ; si vous voulez tous m'en croire , vous prendrez le parti de charger quelqu'un de cette fonction. Pendant votre séjour à la campagne, vous pouvez contribuer tous à la mettre au fait de notre littérature, en lui faisant lire et en lisant avec elle nos bons poëtes. Elle fera fort bien de meubler sa mémoire des morceaux les plus saillants de nos ouvrages de théâtre. Si la santé de M. son père le lui permet, il faut qu'il lise avec elle Thistoire, et qu'il lui apprenne la géographie, et puis, à notre retour à Paris, je vous trouverai quelqu'un qui la dirigera dans ces études, pendant tout rhiver.

« C'est bien ici le cas, Madame, de regretter ma liberté. Avec quel plaisir je l'emploierais à rempUr auprès de Mme de Beauharnais un emploi que j'ai rempli avec tant de satisfaction auprès de son mari. Mais si des obstacles insurmontables m'empêchent de me livrer à cette agréable fonction, ils ne m'empêcheront pas de diriger celui que je substituerai à ma place, et d'assister, de temps en temps, à ses exercices littéraires. Quant à la jalousie et au mal qui s'ensuit pour les époux, je m'en rapporte bien à vous, Madame, pour y remédier par la sagesse de vos avis, et en persuadant bien Mme de Beauharnais que les brusqueries et la tyrannie sont de mauvais moyens d'attirer à elle un mari qu'elle aime. Je la garantis qu'il a un cœur tendre et qu'il ne demande qu'à aimer; mais qu'il ne suffit pas d'être femme pour deviner l'objet de son amour; qu'il faut encore avoir

des qualités pour remplir les longs intervalles que laisse la jouissance de cette passion. Il n*en est pas d*une femme comme d'une maîtresse : c'est une compagne pour la vie qui doit plutôt chercher à inspirer les sentiments solides et durables de Tamitié que ceux de Tamour qui ne sont que passagers. Mais à quoi bon m*étendre sur un chapitre que vous possédez aussi bien que moi ? Livrez-vous, Madame^ à tout ce que vous dicteront votre zèle et votre amitié, et je ne doute pas que nous ne parvenions , vous et moi , à réunir deux époux dont le bonheur est si inséparable du nôtre. Recevez, etc. « Patricol.

« J'imagine que M. le vicomte vous mande comme il s'amuse dans ce pays-ci, et qu'il en partira jeudi prochain pour vous aller joindre. Je vous prie de présenter mes hommages à M. le marquis de Beauharnais , à Mme la vicomtesse et à toute votre société. »

N'est-ce pas là un mari qui fait l'école et se complaît à parler syntaxe, géographie, histoire ancienne et moderne à une jeune femme qui voudrait entendre un plus doux langage? Alexandre, à adopter son système et ses vues, aurait pu la diriger amicalement, avec mesure, entremêlant ses conseils d'affectueuses paroles, et non point la régenter comme un professeur. M. Patricol, avec sa connaissance du métier, a mis le doigt sur la vérité. Ce n'était pas tout que de vouloir être le précepteur sans discrétion de sa femme, il y fallait encore les qualités de cet état qui se rencontrent mieux dans un indifférent de cinquante ans que dans

un mari de vingt, pétulant de caractère, et, sans s'en douter peut-être, en quête de prétextes pour déserter son intérieur et retourner à cette vie qu*il n'a fait qu'entrevoir, et qui va le rendre aux relations de garçon et aux liaisons d'officier. Il a réuni en système et il donne à son interlocuteur toutes les mauvaises raisons qui lui paraissent justifier sa conduite mondaine. Il aurait pu les remplacer toutes par une seule, c'est que la responsabilité de cette précoce mésintelligence revenait tout entière aux parents assez imprudents pour avoir uni ensemble deux jeunes gens qui ne savaient rien de la vie et qui se connaissaient à peine : une jeune fille toute encore à ses rêves, et un jeune homme que trouble et sollicite sa jeunesse interrompue et regrettée. Celui-ci exige de son intérieur ce que la vie intérieure ne peut donner, et s'en prend à sa femme de l'ennui qui est en lui. Ce qu'il voudrait voir avant le temps chez elle, l'empêche d'y remarquer ce qui éclate, ce cœur qui rayonne déjà sur sa figure, cette exquise bonté qui sourit dans son regard et sur ses lèvres, cet amour profond et jaloux dont il est l'objet. Mais ce sentiment au prix de cette jalousie le fatigue plus qu'il ne le flatte , et l'on sent qu'Alexandre de Beauharnais est un enfant de ce siècle, où l'amour entre époux était devenu ridicule comme une mode passée.

Nous ne croyons pas que le plan formidable de M. Palricol ait été mis à exécution. Mme de Beauharnais était alors dans un état de grossesse qui ne lui eût pas permis de se livrer à ces fortes études

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qu'on n'aurait point exigées d'un homme. Mais la jeune vicomtesse, qui avait peur de l'école, aimait, on peut dire, avec passion la lecture et les causeries instructives. Elle ne négligea rien pour améliorer son éducation et accroître ses connaissances, et les livres les plus sérieux ne Teffrayèrent point, ainsi que le prouve un reçu de plusieurs volumes des Révolutions romaines de Yertot, donné par elle à Mme de Renaudin, qui administrait avec autant de soin sa bibliothèqueque sa fortune ^ Sous la direction de sa tante, de son beau-père, et au contact de la grande société qu'ils voyaient et recevaient, Mme de Beauharnais ne tarda pas aussi à devenir ce que Ton devient avec un remarquable esprit d'observation, une distinction innée, c'est-à-dire Tun des types modernes les plus complets de bon goût et de savoir-vivre élégant.

M. de La Pagerie ne voulut point quitter la France avant d'avoir pu assister aux premières couches de sa fille, qui, après deux ans de mariage, allait enfin donner à la famille de Beauharnais un héritier qu'Alexandre paraissait désirer avec une vive impatience; et l'on pouvait augurer que cet événement remettrait l'union dans ce jeune ménage sitôt troublé*. A la fin d'août 1 781 , le vicomte de Beauharnais quitta Rouen, où se trouvait son régiment, pour se rendre à

1 . Cette pièce curieuse est ainsi conçue : a Mme de Beauharoais reconnatt avoir à Mme de Renaudin, sa tante, k volumes des Révolutions romaines. > (Archives de famille.)

2. Le 20 mai 1781, le vicomte écrit à Mme de Renaudin, du château de la Rochcguyon, qu'il y sollicite un congé pour venir à Noisy : c Mon plus grand souhait , ajoute- t-il , serait exaucé en ob-

Noisy^ et là, le 3 septembre, il reçut dans ses bras son premier-né, cet Eugène destiné à une si belle réputation et à faire arriver si haut le nom de Beauharnais ^

Alexandre en eut une joie qui aurait dû le rapprocher de sa femme. Mais c'était une position mauvaise et mal engagée. Le jeune homme avait pris sa volée ; il retourna bientôt à des habitudes déjà plus fortes que lui^ et Joséphine se retrouva plus aigrie encore de voir que les caresses de ce fils tant désiré ne pouvaient fixer auprès d'elle son volage époux. Elle s'enferma dans sa tendresse maternelle, et y puisa des jouissances qui lui firent, pour un temps, supporter avec plus de courage^ mais sans plus de résignation, cet injuste abandon. On se figure ce que devait faire éprouver à Mme de Renaudin une situation p£&eille. Embarrassée, hésitante entre sa nièce et son filleul qu'elle aimait presque également, ennemie des partis extrêmes et craignant, par trop d'insistance, d'y pousser déjeunes tètes où la raison ne dominait point, elle proposa un moyen qui lui parut, ainsi qu'à son frère et au marquis de Beauharnais, devoir ramener l'accord dans cet intérieur. Elle conseilla au vicomte d'entreprendre un voyage , dont le résultat serait de rompre ses mauvaises habitudes et de lui faire mieux apprécier sa femme au retour. Alexandre aussi

tenant le moyen d'assister aux couches de Mme de Beauharnais. » (Archives de famille.)

1. Quelques biographes ont fait, à tort, naître le prince Eugène en Bretagne.

docile aux . bonnes impressions que faible devant les mauvaises, accepta ce parti, et ayant obtenu de son colonel un congé de quelques mois^ il se décida pour ritalie, où la vue des belles choses, Tétude des objets d'art dont il avait la connaissance et le goût, devaient produire sur lui une diversion heureuse, en même temps que ce voyage mûrirait son esprit et sa raison. Il s'embarqua donc à Ântibes, le 25 novembre 1781, et, après une traversée pénible dans laquelle sa petite embarcation faillit périr, il arriva à Gènes, d'où il écrit à sa tante une lettre qui trahit son mécontentement de lui et des autres.

a . . . .J'ai été présenté hier, dit-il, au doge \ qui nous a reçus avec politesse, et nous a fort honnêtement entretenus des nouvelles agréables concernant M. de Grasâè et le lord Cornwallis. » Après une description des dangers qu'il a courus et dans lesquels il explique qu'il a vu la mort de bien près, le vicomte annonce qu'il se dirige, par mer, vers Rome : « Je prends ce parti, ajoute-t-il, et j'oublie les dangers au milieu desquels je n'avais vu d'ailleurs que la fin d'une vie malheureuse. La peine la plus vive que j'aie éprouvée, c'est un mois entier d'incertitude sur la santé de toute ma famille, de mon fils, et je brûle d'être au moment où j'ouvrirai une lettre qui m'instruira de vos nouvelles à tous. Je m'imagine que vous avez déjà quitté Noisy, et je vous vois, à présent, dans notre capitale

1 . De Gènes , le 29 novembre , sans indication d'année ; mais nous verrons plus loin que c'est à Tannée 1781 que celle lettre se rapporte. (Archives de famille.)

qui va être bien brillante cet hiver ; des illuminations, des fêtes publiques vont vous faire passer rapidement tous vos moments. Mes plaisirs à moi seront d'une autre nature et achetés par des peines. L'admiration d'un tableau, d'une statue, d'une colonne; Tétude des chefs-d'œuvre qu'ont faits les hommes dans un temps où les arts ont été poussés au plus haut degré de perfection^ sera une occupation qui me consolera d'un éioignement qui me coûte, je vous jure, plus qu'on ne pense (au moins ceux qui sont habitués à ne pas me rendre justice), mais éioignement qui^ depuis que je suis hors de ma patrie, m'a fait verser souvent des larmes. J'ai encore cependant bien de l'espace à parcourir; le temps de mon retour est encore bien éloigné, et je n'ose me flatter que, durant mon absence, on s'occupe de moi ni qu'on daigne en parler. Cette idée devrait étouffer mes regrets, et ils sont cependant bien vifs, croyez-y.

« P. S. Mille tendres amitiés à ma femme, à laquelle je compte écrire avant Rome. Mes respects, je vous prie, à mes deux pères. »

C'est là le style d'un enfant boudeur qui regrette les plaisics du monde parisien, et dont l'âme est peinée par la désapprobation que sa conduite a trouvée chez les siens et surtout chez le père de Joséphine, froissé de voir que la naissance d'un fils n'eût pas opéré un rapprochement plus durable entre les deux époux. Loyal et droit, net et ferme, M. de La Pagerie avait essayé auprès de son gendre de paternelles représentations. Il n'aurait pas voulu avoir

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amené sa fille préférée de si loin pour un pareil résultaty et il hésitait à regagner la Martinique pour dire à la mère de Joséphine, qui se doutait de la vérité, qu'après deux ans seulement de ménage et de cette brillante alliance dont on s'était promis tant de bonheur, leur fille était déjà malheureuse. Obligé enfin par ses intérêts de famille de retourner aux colonies, et n'ayant rien obtenu de la cour, qui avait depuis longtemps oublié le page de Tancienne dauphine, M. de La Pagerie, au commencement de 1782^ se mit en route, recommandant à sa sœur et au marquis de Beauharnais sa fille qu'il laissait bien afiDigée, attristé lui-même de ce qu'il avait vu et de ce qu'il prévoyait. Il n'attendit pas pour partir le retour du vicomte; sa sœur lui conseilla sans doute de laisser à leurs propres inspirations ces deux jeunes époux, afin d'essayer si d'eux-mêmes, sans conseils et sans gronderies, ils ne reviendraient pas à de meilleurs rapports.

Après avoir parcouru pendant six mois l'Italie en homme de goût et d'étude, et avec fruit pour son instruction, le vicomte de Beauharnais revint à Paris dans des dispositions plus convenables et avec un désir sincère de se faire pardonner ses torts. L'absence avait produit son effet ordinaire, qui est de calmer l'amour-propre et de réveiller les cœurs. Alexandre se montra d'abord pour sa femme affectueux et empressé, à la grande joie de Mme de Renaudin et du marquis de Beauharnais, qui s'atta* chait chaque jour davantage à Joséphine, et qui,

au début comme pendant tout le cours de ces tristes débats^ blâma constamment son fils pour consoler sa bru.

Mais y au bout de quelque temps i le vicomte retourna à son régiment, alors à Verdun; il y trouva encore ces occasions de dérangement devant lesquelles il était si faible, et le bénéfice de son voyage d'Italie fut bientôt perdu. Cette absence, quoique justifiée par son service, n'en réveilla pas moins chez sa femme, que les usages et le soin de leur enfant empê*chaient de le suivre , de nouveaux accès de jalousie dont elle ne pouvait se défendre, et qu'Alexandre ne cherchait point à calmer dans ses fréquentes visites , la rendant presque témoin, alors^ des écarts où la facilité parisienne entraînait son ardente fougue. Après avoir usé la plainte et les pleurs, Joséphine s'irrita lorsqu'elle vit son mari s'engager plus décidément sur cette pente fatale où l'auraient retenu peut-être plus de sang-froid et d'habileté que n'en pouvait avoir une jeune femme de dix-huit ans. Essentiellement sensible et à bout de courage , elle finit par se laisser aller au chagrin avec l'abandon de ce caractère créole aussi facile aux larmes qu'aux illusions, caractère loyal et sans feinte, excessif dans l'amour comme dans la haine, que blesse un mot mais qu'un mot ramène, qui est parfois une résignation entière ou une complète révolte, mais qui au fond recouvre ce que le cœur a de meilleur en délicatesse et en dévouement.

Cependant après quelques mois d'une pareille posi*^

tion^ le vicomte de Beauharnais se sentit pria de d^ût d'user ainsi sa vie dans cette futile et coupable dissipation de garçon marié. Dans son ardeur inquiète, consumé par Toisiveté, il se dépite et s'ennuie de n*ètre rien et de ne rien faire. Voyant alors qu'il ne pouvait être un bon mari, il voulut être un bon soldat. Il possédait Tamour de son métier, et véritablement l'instinct de la gloire, mot qui revient souvent dans ses lettres. Il avait désiré se joindre à ceux qui portaient le secours de leur épée aux États-Unis d'Amérique, dont l'indépendance passionnait les esprits et échauffait tous les cœurs. Son projet de mariage y mit obstacle ^ Mais aujourd'hui une occasion se présentait d'aller employer au loin son réel courage sous le drapeau de la France, et de tenter les chances d'un avancement rapide et glorieux qui le réhabiliterait aux yeux prévenus, disait-il, de sa femme et des siens. Le marquis de Bouille , commandant de la Martinique, venait d'arriver en France pour proposer au gouvernement de nouvelles expéditions qu'il voulait entreprendre contre les colonies anglaises. Déjà, depuis le commencement de la guerre d'Amérique , ce gouverneur entreprenant et intrépide , avec ses seules forces, l'aide de la jeunesse créole et Tappui des escadres qui venaient se ravitailler à Fort- Royal, avait conquis la Dominique, Saint-Vincent, la Grenade, Saint-Martin, Saint-Christophe, Mièvres et Montserrat : il voulait y joindre la vaste et riche Ja-

1. Ainsi cest par erreur que Ton a dit que M. de Beauharnab avait fait partie des troupes qui suivirent La Fayette et Rochambeau.

maTque, dont la conquête pouvait contraindre les Anglais à faire la paix. L'amiral espagnol , notre allié, qui se trouvait en relâche à Fort-Royal, avait refusé de s'associer à cette entireprise, la déclarant trop hardie, et c'est sans doute pour obtenir du ministère les moyens de réaliser son projet, que M. de SBouillé était venu furtivement passer quelques jours en France.

Dans son désir d'aller chercher au loin des occasions de se distinguer^ le vicomte de Beauharnais se présenta au gouverneur de la Martinique, et lui demanda la faveur d'être employé sous lui, et même de lui servir d'aide de camp. M. le marquis de Bouille l'accueillit bien et lui donna des espérances. Apportant à ce projet la vivacité avec laquelle il entamait toute chose, Alexandre fit appel au crédit de son colonel et parent, le duc de La Rochefoucauld, à qui il confia, en même temps que son désir de s'éloigner, les tribulations d'intérieur qui le portaient à prendre ce parti. Le duc lui obtint d'abord du ministre de la guerre, M. de Ségur, l'autorisation nécessaire pour s'absenter de son corps, et lui envoya de Verdun une lettre de recommandation pour M. de Bouille , remplie des marques du plus vif intérêt et contenant de lui comme militaire, comme homme du monde et comme homme de cœur un éloge mérité, car ses écarts venaient surtout de sa tête, et ce fut son cœur qui, plus tard, le ramena dans la droite voie. Mais avant d'y revenir, il devait s'égarer dans des torts bien plus graves qu'il s'est trop reprochés lui-même, pour ne pas l'en absoudre aujourd'hui à l'imitation de sa femme outra- X 9

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gée. Avec sa lettre de recommandation, M. de La Rochefoucauld adressait aussi au vicomte une lettre pour lui où règne le ton de la plus affectueuse estime (en racontant la conduite blâmable d'Alexandre de Beauharnais , nous ne voulons pas le priver des témoignages favorables qui se trouvent mêlés à sa correspondance). A Tadieu le plus cordial^ le doc joignait une approbation complète du parti auquel il se décidait , et en augurait bien pour sa carrière et son rapide avancements

1. Voici cette correspondances, tirée des mêmes archives : Lettre du duc de La Rochefoucauld au marquis dé BauiUé.

• Verdun, août 1792.

« M. le vicomte de Beauharnais, Monsieur, vient de me fidre part de son projet de passer aux Antilles , et de Fespérance que vous hii avez donnée qu'il pourrait y être employé sous vos ordres , et même vous être personnellement attaché. Je viens, en conséquence, de demander au ministre un congé pour lui, sans exposer d'autre motif que celui de ses affaires, et je lui garderai sur le reste le profond secret qu'il m'a demandé.

c Si votre départ n'avait pas été aussi prochain , j'aurais attendu mon retour à Paris pour vous y entretenir de ce jeune homme à qui toute ma famille et moi prenons le plus vif intérêt , et pour qui nous désirons vos bontés , dont vous le trouverez d'autant plus digue que vous le connaîtrez davantage. Je le connais depuis son enftmoe, parce qu'il a été élevé chez nous , avec mes neveux : c^est un jeune homme rempli d'honnêteté, d'âme, ayant de l'esprit j une grande ardeur pour s'instruire. 11 arrive d'Italie, et il a fait un voyage avec beaucoup de fruit , portant son attention sur tous les objets qui le méritaient, et s'arrêtanl sur des choses que peu de gens de son Igp ont le désir ou ta capacité d'examiner.

c C'est cette ardeur qui le porte à désirer de mettre à profit le reste de cette guerre pour apprendre entièrement son métier , et si vous le mettez à portée de l'apprendre sous vos yeux, il ne saurait être plus avantageusement placé. Mon amitié pour lui me fait partager bien vivement ses désirs à cet égard et me fera partager tout

DE L'IMPÉRATRICE JOSÉPHINE. 13i

En communiquant à son père ces lettres flatteuses, le vicomte de Beauhamais lui disait avec un élan de cœur vraiment touchant , et qui dénote les dispositions dans lesquelles il accomplissait le sacrifice,

aussi vivement sa reconnaissance des bontés dont vous voudrez bien

rhonorer. i

Ls même au vicomte de Beauhamais.

« Verdun, 30 août 1782.

« Voici, mon cher vicomte, ma lettre pour M. de Bouille; vous la fermerez avant de la lui remettre.

c Quelque affligé que je sois véritablement de la longue et lointaine séparation qui se prépare entre nous , je ne saurais , je vous le répète, qu'approuver le motif qui vous fait agir. Le parti que vous prenez peut et doit vous être avantageux pour votre avancement. La guerre tire à sa fin et sera vraisemblablement suivie d'une longue paix : une campagne fîaite dans ces circonstances peut vous faire avoir le grade de colond, que vous n'auriez pas en restant en France.

«t Vous serez très-bien aide de camp de If. de Bouille. C'est un homme d'un vrai mente. 11 s'est fait honneur comme général et comme gouverneur, ce qui exige une réunion rare de qualités. Vous aurez occasion de voir vos biens, ce qui ne sera pas inutile.

c Je n*ai aucun conseil à vous donner ni aucune recommandation à vous faire pour votre conduite ; vous avez tout ce qu'il faut pour réussir, et vous en avez le désir , ainsi vous réussirez. Je n'ai donc autre chose à vous recommander que le soin de votre santé : sa conservation dans les climats où vous allez exige une grande sagesse sur tous les points , et d'éviter toutes sortes d'excès.

c Je n'ai rien dit à vos amis de tout ce que vous me mandez ; ce sera par vous-même qu'ils apprendront après-demain ce que vous leur manderez. Il serait encore possible que j'eusse le plaisir de vous embrasser avant votre départ; une affaire qui exige ma présence m'a fait demander un congé pour retourner à Paris, après la revue de M. de Langeron, que nous attendons aujourd'hui. Je pourrai donc y être vers le 8 septembre , et si vous n'êtes pas encore parti , je serai bien aise de vous y voir.

c Je recevrai avec beaucoup de plaisir toutes les nouvelles que vous me donnerez, mais surtout des vôtres. Adieu, mon cher vicomte; soyez bien persuadé , je vous prie, que mon amitié vous sui^ vra partout. >

à ses yeux chevaleresque , dont il avait reconnu la nécessité : « Je ne vous parlerai point de mes regrets, ils me conduiraient trop loin, mon cher père; et d'ailleurs, je me flatte que vous pensez bien que si Tamour de la gloire, ce sentiment pu plutôt cette passion des grandes âmes, a pu échauffer la mienne au point de me décider à m'éloigner de vous , la nature n'a perdu aucun de ses droits. Mon cœur est pénétré des regrets les plus vifs; il est dans la plus grande affliction et conservera à jamais les plus tendres sentiments de la plus respectueuse amitié^ » On voit par ces paroles que son père et sa tante n'approuvaient point sa détermination , dans laquelle ils n'avaient pas toute la confiance que manifestait Alexandre; sa femme surtout s'en affligeait, car elle l'aimait sincèrement, malgré ses torts. Ni les uns ni les autres ne pouvaient avoir cependant le pressentiment que ce voyage, dont le vicomte attendait sa guérison, et qu'il entreprenait de bonne foi afin de contribuer au retour d'une paix domestique après laquelle son cœur soupirait, aurait, au contraire, pour résultat de rendre bien autrement grave la triste division qui existait déjà entre les deux époux.

Le vicomte de Beauharnais ne paraît pas avoir ob* tenu les fonctions qu'il ambitionnait d'aide de camp de M. de Bouille retourné sans lui à la Martinique; mais il n'en persista pas moins à se rendre dans cette colonie pour y servir comme volontaire sous les

1. Lettre suns date, mais évidemment des premiers jours de septembre. (Archives de famille.)

ordres du gouverneur. Vers le milieu du mois de septembre 1782, il quitta les habitants de Noisy se dirigeant vers le port de Brest, et donna, au départ, à sa femme qu'il laissait enceinte pour la seconde fois, de vives marques d'affection et de regret. Il s'embarqua le 25, et nous trouvons à cette occasion, dans ses papiers, cette seule lettre adressée à sa tante au moment de mettre à là voile* : « J'ai reçu avec votre lettre les VŒUX qu'elle renferme pour mes succès , et j'ai lu avec intérêt les assurances que vous me donnez de votre attachement.... Ils m'auraient flatté davantage (ces regrets du départ) si j'avais pu me persuader que ma conduite m'eût gagné votre approbation, que vous eussiez fait cas du mérite de ma résolution et de mes sacrifices.... Enfin j'ai pour moi ma conscience qui s'applaudit d'avoir su préférer aux douceurs actuelles d'une vie tranquille et passée dans le^ plaisirs, la perspective, quoique éloignée, d'un avancement qui peut m'assurer une existence plus flatteuse pour l'avenir, me valoir une considération utile à mes enfants. Plus mes sacrifices ont été grands , plus j'ai démérite à les avoir faits; et si le hasard aide à ma bonne volonté, les lauriers que je pourrai en recueillir me dédommageront bien de mes peines et de mes fatigues et changeront en plaisir tous mes regrets.

M P. S. Chargez-vous, je vous prie, d'embrasser pour moi ma femme, mon père et Eugène. »

11 part, on le voit, dans de bons et beaux senti-

1. Lettre à Mme de Renaud in du 25 septembre 1782. (Archives de famille.)

menU; il va chercher de la gloire, conquérir une belle réputation pour lui et pour ses enfants, pour celui qui est né et celui qui esta naître.

Arrivé à la Martinique dans le courant du mois de novembre , le vicomte de Beauhamais y fut cordialement accueilli par la famille de Tascher qui , dans le dessein de pacifier les choses , s*attacha à le bien traiter. Sa belle-mère, cependant, ne put s'empêcher de soulager, en sa présence, un cœur froissé par la situation fait« à sa fille. Mais, après cette première plainte involontaire, elle Tadmit dans la famille comme un fils. Quant à M. de La Pagerie, qu'une connaissance parfaite du caractère d'Alexandre avait bien persuadé de sa légèreté naturelle et de son incurable faiblesse , il le traitait avec les égards dus à un gendre, mais il y eut toujours entre eux quelque froideur et quelque sécheresse qui faisait pressentir Torage qu'un rien pouvait provoquer. Mais le vicomte fit véritablement la conquête de Toncle et de la tante de sa femme, le baron et la baronne de Tascher : « Ah ! le charmant garçon , écrit cette dernière à Mme de Renaudin, Dieu veuille que Tascher Cson fils aîné, qu'elle venait d'envoyer à Paris pour y terminer son éducation) puisse lui ressembler en tous points ; je ne lui demande rien de plus et serai la plus heureuse des femmes*. » Peu porté à Tintimité avec son beau -père, Alexandre se lia de préférence avec le baron qui, pendant la guerre d'Amé-

l. Lettre de ForURoyal, du 26 avril 1783. (Archives de famille.}

rique, alors sur le point de finir, venait de déployer de véritables talents dans des fonctions difliciles que les événements avaient rendues importantes.

Comme directeur du port militaire de la Martinique, le J[)aron de Tascher avait pris la plus grande part à tous les travaux d'armement des escadres qui, à diverses reprises, avaient visité la colonie pendant cette guerre de près de cinq ans, qui jeta tant d'éclat sur son histoire. En effet, de 4778 à 1783, un mouvement maritime immense eut lieu à Fort-Royal, et on y vit paraître successivement la flotte de d'Estaing venant des États-Unis, pour séjourner six mois dans les eaux de la Martinique; Tescadre de Lamothe- Piquet, obligée d'y réparer les glorieuses avaries qu'elle avait reçues dans la baie même de Fort-Royal ; celle du comte de Guichen; puis la grande flotte du comte de Grasse, qui avait fait de la Martinique son quartier général, d'où il conduisait Théroïque Bouille à ses heureuses expéditions contre les colonies anglaises des environs. Le baron de Tascher eut occasion dans son service de voir et de connaître tout ce que la France possédait d'hommes distingués à la mer, et il se lia avec la plupart d'entre eux. Le comte de Grasse surtout, comme le marquis de Bouille, Thonorèrent d'une amitié particulière et demandèrent à plusieurs reprises pour lui le grade de capitaine de vaisseau, mais à la condition flatteuse, quoique nuisible à ses intérêts, qu'il continuerait à commander le port de Fort-Royal. N'ayant pu obtenir ce grade, le baron de Tascher, qui voyait qu'on ne lui tenait point compte

de ses services modestes mais essentiels à terre, demanda à reprendre la mer\ Les divers amiraux auxquels il s'était adressé lui déclarèrent ne pouvoif Fadmettre sans une autorisation spéciale du ministre : « D ailleurs , lui disaient-ils, quand nous l'aurions, nous croyons que vous êtes beaucoup plus nécessaire en restant à terre à nous procurer les choses qui peuvent nous être nécessaires à nos vaisseaux, que si vous étiez embarqué; vous êtes rompu à votre service y vous connaissez les ressources que vous pouvez retirer de votre pays , et , si nous venions à vous perdre, nous serions bien embarrassés*. » Ces belles paroles, qui étaient vraies, bii coûtèrent néanmoins les épaulettes de capitaine de vaisseau, et sa carrière resta ainsi de beaucoup au-dessous de son mérite.

Dans la fréquentation de cette famille, aimée, considérée et estimée de tous , le vicomte de Beauharnais, protégé par M. de Bouille et dirigé par le baron de Tascher qu'il affectionnait, aurait pu se remettre à la vie sérieuse, glorieuse même, après laquelle il aspirait. Mais la fatalité était contre ses

1. Entre antres travaux utiles, on dut alors au baron de Taacber le curemcnt du port de Fort-Royal , qui , négligé depuis longtemps, s'était enlièremenl envasé. La correspondance du gouverneur avec le ministre lui en fait honneur et constate que cette importante opération avait été dirigée par M. de Tascher avec autant de promptitude que d'économie. (Archives de la marine , cartons de la Martinique.)

2. Lettre du baron de Tascher à sa sœur. Fortr-Royal, le 26 janvier 178^. (Archives de famille.)

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bonnes intentions et son bonheur domestique. Alexandre était arrivé en novembre 1 782, à la Martinique, dans les meilleures idées relativement à sa carrière et à sa conduite. Il n'était pas débarqué que les pourpalers de paix déjà entamés avec l'Angleterre avaient pris plus de consistance; M. de Bouille, à qui on refusait les moyens d'attaquer la Jamaïque, s'était tenu tranquille, attendant Tissue des négociations. Bientôt on sut à la Martinique que les préliminaires de la paix avaient été signés le 20 janvier 1 783, et le traité de Versailles, conclu quelques mois après, restitua aux Anglais toutes les conquêtes de Bouille, et rendit ainsi inutile, dès le début, le voyage lointain du vicomte de Beauhamais.

Ce fut pour son caractère ardent et pour son ambition, que légitimait une remarquable bravoure, une grande déconvenue qui remit son esprit, singulièrement impressionnable, sous l'empire de son mécontentement et de son irritation d'Europe. En même temps il se trouva aux prises avec une oisiveté tout aussi funeste que celle de Paris et de ses garnisons. Elle l'eut bientôt rejeté dans ces liaisons faciles dont il avait la faiblesse et le goût. Mais, ce qui était plus grave, il ne tarda pas à s'éprendre, dans la société créole, d'un vif amour pour une femme de quelques années plus âgée que lui , dangereuse ennemie de la famille de La Pagerie et ne voulant pas laisser échapper l'occasion de lui faire expier cette alliance avec le fils d'un ancien gouverneur de la Martinique qui avait fait des jaloux. Elle s'empare de l'esprit et

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du cœur d'Alexandre et, sous des semblants dHntérèt et de dévouement, en obtient tous les aveux dé ses tribulations intérieures, nécessaires à ses desseins. Elle le plaint, l'irrite, ridiculise sa soumistioa et sa timidité à Tégard de son beau-père, le pousse à la révolte , et quand elle le voit bien disposé, s'adresse à sa jalousie et le met en défiance contre sa femme, restée libre à Paris. Elle Tengage à ne plus se défendre et à attaquer à son tour, et, pour Tentraîner enfin, ne recule devant aucune de ces perfidies dont est capable une femme méchante et qui veut nuire.

11 n'en fallait pas tant pour animer cette nature emportée et qui digérait mal des reproches mérités, il est vrai, mais qu'on lui avait peut-Atre trop prodigués depuis le lendemain de son mariage jusqu'à ce jour. Sa passion pour cette femme, qui venait de lui donner rendez-vous à Paris, s'accroissant en même temps que l'influence dominatrice qu'il subissait, Alexandre afiQcha la prétention de ne plus accepter aucune représentation de la part de la famille de Tascher, et annonça son départ prochain, avec la résolution d'être désormais le maître dans son intérieur. Il ne fut point ramené à de meilleurs sentiments par la nouvelle qui était venue le trouver à la Martinique et lui avait appris l'heureux accouchement de Mme de Beauhamais qui, le 1 0 avril 1 783, avait donné le jour à cette fille à laquelle la comtesse Fanny, sa marraine, donna les noms d'Eugénie-Hortense. Ayant obtenu un passage à bord de la frégate VAtalante, qui mettait i

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la voile le 1 8 août, il ne craignit pas, au moment de partir, de manifester à son beau-père les dispositions les pins menaçantes pour le repos futur de sa femme. Indigné d'une conduite aussi inattendue et aussi inquiétante pour sa tendresse paternelle, M. deLaPagerie ne garda plus nucun ménagement. Ayoc la hauteur d'un père outragé et menacé dans ce qu*il avait de plus cher, il écrivit à son gendre une lettre dans laquelle il relevait fièrement le gant, et lui offrait de reprendre sa fille, pour peu, disait-il, qu'elle le gênât. Cette lettre acerbe pour le vicomte de Beauharnais, cruelle pour quelques femmes de la colonie, mais imprudente au plus haut point, se résumait par ce mot sanglant : « Voilà donc le fruit que vous avez tiré de votre voyage et de la belle campagne que vous comptiez faire contre les ennemis de l'État; elle s'est bornée à faire la guerre à la réputation de votre femme et à la tranquillité de sa famille' 1 »

Ce trait entra comme une flèche acérée dans le cœur d'Alexandre. Après une très- courte traversée, qui ne lui donna pas le temps de se reconnaître, il arriva à Paris dans un état d'exaspération qui ne laissait plus de place à la raison. Il voulut une rupture immédiate. Son père et sa tante intervinrent en vaîn; il repoussa leurs conseils. Inutilement les amis s'entremirent. La vue et la considération de ses enfants ne put même le retenir. La folie, une soif ardente de vengeance, sa passion pour celle qui avait déchaîné

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