Sou beau-père
3. Cette lettre autographe, qui ne porte aucune indication de lieu, est entièrement inédile : elle fait partie des archives de la familk» Tascher de La Pagerie.
de 2789 livres dont vous aviez chargé mon oncle ; recevez-en tous mes remercîments. Il me fait espérer que vous vous occupez sérieusement à me faire passer bientôt des fonds plus considérables : cela me fera d'autant plus de plaisir qu'ils mettront de la tranquillité dans nos esprits , et nous empêchera , pour remplir nos engagements , de faire des sacrifices ruineux. Vous me connoissez assez, mon cher papa, pour être bien persuadé que , sans un besoin pressant d'argent , je ne vous entretiendrois que de mes tendres sentiments pour vous. Je vous reprocherois surtout votre silence à mon égard. Je sais que vous êtes un peu paresseux pour écrire , mais vous savez qu'il n'est rien de plus consolant que de recevoir des nouvelles des personnes à qui Ton est attaché. Je sais que vous avez écrit à M. Belin ; il m'a fait le plaisir de me le mander ; n'auriez-vous pas pu, mon cher papa , par la même occasion, m'écrire une petite lettre? J*espère que vous me traiterez, une autre fois, plus favorablement; je vous en supplie. « Ma lettre ne sera pas bien longue, étant occupée dans ce moment à soigner ma fille, dont M. de Beauharnais a désiré l'inoculation. J'ai cru ne devoir pas résister, dans cette circonstance délicate , à la prière qu'il m'en a faite : jusqu'à présent je n'ai qu'à m'en louer, puisque l'enfant est aussi bien qu'on puisse le désirer. Elle fait ma consolation ; elle est charmante par la figure et le caractère ; elle parle déjà fort souvent de son grand-papa et de sa grand'maman La Pagerie. Elle n'oublie pas sa tante Manette et me de-
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mande : u Maman les verrai-je-ti bientôt? » Tel est son patois pour Tinstant. Eugène est depuis quatre mois dans une pension à Paris; il se porte à mer?eille ; il n'a pas pu être inoculé à cause de ses dents de sept ans qui lui poussent , comme vous voyez, de bonne heure. Je vois avec satisfaction qu'il sera aussi bien que sa sœur , aussi son père Taime beaucoup. Il me donne toutes les semaines de ses nouvelles; j'en fais autant pour sa fille.
« Mon papa se porte très-bien ; il me charge de vous faire ses compliments et de vous demander où vous en êtes avec M. Chauvand ; il est très-essentiel pour lui d'en avoir les détails, puisque ces messieurs retiennent les fonds qu'ils ont à lui par rapport à vous*. Jugez combien cela le gêne. Je vous prie, mon cher père, de ne pas perdre un moment pour envoyer ces détails; cela donne vraiment du chagrin à mon papa : nous voyons cela avec d'autant plus de peine que nous avons grand besoin de toute manière que le ciel nous le conserve. Ma tante , dont la santé est absolument dérangée depuis longtemps, vous embrasse. Je serois bien embarrassée sur son compte, si elle n'avoit pas un courage intrépide. Je suis trèscontente de tous ses procédés pour moi. Notre attachement est bien réciproque. Je vous assure, mon cher papa , que j'ai été bien heureuse de la trouver dans bien des occasions où elle s'est saignée pour moi, surtout dans la position gênante où elle se trouve.
1. M. de La Pagerie s'élait chargé à la Martinique de quelques affaires du marquis de Beauhamais.
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a Ma fille m'appelle. Ce n'est pas sans regret, mon cher papa , que je vous quitte. Recevez Tassurance de mon tendre et respectueux attachement. Je vous embrasse de tout mon cœur.
(c La Pagerie de Beauaarnais »
Il y a là I en terminant, un mot qui peint par un trait vif et heureux le caractère de Aime de Renaudin, c'est ce courage intrépide qui lui faisait supporter avec une égale sérénité d'âme les maux du corps et les contrariétés de la vie. La plus poignante avait été sans contredit la désunion de son filleul et de sa nièce. Ce fut pour elle presque un remords que d avoir ainsi livré aux déceptions d'un mariage hâtif la jeunesse inexpérimentée de celle-ci. Cependant, sous les emportements coupables d'Alexandre , elle voulait toujours reconnaître ce cœur loyal et bon qui lui avait fait rêver pour sa Joséphine bien-aimée le bonheur dans la fortune. Elle avait accompagné sa nièce au couvent; dans la gène qui suivit leur sortie, elle mêla, nous venons de le dire, ses ressources avec les siennes y en attendant que Mme de Beauharnais eût trouvé, dans sa famille de la Martinique, toute Tassistance dont elle avait besoin.
Ces deux lettres nous font surtout connaître la situation de la vicomtesse de Beauharnais à l'égard de son mari. Dans la première, on voit une blessure qui saigne encore. La seconde accuse une amélioration dans les relations des deux époux. Ils ne se visitent point, mais ils ont commencé à correspondre entre eux; ils' ont même fini par s'écrire toutes les
semaines, il est vrai pour se donner réciproquement des nouvelles de leurs enfants. Toutefois le lien n^est pas rompu ; il tend plutôt à se renouer. En effet, un an ne s'était pas écoulé, que le vicomte de Beauharnais, sous l'impression de l'opinion publique et du temps, avait senti sa colère s'apaiser. Léger de cœur et sans constance, sa passion pour celle qui avait fait un si mauvais usage de son influence, diminuait chaque jour; mais l'amour-propre le retenait. Il ne croyait pas pouvoir obtenir son pardon de celle qu'il avait offensée. L'heure d'une entière réconciliation n'était point venue.
Sentant la position difficile de sa fille, Mme de La Pagerie l'avait déjà plusieurs fois invitée à venir trouver auprès d'elle ces consolations qu'une mère seule peut donner. Le baron de Tascher, au commencement de 1787, était arrivé en France pour apporter à Joséphine les prières de ses parents. Il y avait joint ses propres instances, lui offrant de la ramener lui-même à la Martinique. Mais l'espoir de voir revenir à elle cet époux qu'elle aimait peut-être davantage depuis qu'elle en était séparée, lui fit repousser encore l'idée d'un voyage aussi lointain, et elle laissa repartir son oncle sans avoir pu s'y décider.
Mme la vicomtesse de Beauharnais attendit une année de plus, mais inutilement, cette franche réconciliation qu'elle appelait de tous ses vœux. Sa mère et son père en profitèrent pour renouveler leurs instances. Ses deux tantes mêmes et son beau-père, malgré la privation que cette absence devait leur
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faire éprouver, la poussaient maintenant à prendre un parti qui devait , suivant eux , hâter la guérison d'Alexandre, en donnant à sa femme tous les avantages et le prestige de Téloignement. Joséphine s'avouant enfin tout ce qu'avait d'équivoque cette situation d'une femme séparée de son mari , comprit que sa place était au sein de sa propre famille ; elle se décida donc à partir pour la Martinique, et, dans cette intention, se rendit au Havre, au mois de juin 1788, avec sa fille, âgée seulement alors de cinq ans.
La lectrice de la reine Hortense nous a conservé quelques souvenirs de ce voyage entrepris à la veille de la Révolution. En attendant une occasion favorable, Mme de Beauharnais et sa fille se logèrent dans une petite maison située sur le quai, appartenant à un M. Dubuc, et qui avait été retenue par les soins de M. Rougemont, banquier au Havre.* Coïncidence bizarre: c'est dans cette même maison que, vingt-six ans plus tard, la reine Hortense obligée de fuir le sol de la France, devenu pour elle inhospitalier, vint se réfugier avec le désir de passer aux Antilles, où elle voulait aller enfouir sa douleur et sa vie. La vicomtesse de Beauharnais avait obtenu pour elle et son enfant un passage sur un bâtiment de TÉlat, mais dans son impatience de partir, elle profita du premier navire de commerce qui mettait à la voile , sans écouter les représentations qui lui furent faites , et à cause de la petitesse du bâtiment où elle avait