‹ Histoire de l'impératrice Joséphine. IChapitre 35 sur 317 · Mémoires de Mlle Cochelet^ t. II, p · texte numérisé non relu

Mémoires de Mlle Cochelet^ t. II, p

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pris place et à cause de Tétat menaçant de la mer. Un coup de vent accueillit le navire à sa sortie du port 9 et il faillit périr à l'embouchure même de la Seine. Mais Joséphine n'avait rien à craindre; son destin la protégeait. Après une heureuse traversée, elle se trouva enfin à ses chers Ilets dans les bras de ses parents qui , en la revoyant , oublièrent tout ce qu'ils avaient souffert de cette longue absence d'une fille bien-aimée qui revenait chercher sous le toit paternel la paix du cœur et Toubli des maux.

Mme de Beauharnais revit avec une joie mélancolique ces lieux où s'était écoulée son heureuse enfance, où elle avait vécu jeune fille aimée et ne connaissant de la vie que ses illusions. Les journées durent passer bien vite dans ces longs épanchements de famille que Ton devine avec la situation des personnes telle que nous la connaissons, et après huit ans d'une séparation de deux mille lieues. Joséphine retrouvait sur l'habitation des Trois-Uets son père, sa mère, et sa sœur qui avait refusé un établissement qui venait de si mal tourner. Elle leur aliénait sa jeune et charmante Hortense, et cette famille, ainsi réunie, put de nouveau jouir du bonheur tranquille et doux que donne la retraite sous ce climat idéal. On comprend, quand on connaît les lieux, que Mme de Beauharnais eût aspiré après cette nature sereine et tranquille, comme le marin au lendemain de l'orage cherche un abri pour réparer ses forces.

Chaque jour ce calme fortifiant opérait sur le cœur de la vicomtesse de Beauharnais. Les tendresses

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d*une mère , les conseils d'un père , les consolations de sa sœur, la mémoire reconnaissante des serviteurs , Taffection des voisins , mettaient chaque jour un baume nouveau sur sa blessure* Les caresses naïves d'Hortense, les soins de sa première éducation faisaient aussi dans Tâme de sa mère une diversion heureuse. Joséphine revoyait avec elle tous les endroits marqués par un souvenir de sa propre enfance : le jardin qu'elle avait cultivé de ses mains, le bassin d'eau vive où elle avait l'habitude de se baigner , et d'où 9 si Ion en croit la tradition, elle avait, fort jeune encore, retiré non sans péril un enfant qui se noyait. Elle faisait comprendre à sa fille cette précieuse fabrication du sucre , la richesse de son pays et de sa famille. Soigneuse de former son cœur , elle la conduisait, comme sa propre mère Ty avait menée , dans ces cases en bambous , recouvertes de paille de canne, pour soulager la maladie ou les chagrins; aussi, bénie des nègres, elle apprenait de bonne heure à Hortense cette adorable bonté dont celle-ci fut , sur les marches du trône , la seconde et douce image. Elle visitait avec elle leurs voisins de campagne qui étaient tous des amis : M. et Mme Marlet, les plus proches, dont nous connaissons déjà l'inaltérable dévouement; MM. de Ganthaume, d'Audiffrédy , de Girardin , de Percin , etc. Puis , chaque dimanche, on allait entendre la messe dans Thumble et pauvre église du bourg , et Ion se rendait , en sortant, au presbytère avec les autres habitants pour faire à son curé la visite usitée de déférence et d'afTec-

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tion et échanger entre voisins des nouvelles et de bons offices*.

Lorsque la vicomtesse de Beauharnais avait quitté Paris, la révolution française était sur le point d'éclater; aussi trouva-t-elle la Martinique déjà remuée par les approches de ce grand changement. Une assemblée avait été élue. Gomme en France, on ne s'entendit point. Sur ces entrefaites , la nouvelle des événements de 1789 étant parvenue dans la colonie , les imaginations s'enflammèrent et le pays se divisa en deux partis longtemps ennemis , celui des villes et celui de la campagne ou des habitants : ils en arrivèrent à la guerre civile et luttèrent pendant plusieurs années avec cette énergie que donne à la population créole une bravoure ardente et commune à tous. Les nouvelles institutions de la métropole avaient été adoptées par la Martinique. La capitale du pays , ayant à nommer son maire, fixa son choix sur

1. Ce voyage est rappelé dans Mlle Cochelet (t. H, p. 158). La reine Hortense, accompagnée de sa lectrice y se trouvait au Havre en 1815, hésitant entre un embarquement pour l'Angleterre ou pour les Antilles : « Un petit bâtiment, ajoute Mlle Cochelet, partait pour les tles; nous allâmes le visiter, c Que j'aimerais à faire un voyage à la Martinique, me dit la reine. J'avais quatre ans quand je viof dans ce port avec ma mère qui voulait aller revoir encore une fois sa patrie. Nous nous embarquâmes au Havre et je me souviens qu'un vent furieux pensa nous faire périr à Pembouchure même de la Seine. Je me rappelle très-bien les terreurs de ma mère , mais j'ignore où nous étions logées, d Elle me racontait, assise dans ce bâtiment , ses souvenirs des tles où elle resta jusqu'à l'âge de sept ans ; elle me décrivait les lieux où était placée l'habitation de sa grand'mère ; elle n'avait pas oublié les esclaves qui la portaient en palanquin, ni ces pauvres noirs que l'Impératrice ne voulait jamais qu'on puntt. »

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le baron de Tascher , Toncle de Mme de Beauharnais, qui se trouvait ainsi personnellement intéressée et aux choses qui se passaient sous ses yeux et à celles bien autrement graves qui s'accomplissaient à Paris, et auxquelles son mari prenait une active part.

Suivant comme la grande révolution française, dont elle n était qu'un écho lointain, ces phases croissantes qui semblent la loi de toute révolution , Tagitalion martiniquaise, à partir de janvier 1790, ne se ralentit point, jusqu'à ce qu'elle fût arrivée aux dernières limites de Tanarchie. Le jour de la Fête-Dieu , le 10 juin, une collision éclate à Saint-Pierre entre une partie des blancs et des hommes de couleur, et un odieux massacre de quinze de ces derniers viqt jeter presque toute \ejxv classe dans le camp des habitants. I^ gouverneur, à la tète de la garnison et des miliciens de Fortr-Royal, accourt pour punir cet attentat; il entre sans coup férir dans la ville, en casse la municipalité; sa milice est désarmée; on fait, en même temps , de nombreuses arrestations, et les prisonniers amenés au chef-lieu sont enfermés dans le fort Bourbon, construit depuis le gouvernement du marquis de Beaubarnais, sur l'un des mornes si valeureusement défendus, vingt-huit ans auparavant, par le père de Joséphine.

Ce fut une grave imprudence. Une fièvre d'indépendance et d'insubordination s'était emparée de tous les esprits. Les prisonniers communiquèrent avec les soldats chargés de les garder ; ils exaltèrent leur imagination : bientôt la garnison du fort entre

en révolte , elle met les prisonniers en liberté et cend ensuite en ville pour réclamer le drapeau tricolore qu^on ne lui avait pas encore donné. Le gouverneur, M. de Damas, ayant refueé, à cause du mode de la demande, les révoltés remontent au fort Bourbon, braquent leurs canons sur la ville et font feu. Quelques boulets même sont dirigés contre Thôtel du chef de la colonie qui se retira alors, pour plus de sûreté , dans le fort Saint-Louis, laissant la forteresse supérieure livrée à Tanarchie ^

Croyant qu'une autorité civile pourrait plutôt ramener au devoir cette troupe en délire , le baron de Tascher s'ofiErit au gouverneur; il lui demanda, et en pbtint Tautorisation, de monter au fort Bourbon avec les membres de la municipalité afin de haranguer les soldats. Une foule de gens du peuple, effrayés pour leur maire de cette mission, se rassemblèrent autour de lui, disant : « Vous êtes notre père , vous n'irez point sans nous, » et ils le suivirent jusqu'au fort. Le pont-levis s'abaisse; mais à peine sont-ils entrés, qu'on le relève au milieu des vociférations. On s'empare de la personne du maire, dont les intentions sont inconnues, et des menaces de mort se font entendre. Ceux qui l'ont suivi veulent le défendre; les soldats tirent leurs sabres : « Hachez-nous par mor^ ceaux, leur crie alors le peuple, tuez-nous avant de le toucher, c'est notre père ! » Le baron de Tascher, après avoir inutilement essayé de dominer ce tumulte,

1 Histoire de la Martinique, par M. Sidney-DaDey, t. V, p. 9S.

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attendait patiemment la fin d'un malentendu où sa vie ne tenait qu'à un fil , lorsque les soldats révoltés, dominés par cette ferme contenance , s'apaisent tout à coup. On fait silence et on l'invite à parler. Conmie maire de la ville , il les adjure, avant tout , de cesser le feu impie qu'ils dirigeaient sur elle, et de respecter des citoyens qui ne devaient point souffrir de leurs débats avec le gouverneur. Il veut ensuite leur parler de leurs devoirs et tâcher de les ramener à l'obéissance, mais alors les clameurs recommencent et Tempèchent d'achever. Voyant après plusieurs tentatives inutiles qu'il n'y avait rien à espérer de ces furieux, le baron de Tascher demanda qu'on lui permît de se retirer; les meneurs lui répondirent en lui offrant le commandement du fort Bourbon, et sur son refus, ils lui déclarèrent qifii était prisonnier ainsi que les officiers municipaux qui l'avaient suivi, et qu'ils les garderaient pour otages, et ne les rendraient que lorsqu'on aurait fait droit à toutes leurs demandes.* Le gouverneur, apprenant ces détails, dans la crainte de subir le même sort au fort Saint-Louis, dont la garnison commençait à s'agiter , quitta brusquement Fort-Royal et se réfugia dans les hauteurs du Gros- Morne, faisant appel au dévouement et à l'énergie des habitants , qui accoururent en grand nombre se ranger autour de lui.

Pendant ces troubles, Mme de Beauharnais vivait

1 . Éloije funtbre de M, le baron de Tascher , prononcé à la loge maçonique de Sain te- Joséphine, par M. Baudry des Lozières (juin 1S06]. — Daney, Histoire de la Martinique, t. V, p. 100.

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en sûreté aux Trois-Ilets. Elle aurait pu continuera y cacher sa vie à couvert des dangers politiques, comme elle 7 avait trouvé un abri contre les orages du cœur. Cependant sa famille était trop mêlée aux agitations de la colonie pour qu'elle pût bien goûter cette tranquillité que lui promettait le séjour du domaine paternel. Mais ce qui tenait surtout son esprit en éveil , c était les nouvelles qui lui parvenaient de la France et lui montraient son mari devenu un personnage politique et revenant chaque jour davantage des torts qu^il avait eus à son égard.

Envoyé aux États généraux par la noblesse du bail- Uage de Blois, pays de sa mère et siège de sa fortune, le vicomte de Beauharnais, alors major d'infanterie, avait pris dans rassemblée la place réservée à un homme de vingt-neuf ans, ardent, enthousiaste et ayant la passion de l'indépendance. Il était entré pleinement et avec la générosité de son caractère dans le mouvement réformateur qui commença à la réunion des ordres, et dont on peut marquer la fin à la mort de Mirabeau, ce champion suprême de la royauté, cette dernière digue qui retenait le torrent prêt à tout submerger. L'un des quarante-sept membres de la noblesse qui, après le serment du Jeu de paume, vinrent tendre la main au tiers état, Alexandre de Beauharnais s'était montré, dans la nuit du 4 août, l'un des plus empressés à faire le sacrifice des droits féodaux qu'il tenait de sa naissance. S'étant fait remarquer dans les discussions mémorables de cette époque et cité pour son aptitude et son assiduité aux

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délibérations intérieures des comités^ il avait été d'abord élu secrétaire de TAssemblée nationale, puis membre du comité militaire; plus tard il fut porté au fauteuil de la présidence. Animé par l'enthousiasme général, on le vit, au mois de juillet 1790', prendre part avec ce que Paris avait de plus distingué, aux travaux préparés dans le Ghamp-de-Mars pour y célébrer cette fédération, gage menteur de paix et d'union, qui ne fut que la préface de la longue série d'humiliations qui, du palais de Louis XTV^ amena insensiblement la royauté à l'échafaud de Charles I*'.

Il n'en fut pas de même de son frère, le marquis François de Beauharnais, membre également de la Constituante. Inébranlable en sa foi , courageux , passionné dans la défense des privilèges de la noblesse et des droits du Roi, sa fidélité chevaleresque lui fit donner par l'Assemblée elle-même, le surnom de Féal Beauharnais; on l'appelait aussi Beauharnais sans amendement, à cause de sa persistance à repousser tous les amendements destinés à restreindre les prérogatives de la royauté*.

Alexandre de Beauharnais réclamait maintenant sa femme avec toute la vivacité d'un amour qui succède à un coupable refroidissement. Il avait éprouvé ce qui arrive toujours à un homme de cœur qu'un fol entraî-

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