Mémoires etsouvmirs du comte de Lavalette, t. U, p
voyant qu'un mois se passait sans que son mari fût inquiété dans sa retraite de la Ferté, reprit son espérance, qui ne la quitta point pendant toute la durée de cette crise terrible.
Mais les temps devenaient de plus en plus critiques. La Terreur, comme un fleuve qui monte, envahissait la France. Bailly, d'Orléans, les Girondins, Mme Roland, venaient de périr. La malheureuse Reine avait suivi son époux sur Téchafaud. Pendant ces trois derniers mois de Tannée 1793, le déchainement contre les nobles et les états-majors des armées, qui avait commencé par la condamnation de Gustine, ne fit qu'aller aussi en croissant. Plus de vingt généraux se virent arrêtés dans ce peu de temps, et plusieurs payèrent de leur tête des trahisons qui n'existaient que dans la méfiance convaincue bu dans les criminelles inventions de leurs ennemis. Parmi eux se trouvaient Houchard, envoyé le 16 novembre à la guillotine; Luckner, arrêté le 26 octobre, et Biroo le 31 décembn;, l'un et l'autre exécutés dans les premiers jours de 1794. Alexandre Beauharnais avait servi sous Luckner, il avait été le chef d'état-major de Biron, et s'était trouvé le collègue d'Houchard dans la tentative avortée pour dégager Mayence; plusieurs fois son nom avait dû venir à l'esprit de ceux qui ordonnaient les supplices.
Jusque-là , le souvenir de sa franche et patriotique conduite à la tête de l'armée du Rhin, la popularité dont il jouissait dans son département, les démarches de sa femme, la vigilance de ses tantes lavaient pré-
serve. C'était presque un miracle. Mais il était noble, il était frère d'émigré, il avait fait partie de l'Assemblée constituante, il était resté modéré : c'étaient là trop de titres à la qualité de suspect. Dénoncé au comité de Loir-et-Cher, dont ses amis avaient été éloignés, il fut arrêté à la Ferté dans le commencement de janvier, conduit à Paris pu se trouvait sa femme, et écroué d'abord au Luxembourg , qui renfermait plusieurs de ses frères d'armes, coupables comme lui d'avoir eu confiance dans la République.
Son mari arrêté, Joséphine trouva dans son courage d'épouse une énergie et une activité qu'ellemême ne pensait pas pouvoir demander à sa nature indolente et douce. Mais c'est là, c'est dans les épreuves décisives de la vie, que ces âmes créoles se relèvent dévouées et fortesjusqu a l'héroïsme. Loin de fuir, elle se multiplia pour procurer l'élargissement de son époux. Démarches, visites, lettres, sollicitations, prières, elle ne négligea rien, elle prodigua tout. Mais ce fut en vain.
On a publié de nombreuses lettres attribuées à Joséphine et à Alexandre de Beauharnais, et se rattachant à cette époque. Elles se trouvent presque toutes reproduites dans les Mémoires sur Vlmpératrice, dus à la nièce de Mme de Genlis. Il faut bien le dire, ces lettres, comme tant d'autres attribuées à Joséphine, sont fausses : c'est à regret que nous renonçons à faire figurer dans sa biographie les faits intéressants d'ailleurs qui en ressorlent, mais nous
ne saurions plus les admettre aujourd'hui que nous avons acquis la preuve de leur fausseté'.
Pendant le premier trimestre de 1794, la Terreur grandit encore. Effrayante progression ! en janvier les prisons de Paris comptaient 4659 prisonniers; en
1 . Ces Mémoires déjà cités (v. p. 65) sont ceux qa'a publiés sans nom d'auteur en 1828 , et qu*a réimprimés et signés en 1855 Mme Georgette Ducrest, fille du marquis Ducrest, chancelier du duc d'Orléans, qui était le neveu de Mme de Montesson et le frère de Mme de Genlis. Il ne faut certes pas les confondre avec ceux de Mlle Lenormant. Cest une œuvre de bonne foi , et l'on doit y avoir recours, nous le répétons, pour tous les faits que Mme Ducrest déclare avoir vus par elle-même. Mais il n'en est point ainsi des ouï-dire rapportés par l'auteur, et surtout des correspondances qu'elle a insérées dans son récit en les attribuant à Joséphine; et c'est ici surtout l'objet des réserves que nous avons annoncées.
Dans notre pénurie lointaine, manquant de ressources historiques et de moyens d'information , nous avons cru à la Martinique à l'authenticité de ces lettres. Indépendamment des affirmations de Mme Ducrest, nous avions celles d'un ouvrage récent, publié à Paris sur les souveraines de la France, qui, en rendant justice à notre écrivain, acceptait comme vraies les lettres reproduites dans son ouvrage, en recommandant de ne pas les confondre avec d*aulres publiées en 1819 et désavouées par le prince Eugène.
Or, c'est précisément cette cx)nfuâion qui a eu lieu. Toutes les lettres insérées par Mme Ducrest, sauf trois ou quatre, ne sont autre chose que la correspondance formellement désavouée par le fils de rimpératrice Joséphine. C'est ce dont il est facile de se convaincre en les comparant avec cette publication anonyme de 1819, attribuée à Regnault-Warin et intitulée Mémoires et Correspondance de rimpératrice Joséphine. Paris, chez Plancher, libraire; imp. de Poulet, l vol. in-8 de 260 p.
Le démenti du prince Eugène fut inséré dans le Moniteur do 28 janvier 1820 : c II a paru il y a quelque temps (disait M. Sauvo en Tenregistrant), et nous n'avons pas cru devoir annoncer un ouvrage intitulé f Mémoires et Correspondance de l'Impératrice Joséc phine; > nous n'avons pu y voir qu'une spéculation de libraire, qu'un recueil apocryphe dénué de tout intérêt politique, hiitoriqoe ou littéraire. Toutefois sa publication a donné lieu à la lettre siii-
mars, 5829; au commencement d'avril, 7541 , et à la fin de ce mois, près de 8000\ Le 20 avril avait vu périr à la fois quatorze magistrats du Parlement de Paris et cinq membres de celui de Toulouse. Le 21, on vit monter sur la fatale charrette le duc de Yille-
vanle que nous venons de recevoir et que nous publions pour satisfaire à Tintention du prince qui Ta signée :
c Au Rédacteur, c Monsieur,
• Je viens de lire un ouvrage nouvellement publié à Paris sous le titre de Mémoires et Correspondance de VImpératrice Joséphine. Je remercie Tauteur de cet ouvrage de la justice qu'il a rendue à ma mère, en plaçant presque toujours dans les paroles qu'il lui prête ou dans le;i lettres qu'il lui attribue, les sentiments français dont elle fut toujours animée. Je déclare, cependant, quil n'y a pas dans ce livre une seule ligne qui ^oit réellement de ma mère, pas une ligne qui soit de ma sœur ni de moi , pas une anecdote sur ma famille qui soit conforme à la vérité. Quelque pénible qu'il me soit, monsieur le Rédacteur, de parler ou de faire parler de moi » ne voulant pas contribuer par mon silence à ce que le public soit induit en erreur, j*ai considéré comme un devoir de publier la déclaration que je vous adresse, et j'attends de votre justice que vous ne refuserez pas de lui accorder une place dans votre journal.
c Recevez, etc.
€ Le prince EuckNE.
« Munich, le 15 janvier 1820. »
Mme Ducrest n'a pas connu ce démenti si catégorique , et probablement les personnes qui lui ont communiqué la correspondance réimprimée par elle la lui ont-elles remise en copies, lui laissant ignorer qu'elle eût déjà été publiée. Ces copies offrent des retranchements portant sur les faits les moins vraisemblables, sur des inventions qui sautent aux yeux dans l'œuvre primitive; et là est l'artihce de la publication de Mme Ducrest , artifice qui , nous le répétons, ne lui est point imputable , mais qui est une cause principale d'erreur dans l'appréciation de ces lettres dont quelques-unes, au reste, sont remarquablement écrites.