Mémoires du comte de Lavalelle, t. II, p
passer pour ses propres enfante , tantôt à ThÀIel de Salm, tantôt à la prison des Carmes.
Un curieux et bizarre incident de ces visites à leur mère nous a été révélé par un auteur contemporain en position d'être bien informé , car, deux ans après, nous le voyons placé dans Tintimité de Joséphine. Celle-ci qui pendant toute sa vie conserva pour les chiens, les oiseaux et les fleurs, un goût très^vif apporté de son île natale, possédait, au moment de son arrestation, un petit carlin qui lui avait été donné tout jeune comme étant de race pure et rare. « Fortuné (tel est son nom) n'était, dit le narrateur S ni beau, ni bon, ni aimable. Bas sur pattes, long de corps, moins fauve que roux, ce carlin au nez de belette ne rappelait sa race que par son masque noir et sa queue en tire-bouchon. Il n'avait pas tenu , en grandissant ce qu'il promettait étant petit; mais Joséphine, mais ses enfants ne l'en aimaient pas moins quand une circonstance le leur rendit plus cher encore. Arrêtée en même temps que son premier mari, le général Beauharnais , Joséphine languissait en prison, d'autant plus inquiète qu'elle ignorait absolument ce qui se passait au dehors. Ses enfants avaient la permission de la venir voir au greffe avec leur gouvernante. Mais comment la mettre au fait? Le concierge assistait à toutes leurs entrevues. Comme Fortuné était toujours de la partie et qu'il ne lui était pas défendu d'entrer dans l'intérieur, la gouver»
1. Souvenirs d*un sexagénaire, par M. L. Arnault, de rAcâdémie française, t. III, p. 3.
nante imagina un jour de cacher sous un beau collier neuf, dont ellB le para, un écrit qui contenait ce qu'on ne pouvait dire à sa maîtresse. Joséphine , qui ne manquait pas de Gnesse, devina la chose. Elle répondit au billet par le même moyen. Ainsi s'établit entre elle et ses amis, sous les yeux mêmes de son surveillant, une correspondance qui la tenait au courant des démarches qu'on faisait pour la sauver, et qui soutenait son courage. La famille sut gré au chien du bien qui s'opérait par son entremise autant que s'il se fût opéré par sa volonté. » Aussi Fortuné devint pour les enfants comme pour la mère l'objet d'un véritable culte qui dura jusqu'à sa mort, fort tragique, arrivée en Italie deux ans après.
Mais devenu enfin le maître et l'expression dernière du gouvernement conventionnel, Robespierre ne voyait plus rien devant lui. Sa dictature planait sur toute la France. La Terreur était à son apogée. Un frémissement général courut dans les prisons gorgées de nouveaux détenus par la loi du 2S germinal contre les ex-nobles. C'est alors que le dictateur, du haut de la tribune de la Convention qui est son trône, proclame l'Être suprême et l'immortalité de l'âme, et, le 20 juin, il préside lui-même, au Champ de Mars, la première solennité du nouveau culte dont il s'institue le grand prêtre.
Le chef de la Montagne était maintenant assez fort pour détendre un peu, s'il le voulait, les ressorts de sa redoutable machine. Tout à coup le bruit se répand qu'il aspire à la clémence et qu'il va substi-
tuer un autre régime à celui de la Terreur. Les prisons s'en réjouissent, et Mme de Beauhamais, toujours à raffut des motifs d'espérance, s'empresse de l'accueillir. Mais son mari, connaissant mieux les choses et les hommes, ne se laissait aller à aucune illusion et gardait la persuasion qu'il n'échapperait point au sort de ses collègues.
Le dénoûment pour tous était proche. En allant au Champ de Mars, dans le sein même de son triomphe, Robespierre avait entendu murmurer à ses oreilles des menaces de roche Tarpéienne. Une fois débarrassé de ses rivaux apparents , il lui &llait compter avec ses ennemis cachés. Et ceux-là étaient nombreux et de nature diverse. La Terreur s'était personnifiée en lui. C'était sur lui principalement que les familles des victimes reportaient leur haine et leurs projets de vengeance. D'un autre côté, ses allures dictatoriales , ses prétentions à la direction suprême avaient excité Tanimosilé et les alarmes de ceux de ses collègues qui, tout aussi révolutionnaires que lui, haïssaient Cromwell à l'égal de Charles P. Les cris au tyran commençaient à interrompre ce silence de mort qui régnait autour de la guillotine lasse de frapper, comme le peuple se montrait fatigué d'applaudir. Surpris d'abord par ces commencements d'opposition , Robespierre s'irrita bientôt et ne tarda pas à menacer. Quelques-uns des opposants étaient à côté de lui, au sein même du Comité de salut public. Dédaignant de les ramener par des concessions et des façons moins hautaines , il s'exila lui-même da
DE L'JHPËRATRICE JOSÉPHINE. 233
Ck)initéy et, par cette retraite qui resta une menace vaine, puisqu'elle n'était pas immédiatement suivie de TefTet qu'avaient redouté ses collègues un instant intimidés, il donna à ceux-ci le temps et les moyens de préparer sa chute.
Mais avant cette chute si désirée, bien des victimes devaient être immolées en une dernière et épouvantable hécatombe. Armé de la loi du 22 prairial (10 juin), l'exécrable Fouquier-Tin ville, parvenu à ce degré de Tureur et d'ivresse sanguinaire qui confond l'homme avec la bète féroce, se livrait à des saturnales de meurtres que l'on n'avait point encore vues. Raillé pour son rôle à la fête de l'Être suprême et accusé de vouloir renier les principes de la révolution terroriste , Robespierre avait fait voter cette loi qui rendait plus expéditive encore la procédure sommaire du tribunal révolutionnaire. Avec un pareil décret qui supprimait toutes les garanties de la législation criminelle, qui donnait de l'incrimination d'ennemi du peuple la définition la plus vague et la plus effrayante , qui bornait presque l'instruction des procès à un simple appel nominal et refusait aux conspirateurs l'assistance d'un défenseur, il n'était personne qui fût assuré de conserver sa tête sur ses épaules. « Bientôt, disait Fouquier-Tinville, on mettra sur la porte des prisons maison à louer! » Pour alimenter ce carnage organisé, on avait établi parmi les prisonniers un affreux espionnage. De faux suspects dénonçaient ceux dont on voulait se défaire. Un mot, un signe d'eux c'était la mort. Depuis la loi du
22 prairial , les tètes tombaient par cinquante à la fois : « Ça va bien , disait encore Fouquier , les tètes tombent comme des ardoises. » — a II faut que ça aille mieux encore, ajoutait-il, la décade prochaine, il m'en faut quatre cent cinquante au moins ^ »
Ce n'est point à plaisir que nous rappelons ces souvenirs de la Terreur ; ils sont nécessaires pour bien faire apprécier les phases si diverses de la vie de Joséphine. Et puis il nous semble que tout écrivain qui 9 pour les nécessités de son sujet , traverse cette redoutable époque, doit au public sa pensée sur ce point. Une réprobation de plus n'est pas inutile dans un pays où la politique à outrance, où la doctrine du massacre, se sauve quelquefois chez les historiens par les beaux noms d'énergie» de patriotisme , de fermeté d'âme , d'intrépidité de cœur. Le fer ou le feu, pour propager une idée et faire triompher un parti, c'est à la fois crime, folie, et trahison peut-être. On fait par là le contraire de ce qu'on tente. Toujours ce que le sang arrose revit plus fort et plus haut. On produit la terreur d'uo instant, mais en même temps TeiTroi de vingt siècles. Ainsi de 93, de la Saint-Barthélémy, de la persécution du christianisme : politique aveugle et détestable qui ne procure aux partis extrêmes que des triomphes d'un jour suivis de défaites sans fin.
L'étoile du général Beau harnais, les supplications de sa femme, les démarches de ses tantes l'avaient
1 . Histoire de la /?ero/u/ton française, par M. Thiers, t. VI, p. 141.
protégé jusque là. Mais on comprend que sou heure était venue. Il fallait être en prison traître ou yictime, infâme ou martyr; Alexandre appelait la mort de ses vœux. Un membre de sa famille, et que Ton doit par cela même croire bien renseigné ^ parle ainsi de la circonstance qui détermina son renvoi, déjà depuis longtemps décidé , devant le tribunal révolutionnaire * : « Les Jacobins imaginèrent des conspirations de prison pour avoir un prétexte de prolonger leurs massacres. Us avaient mêlé avec les prisonniers quelques espions qui trouvèrent des hommes assez lâches pour racheter leur vie aux dépens d'une atroce calomnie. L*un de ces misérables , furieux d*avoir été découvert par M. de Beauharnais dans ses infâmes intrigues 9 et inquiet de le voir se déclarer avec toute Tindignation et toute la hauteur d*un honnête homme, le dénonça; on Ten punit en l'envoyant à Téchafaud. » Le 4 thermidor, le général Alexandre Beauharnais fut transporté à la Conciergerie, cette antichambre de la place de la Révolution. Avant de quitter les Carmes, et au sortir d'un interrogatoire de mauvais augure et qui était Tavant-coureur de sa condamnation j il écrivit à sa femme à laquelle on ne lui permit point de faire ses adieux, cette lettre dernière, mélange de patriotisme exalté, d'affection conjugale et de paternelle douleur \
Le k thermidor, an ii de la République.
w Toutes les apparences de l'espèce d'interrogatoire