‹ Histoire de l'impératrice Joséphine. IChapitre 64 sur 317 · Correspondance publiée par BOf. Didot, t. II, p · texte numérisé non relu

Correspondance publiée par BOf. Didot, t. II, p

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qu'on a Fait subir aujourd'hui à un assez grand nombre de détenus sont que je suis la victime des scélérates calomnies de plusieurs aristocrates, soidisant patriotes, de cette maison. La présomption que cette infernale machination me suivra jusqu'au tribunal révolutionnaire ne me laisse aucun espoir de te revoir, mon amie, ni d embrasser mes chers enfants. Je ne te parlerai point de mes regrets : ma tendre affection pour eux, l'attachement fraternel qui me lie à toi , ne peuvent te laisser aucun doute sur le sentiment avec lequel je quitterai la vie sous ces rapports.

a Je regrette également de me séparer d'une patrie que j'aime, pour laquelle j'aurais voulu donner mille fois ma vie, et que non-seulement je ne pourrai plus servir, mais qui me verra échapper de son sein en me supposant un mauvais citoyen. Cette idée déchirante ne me permet pas de ne te point recommander ma mémoire : travaille à la réhabiliter en prouvant qu'une vie entière consacrée à servir son pays et à faire triompher la liberté et l'égalité , doit, aux yeux du peuple, repousser d'odieux calomniateurs, pris surtout dans la classe des gens suspects. Ce travail doit être ajourné ; car, dans les orages révolutionnaires, un grand peuple qui combat pour pulvériser ses fers doit s'environner d'une juste méfiance, et plus craindre d'oublier un coupable que de frapper un innocent.

u Je mourrai avec ce calme qui permet cependant de s'attendrir pour ses plus chères affections, mais

avec ce courage qui caractérise un homme libre^ une conscience pure et une âme honnête, dont les vœux les plus ardents sont pour la prospérité de la République.

ce Adieuy mon amie, console-toi par mes enfants ; console-les en les éclairant, et surtout en leur apprenant que c'est à force de vertus et de civisme qu'ils doivent efiEacer le souvenir de mon supplice, et rappeler mes services et mes titres à la reconnaissance nationale. Adieu , tu sais ceux que j*aime : sois leur consolation, et prolonge par tes soins ma vie dans leur cœur. Adieu , je te presse , ainsi que mes chers enfants, pour la dernière fois de ma vie contre mon

sein.

« Alexandre Bbàuharnais. »

Le général Beauharnais comparut le lendemain devant le tribunal révolutionnaire, et, sur la seule constatation de son identité, il fut condamné à mort. Il marcha à Téchafaud avec ce mépris de la vie qui était Tun des traits distinctifs de son caractère. Il fut exécuté le 6 thermidor, trois jours seulement avant la chute de Robespierre, qui Teût sauvé! Dans la fatale charrette il rencontra une main amie à serrer, mais avec une douleur que Ton peut concevoir; c'était celle du prince de Salm-Kirbourg, qui avait généreusement joué sa tête pour lui ramener, à Paris, ses enfants*.

1. Histoire parlementaire de la Révolution^ par MM. Bûchez et Roux , t. XXXIY, p. 101.1

Ainsi périt, le 24 juillet, à l'âge de trente-quatre ans, le père du prince Eugène et de la reine Hortense, cœur généreux, tète ardente, àme courageuse et fière, citoyen pur et dévoué, honnête homme par-dessus tout, et militaire distingué qui eût rendu plus d*un service à la patrie si sa mort prématurée n'était venue interrompre une carriés'e dans laquelle il avait déjà dé* ployé quelques-unes des plus rares qualités du géiiénl et du soldat. Emporté par la fougue de la jeunesse, il eut le malheur, pendant quelques années, de méeonnaître la douce et noble compagne que la destinée et son choix lui avaient donnée. Mais il sut bien racheter par la suite ces torts des premiers temps, et Thommage solennel qu'il vient de rendre à Joséphine un pied sur les marches de Téchafaud, tout en montrant quels étaient devenus les sentiments d'Alexandre de Beauharnais pour sa femme, prouve combien avait été complet le dévouement de celleci, et jusqu'à quel point elle avait pardonné des égarements dont elle ne se souvint que pour les cacher à ses enfants ^

1. M. de La Valette qui, avant d'être aide de camp da général Bonaparte, avait été employé à l'état-major de Tarmée da fihiii tons Custine et Alexandre de Beauharnais, fait de ce dernier le portrait suivant : « M. de Beauharnais avait un esprit très-cultivé , un ca* ractère calme , aimant Tordre , la discipline et le travail. Il était d'une activité infatigable. Son coup d'œil était juste et prompt , et sa bravoure froide et brillante le fit aimer promptemenl de rarmée. Modeste et même un peu circonspect, réservé devant !e9 troupes, leur parlant peu, il n'obtint pas l'enthousiasme du général Custine, qui aimait à les haranguer , qui oonnaiSBait les noms dM amples soldats, qui les visitait au camp, dans les hèpitaut, «t 4obI la

Mme de Beauharnais ne coanut^ dit-on^ que trois jours après, la mort de son mari par la lecture des journaux qui apportaient dans les prisons le bulletin quotidien des victimes. Elle avait espéré jusque là; ce fut pour son âme un coup affreux sous lequel elle resta plusieurs heures anéantie. Revenue à elle et voyant son époux immolé , elle pensa enfin que son tour n'allait pas tarder à venir. Elle en vit un clair indice dans le redoublement de brutalité des agents de la prison à son égard. Bientôt le geôlier entrant dans la chambre qu'elle occupait avec Mme d'Aiguillon, lui annonça qu'il venait chercher son lit de sangle pour le donner à une autre prisonnière : (c Gomment, le donner? dit avec vivacité la compagne de Joséphine; Mme de Beauharnais en aura donc un meilleur ? — Non , non , répondit le geôlier avec un geste significatif, elle n'en aura bientôt plus besoin V »

M. de Lavalette , que nous citons volontiers, car en entrant dans la famille de Beauharnais il lui fut facile den connaître toutes les traditions, donne quelques

brusque gaieté et les reparties étaient généralement citées. » {Ménoires ei souvmin, t. 1**, p. 123.)

M. de Lavalette nous £ait connatlre, en outre, que le général Beauharnais , appelé au commandement de Tarrnée du Rhin , prit pour chef d'état-major, en lui faisant obtenir le grade de maréchal de camp, le lieutenant colonel Clarke, depuis maréchal et duc de Feltre , et qu'il avait pour secrétaire le capitaine Lahorie , devenu général et entratné, en 1812, par Malet dans sa conspiration. Sous les ordres d'Alexandre Beauharnais se trouvaient alors aus«i Ktôber, Desaix, Saint-Cyr, Sainte-Suzanne et Haxo.

1. Mémoires sur l'Impératrice Joséphine^ par Mme Ducrest, chap. XXXIII.

détails sur ces dramatiques instants de la vie de Joséphine : « Mme de Beaubarnais , dit-iP, avait été enfermée dans une des prisons de Paris. EUe y était tombée gravement malade lorsque son acte d^accusation, c'est à dire Tarrèt de sa mort, lui fut remis. Heureusement un bonnète et courageux médecin polonaisy dont je regrette de ne pas savoir le nom, fut cbargé de la soigner. Il déclara que la maladie allait en faire justice, et qu'elle n*avait pas huit jours i vivre. Elle fut ainsi sauvée. »

On était au 9 thermidor. À cette heure s'accomplissait dans Paris la chute de Robespierre , mais une morne terreur régnait encore dans les prisons , où Ion ignorait ce qui se passait au dehors. Joséphine crut devoir se préparer à la mort, et, abrégeant l'office du bourreau , elle coupa elle-même sa chevelure pour renvoyer en souvenir à ses enfants. Mais Mme de Beaubarnais ne mourut point. Son heure n'était pas venue. Elle avait à accomplir ses hautes destinées, et c'est de l'excès de ses misères que devait sortir Téclat de sa suprême fortune.

Quelles furent les circonstances de sa délivrance? Nous nous trouvons réduit, à cet égard, aux seuls renseignements donnés par son annaliste, et dont nous lui laissons toute la responsabilité. Ne voyant point paraître , sur le coup de la mort de son époux, les pourvoyeurs de la guillotine , Mme de Beaubarnais, qui avait craint une mort prochaine, sentit la

confiance renattre dans son cœur, et, au dire de Mme Ducresti le souvenir de la prédiction qui lui fut Faite à la Martinique lui revint à l'esprit. Elle y crut en cet instant par ce sentiment de la conservation qui , sur le bord de Tabîme , nous rattache à tout ce qui promet la vie, et au lendemain du jour où elle avait écrit à ses enfants : « Je vais mourir , » elle disait à ses compagnes de captivité qui pleuraient sur elle : a Ne craignez rien; je dois être reine de France! » Une femme^ du dehors, était parvenue à faire comprendre aux détenues que Robespierre avait succombé; mais bientôt la nouvelle de la révolution de thermidor leur fut donnée d'une manière certaine , et Joséphine , qui venait de voir la mort de si près y put rester convaincue de la vérité de son oracle de la Martinique ^

1 . Voici, du reste , en- quels termes Mme Ducrest rapporte ces faits, d'après l'Impératrice elle-même , qu'elle fait parler dans son récit. On venait d'enlever son lit à Mme de Beauharnais à la veille d'être transportée à la Conciergerie : c Mes compagnes d'infortune, continue Joséphine , poussèrent les hauts cris. Je les consolais du mieux que je pouvais. Enûn, ennuyée de leurs éternelles lamentations, je leur dis que leur douleur n'avait pas le sens commun, que non-seulement je ne mourrais pas, mais que je serais reine de France. « Que ne nommez-vous votre maison? me demanda avec « colère Mme d'Aiguillon. — Ah 1 c'est vrai , je n'y pensais pas. <i Eh bien! ma chère, je vous nommerai dame d'honneur, je vous ff le promets, i Et les pleurs de ces dames de couler de plus belle, car elles me crurent folle en me voyant de sang-froid dans un pareil moment. Je vous assure, Mesdames, que je no jouais pas le courage, j'étais, dans cet instant, persuadée de la réalisation de mon oracle.

« Mme d'Aiguillon se trouvant presque mal , je la traînai vers la fenêtre, que j'ouvris pour lui donner un peu d'air. J'aperçus une femme du peuple qui nous faisait beaucoup de gestes que nous ne

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Les prisonniers sauvés par le 9 thermidor ne furent pas immédiatement relâchés. Il y eut des vérifications, un examen des causes de l'arrestation et de la qualité des personnes , qui demandèrent quelques jours même pour les plus favorisés. La première rendue à la liberté fut celle qui avait mis au cœur de Tallien le courage d'attaquer et la résolulicn de vaincre le dictateur. Une fois hors de cette sombre prison des Carmes, Mme de Fontenay, bientôt Mme TaUien, se hâta d'en faire sortir ses compagnes ; Joséphine fut une des premières et n'hésita point, à toutes

comprenions pas. Elle prenait à tous moments sa robe , mdb qie nous sussions ce que cela voulait dire. Voyant qu'elle continuait , je lui criai robe? elle fit signe que oui. Ensuite elle ramassa ma pierre, la mit dans son jupon qu'elle nous montra de nouveau , en élevant la pierre de Tau Ire main : Pierre ? lui criai-je encore ; ta joie fut extrême en étant sûre que nous la comprenions. Enfin unissant sa robe à la pierre, elle fit plusieurs fois avec vivacité le mouvement de se couper le col, et se mit ensuite à danser et à applaudir. Cette singulière pantomime nous causait une émotion impossible à exprimer , puisque nous osions penser qu'elle nous apprenait la mort de Robespierre.

c Dans le moment où nous étions ainsi entre la crainte et Pespoir, nous entendîmes un grand bruit dans le corridor, et la voix formidable du porte-clefs , qui disait à son cbien , en loi allongeant un coup de pied : c Allons, marcheras-tu,... Robespierre! » Celte phrase énergique nous prouva que nous n'avions plus rien à craindre, et que la France était sauvée. En effet , peu d'instants après, nous vtmes entrer nos compagnes d'infortune qui nous doooèreot les détails de ce grand événement. Nous étions au 9 thermidor!... Os me rapporta mon Ht de sangle , sur lequel je passai la meilleore nuit du monde; je m'endormis après avoir répété à mes amis: « Vous le voyez , je ne suis pas guillotinée et je ierai reim d$ « France, » Lorsque je fus Impératrice , je voulus tenir ma parole, je demandai Mme d'Aiguillon pour dame d'honneur; TEmpereiir ae le voulut pas, parce qu'elle était divorcée. » (Chap. xxzni.)

les époques^ à proclamer sa reconnaissance pour celle qui, dans ces temps désastreux, sauva tant de victimes dévouées à la mort, sans s'inquiéter d'une gratitude qui trop souvent lui fit défaut.

Rendue à ses enfants , Mme de Beauharnais courut avec eux à Fontainebleau pour se réunir au reste de sa famille. Elle y fut rejointe par sa belle- sœur, sauvée aussi par le 9 thermidor et mise en liberté quelques jours après, et, pendant plusieurs mois, elle resta là au milieu des siens, à pleurer un époux auquel Tavait encore plus attachée une communauté de périls supportés si courageusement et si tragiquement dénoués.

Nous avons raconté , avec tous les détails que des recherches approfondies, minutieuses même, ont pu nous fournir, la biographie de l'Impératrice Joséphine depuis sa jeunesse jusqu'à la mort de son premier époux. Cette partie de son existence, la moins éclatante et la plus négligée, offrait cependant, il nous a semblé, un véritable intérêt, et était propre à faire bien connaître la femme dont le souvenir est resté associé au plus grand nom de notre histoire. Maintenant notre cadre va s'agrandir et le théâtre s'élever. La suite de cet ouvrage va voir briller successivement la femme du général Bonaparte , l'épouse du Premier Consul, l'Bnpératrice des Français : l'histoire (c'est à elle qu'appartient désormais Joséphine) nous dira si la veuve d'Alexandre de Beauharnais fut au niveau de sa fortune.

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