CHAPITRE V
Pénurie de Mme la vicomtesse de Beauharnais à sa sortie de prison. — > Elle a recours à sa mère ; position de sa famille à la Martinique. — Hortense et Eugène en pension à Saint-Germain. — Début des relations de Napoléon et de Joséphine. — Situation da général Bonaparte. — Mme de Beauharnais hésite à se remarier. — Carnot fait nommer Bonaparte au commandement de l'armée d'Italie. — Mariage de Joséphine avec le général Bonaparte. — Départ de celui-ci pour le Piémont.
Dans toutes les biographies de Tlmpératrice Joséphine, on passe brusquement de la mort de son premier mari à son mariage avec le général Bonaparte, supprimant ainsi près de deux années de son existence; ces deux années, par conséquent les moins connues, ne sont pas les moins intéressantes. On n*a voulu en retenir que deux faits, ce qu'on a appelé les relations de Mme de Beauharnais avec les célébrités du Directoire, et la part qu'on lui a attcibuée dans la nomination de Bonaparte au coumnandement de Tarmée d'Italie.
Nous avons déjà signalé cejlte singularité qui s'attache à la biographie de Joséphine. On a vu dans quelle
œuvre ridicule, misérable, on a jusqu'ici puisé pour riiistoire de la première pai^tie de sa vie. A partir de son veuvage, sa destinée littéraire (chaque personnage historique a la sienne) Ta plus mal servie encore. Dans Tépoque qui précède, les biographes avaient pour autorité Mlle Lenormant; c'est Goldsmith qui a donné le ton aux plumes hostiles pour la seconde partie de cette existence. Goldsmith! c'est-à-dire tout ce que la rage anti-française, la frénésie politique, le désir d'accabler un adversaire per fa$ atque nefas^ ont pu inspirer, pendant les quinze premières années de ce siècle, à la partie de la presse anglaise la plus vouée au mépris des convenances vulgaires, à la satisfaction des haines sans scrupules, au cynisme enfin le plus éhonlé et le plus abject. Tout cela se trouve dans cette ^ monstruosité littéraire et politique, appelée V Histoire secrète du Cabinet de Napoléon Bonaparte * , et offerte en 1810 à l'avidité grossière des bas instincts anglais. Les passions politiques ne sont malheureusement pas près de disparaître; la polémique traditionnelle de l'esprit de parti, cet art de tuer les réputations avec la langue ou la plume durera dans chaque pays aussi longtemps que la division des opinions et des intérêts. Mais nous défions qu'on revoie jamais rien en Europe de semblable à ce roi des pamphlets anglais où Napoléon, sa famille, sa cour, ses compagnons de guerre, tout son gouvernement, en un mot, sont dé-
1. Par Lewis Goldsmith , notaire j ex-interprète près les Cours de justice et le Conseil des prises de Paris. Londres, ISIO; ] vol. avec deux appendices.
peints à chaque page^ comme couverts de tous les vices, comme coupables de tous les crimes. H y a de quoi donner le vertige à tout esprit honnête. C'est Tivresse de la fureur qui vocifère et n'articule plus : tyran infâme, iiftenséi fléau du monde, vagabond étranger, misérable aventurier, monstre, tigre rasé, être épouvantable, lunatique, épileptique, assassin voluptueux, chef de brigands, tels sont, et nous eo passons, les titres prodigués à ce grand homme aujourd'hui pour tous si grand dans sa sereine majesté. Et les accusations sont dignes du langage! Dès Brîenne, à quatorze ans, Napoléon empoisonne une jeune fille enceinte de lui ; lieutenant, en Corse, il en * est chassé pour ses crimes; en 1794, il est cassé à la tête de son régiment et on lui arrache ses épaaleltes; il vient à pied de Nice à Paris où il vit misérable et sans asile, au point que Barras voulant le prendre pour second au 13 vendémiaire ne sait où le trouver; il fait assassiner tous ses rivaux, Kléber, Desaix, etc.; à Marengo, saisi de frayeur, (c il pleure comme un enfant ; » dans ses emportements et sa fureur, il bat ses serviteurs et porte la main même sur ses courtisans et ses ministres ; le viol, Tinceste lui sont familiers; son système est « plus détesté que celui de Robespierre; » il dépasse Marat, « le bénin Marat, si on le compare à Bonaparte. » Goldsmith n'a garde de ne pas recourir à rhistoire romaine, et il y trouve pour son sujet des points de comparaison frappants dans la vie des plus monstrueux empereurs. « Bonaparte, dit-il^ laisse voir une grande prédilection pour Néron, son proto-
type, dont il a un superbe buste dans sa chambre à coucher de Saint-Gloud. » Il prédit qu'à Timitation de ce furieux, TEmpereur a mettra le feu à sa bonne Tille ' de Paris. » Emporté par ses réminiscences classiques, il l'accuse d'avoir frappé sa mère; et notre plume est forcée de s'arrêter devant le dernier trait de ressemblance que l'abominable écrivain invoque entre Napoléon et le monstre romain.
Presque tous les maréchaux, les généraux de l'Empire, ces nobles et héroïques figures, sont ainsi représentés par ce même ignoble burin. L'armée, le peuple, le caractère de la France ne sont pas moins outragés. Goldsmith montre nos soldats ce pillant aussitôt qu'ils sont hors des frontières, que le pays soit ennemi ou allié. » — « Jamais, ajoute-t-il, un Français n'est enlevé du champ de bataille : si le chirurgien le juge pour jamais hors d'état de servir, il est barbarement achevé par ses compagnons d'armes. » Enfin, à bout d'accusations infâmes, il a recours aux plus grotesques facéties : ce Quand les soldats français, dit-il, ne sont pas des tigres, ce sont des singes fort plaisants. »
En voyant ainsi traiter la France et son chef, on pense de quelle façon ont dû l'être les princesses de la famille du nouveau Néron, à commencer par sa propre mère. Son épouse surtout ne devait pas être ménagée, car on voulait détruira en elle une popularité qui formait dans l'auréole impériale quelquesuns de ses plus précieux rayons. C'est dans cette source impure qu'apparaît pour la première fois avec ensemble, et accommodé au goût de la popu-
lace anglaise, ce système historique des liaisons de Mme de Beaubarnais avec Barras, que Goldsmilh fait remonter au lendemain du 9 thermidor de même que les triomphes de Joséphine dans le monde d'alors, et de la part prise par ce Directeur au mariage du général Bonaparte, auquel sa femme aurait apporté pour dot le commandement de l'armée d'Italie. Dans son exactitude historique, l'écrivain anglais marie les deux époux « une heure avant que le héros de Vende» mi aire ne quittât Paris pour aller prendre le commandement des brigands qu'on voulait envoyer en Italie\»
Tout, dans ce livre de la haine, se tient et s'enchaîne. C'est un ensemble qui tend à un seul et même but, la raine de l'Empire par l'affaiblissement de l'Empereur, et la déconsidération de Napoléon par celle de sa famille. Il est triste de dire, en ce qui concerne Joséphine, que des plumes françaises ont encore trouvé le moyen de renchérir sur cette rage anglaise, en faisant, dès le commencement de son veuvage, Mme de Beauharnais l'obligée de Barras ', se souciant peu de s'accorder avec Goldsmith, qui fait honneur de cette générosité à Tallien , lequel , dit-il , soutint alors Mme de Beaubarnais, fit élever ses enfants et paya leur pension.
Dans les excès de la parole écrite ou parlée, il se produit toujours un phénomène bien fait pour rassurer la conscience publique, et les partis au lieu d'applaudir à de telles œuvres comme à des actes de
1. Pour toutes ces citations, voy. Goldsmith, pa$$itn. S. Voy. la Biographie de Michaud.
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dévouement, devraient bien plutôt traiter en félons et en traîtres ceux qui ont l'infamie de les écrire. Comme une arme trop chargée, ces machines de guerre ne blessent que ceux qui les emploient. En attaquant ainsi à outrance ses adversaires, on croit leur nuire , on les sert ; on veut écraser un ennemi et on le grandit, car en présence de tels moyens, Topinion publique se révolte et se redresse : on a honte de pareilles turpitudes ^ et on les répudie hautement de peur d'en paraître complice. Aussi les pamphlétaires des deux côtés de la Manche peuvent se vanter d'avoir puissamment contribué à cette recrudescence de popularité qui, après 1815, entoura, même en Angleterre, les deux noms mêlés dans la réparation comme dans Tinsulte, de Napoléon et de Joséphine ^
1. Le Mémorial de Saint&^Uélêne a consacré l'un de ses plus intéressants chapitres à cet ouvra$];e de Goldsmith :
« J'avais entendu parler, dit M. de Las Cases, à bord du vaisseau (le Northumberland , qui transportait Napoléon à Sainte-Hélène) de VHistoire du cabinet de Bonaparte^ par Goldsmith, et au premier moment de loisir ici j'avais eu la fantaisie de la parcourir; mais j'ai eu beaucoup de peine à me la procurer. Les Anglais s'en défendirent longtemps. Ils disaient que c'était un abominable libelle, qu'ils n osaient me le mettre dans les mains : ils en avaient honte eux-mêmes, disaient-ils. Il me fallut insister longtemps, leur répéter maintes fois que nous étions tous cuirassés sur de pareilles gentillesses; que celui-là môme qui en était l'objet ne faisait qu'en rire quand le hasard les lui plaçait sous la main; et puis si cet ouvrage était si mauvais qu'on le disait, il manquait son but , et cessait de l'être. Je demandai ce qu'était ce Goldsmith , son auteur. C'était un An)i;lais , me disait-on , qui avait longtemps desservi son pays à Paris pour de Targent, et qui, de retour en Angleterre, cherchait à échapper au châtiment, et à gagner encore quelque argent en accablant d'injures et d'imprécations l'idole qu'il avait longtemps
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exactitude niS .^-^^ ^..^j^j^ ^^^ ^^ ^^^^ fameux . des plus sales
deux époux ^ f.^ire lui . et je lui ai cité à Tinstant quelques-uns ««;•;«& MA -■■ -^ja* abominables. Il en riait beaucoup, et a voulu voir ■*y*'y/#i faït venir; nous lavons parcouru ensemble. En demer ^Ijîij^^ireurs en horreurs, il s'écriait : Jésus!... Jésu$\,.. se T J^^^^ ^"^ j^ ^^ ^"'^ aperçu lui être familier dans sa petite /^' f? A^squ'il rencontre des assertions monstrueuses, impuden- .■^■''.fli|UP», qui excitent son indi^^nalion, sa surprise, sans le [K>r- ^/jrolèrc. Chemin faisant, l'Empereur analysait certains fait», ^^^f^it des points dont l'auteur avait su quelque chose. Parfois il /^^jt les épaules de pitié, parfois il riait de bon cœur; jamais il / jK* 000^''''^ ^^ moindre signe d'humeur.... Nous avons passé ainsi
p/u5 de deux heures , au bout desquelles il s'est mis à sa toilette. ()n a introduit le docteur (KMéiira; c'était l'heure à laquelle d'ordinaire il était admis, c Dotiore ^ lui dit-il en italien, tout en faisiint « sa barbe, je viens de lire une de vos belles productions de Londres « contre moi. i La figure du doctour demandait ce que c'était ; je lui fis voir le livre de loin; c'était précisément lui qui me l'avait prêté: il était déconcerté. cOn a bien raison de dire. » continuiiit 1 Ein^ioreur, c qu'il n'y a que la vérité qui offense ; je n'ai [»as été fAché un « instant, mais j'ai ri souvent. » Le dorteur cherchait à rèpnndre et s'entortillait dans de grandes phrases : c'était un libelle infâme, dégoûtant; tout le monde le savait, pers<mne n'en faisait de cas: tonteois, quelques-uns pouvaient le croire, faute d'y avoir rejK»n"lo. c Mais (|ue faire à cela? disait l'Empereur. S il entrait aujourd'hui € dans la léte do quelqu'un d'imprimer qu'il mVst venu «lu pudel « que j(» man he ici à quatre pattes, il est des gens qui le cmiraii'ni « i't (liraient que c'est Diru qui m'a puni comme Nabuehudo .o^or. <r Fi!i que pf)urrîns-je faire? Il n'y a aurun remède à cela. » Le docteur sortit concevant à peine iagnietê, l'inoillérence, le natuiel duat il venait d'être témoin; pour nous, nous y étions déjà accoutumés. » (MémM-ial, I" partie, p. 63. >
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V départ de son secoud époux pour sa pre- ")agne d'Italie.
Ne prison, avons-nous dit, Mme la vicomm >rnais s'empressa d'accourir avec ses
^inebleau, pour confondre sa douleur .ouleur de son vieux beau-père dont l'âme .* brisée par la fin affreuse d'un fils préféré dont il était devenu fier, et celle de ses deux tantes qui avaient aussi pour Alexandre de Beauharnais une affection privilégiée. La foule des biographes ont écrit que le 1 1 thermidor, Mme de Beauharnais parut à la barre de la Convention avec Mme de Fontenay, afin d'apitoyer l'assemblée sur leur sort. C'est encore là un des mille faits inventés sur notre personnage. Pour s'en convaincre il suffit de parcourir dans le Moniteur le compte rendu officiel des séances qui suivirent la chute de Robespierre ; on n'y trouve rien de semblable.
L'un des premiers soins de Joséphine, une fois libre, fut encore d'annoncer ses malheurs et sa délivrance à sa pauvre mère, dont on se figure toutes les transes au milieu de son incertitude de deux mille lieues. Et cet éloignement était aussi un accroissement de souffrance pour Mme de Beauharnais qui, pendant les moments les plus critiques de la Terreur et la durée de son emprisonnement, avait vu ses angoisses portées au comble par la pensée de la triste situation de son pays natal et de sa famille. Elle était des plus graves, car la Martinique se trouvait alors déchirée par la plus affreuse guerre civile.
La révolution martiniquaise avait suivi la même
marche que celle de la mère-patrie. Divisée en républicains et en royalistes, la population avait su coudant se préserver du régime de l'échafaud^ mais pour tomber dans toutes les fureurs de la guerre intestine. En juin 1793, la lutte prit pour théâtre le quartier des Trois-Uets même. Un corps royaliste s'en étant emparé, le gouverneur Rochambeau , fils du maréchal de ce nom, au moment de s'y transporter pour sévir contre les révoltés, invita Mme de La Pagerie, belle-mère de Tun des généraux de la République, à se réfugier au cheMieu; mais celle-ci refusa, comptant avec raison sur Taffection qu'elle rencontrait chez tous ses compatriotes, quoique divisés d'opinions. L'expédition eut lieu; plusieurs habitations furent livrées aux flammes ; celle de Mme de La Pagerie fut ménagée par les deux partis K
Ce même mois de juin, les Anglais ^ toujours i l'affût des occasions de surprendre nos colonies, débarquèrent à la Martinique sur l'invitation et avec<ie concours, il faut le dire, de quelques colons royalisteSi qui ne voyaient que ce moyen d'échapper aux excès du gouvernement révolutionnaire. Ils tentèrent de s'emparer de la ville de Fort-Royal ; mais ayant été repoussés, ils furent obligés de se rembarquer avec une grande partie de leurs adhérents. Cette déconvenue du parti royaliste fut le signal des vengeances du parti opposé.
Dé«iirant réparer leur échec, les Anglais reparurent
1. Uisloire de la Martinique, par M. Sidney-Daney, t. V, p. 344.
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en féTrier 1794^ à la tète d'une plus forte expédition, coni{Nrenant 6000 hommes, munis d'un matériel considérable destiné à attaquer Fort-Royal. L'appel fait aux Anglais par une partie des habitants avait divisé le parti royaliste à la Martinique^ et un grand nombre de colons, plutôt que de donner la main aux ennemis de la France, s*étaient ofierts à Boehambeau pour Tûder à défendre le pays. Parmi eux se trou* vait l'oncle de Mme de Beauhamais, le baron de Tascher. L'abandon de la métropole, la désertion» la révolte avaient réduit les forces du gouverneur au chiffre qui paraîtra incroyable de soixante soldats de ligne ,^ auxquels se joignaient trois compagnies d'hommes de couleur et un corps de miliciens blancs» pas mille combattants en tout^
Avec une telle disproportion de forces, les Anglais se furent bientôt emparés de toute la côte» de la ville de Fort-Royal et du fort d'en bas. Mais il leur restait à emporter la forteresse d'en haut, qui avait échangé son nom de Bourbon contre celui de Fort de la Convention. Il fallut en faire le si^e en règle. L'investissement fut complet vers le 1 0 février. Le prince Edward, venu du Canada pour prendre le commandement de Texpédition, poussa les opérations avec une grande ardeur ; mais ayant, après quelques jours, éprouvé des pertes sérieuses, il ut sommer Rochambeau de se rendre, offrant de lui accorder toutes les conditions qu'il désirerait. Le général communiqua cette