Ici, c'est-à-dire à Paris
« Mon beau-père et mes tantes se portent bien. J'embrasse ma famille et mes amis. Amitiés à tous les domestiques. J'embrasse ma nourrice. »
Ainsi c'est à ses amis de Dunkerque et de Hambourg, c'est à sa mère et non à d'autres que dans soo honorable misère la courageuse mère de famille s'est adressée. Ses lettres sont là, lettres authentiques, simplement, naïvement écrites et qui nous apprennent tout ce que nous ignorions sur cette partie de la biographie de la première femme de Napoléon.
Quelque temps avant la date de cette dernière lettre, Mme de Beauharnais s'était décidée à mettre ses enfants en pension, et tous les deux à Saint-Germain : Hortense, chez une femme dès lors célèbre, Mme Gampan, et Eugène, dans un pensionnat où celle-ci avait déjà son fils. L'institutrice de la reine Hortense nous apprend que son élève entra chez elle environ six mois avant le mariage de sa mère avec le général Bonaparte , ce qui reporte la date de cette entrée au mois d'août ou de septembre 1795*.
Il faut dire ici la manière dont Mme Gampan raconte elle-même la fondation de son pensionnat de Saint- Germain. Un mois, dit-elle, après la chute de Robespierre, n'ayant plus rien au monde qu'un assignat de cinq cents livres, elle pensa qu'il fallait vivre et faire vivre une mère âgée de soixante-dix ans, son mari malade, son fils encore enfant, et une partie de sa famille, qui n'avait qu'elle pour toute ressource. Dès sa
1. Voy. Notice de M. Barrière, en tête des Mémoires sur Marie- Antoinette par Mme Gampan. Paris, 1822, 1. 1, p. xxxi.
jeunesse, elle s'était senti la vocation de Téducation ; à Coubertin , entourée de ses nièces , les filles de Mme Auguié et de son autre sœur, Mme Pannelier, elle se plaisait, pendant que la Terreur s'épuisait à Paris, à surveiller et à diriger leurs études. La nécessité lui indiqua naturellement cette profession. Pour établir son pensionnat, elle choisit Saint-Germain, paisible, bien exposé, avec son grand air et sa belle forêt. Elle s'associa une religieuse de l'Enfant- Jésus, arborant ainsi des principes depuis longtemps oubliés et persécutés. Celle-ci était uniquement chargée de renseignement de la religion ; Mme Gampan se réserva toutes les autres parties de l'éducation. N'ayant pas les moyens de faire imprimer son prospectus, elle en fit cent copio^ à la main et les envoya aux personnes de sa connaissance qui avaient des filles à élever. Au début , elle n'avait que trois élèves; au bout d'un an, elle en eut soixante ; bientôt après, cent. Elle put alors se meubler convenablement, et payer une partie de ses dettes*. Le mérite et les principes de Mme Gampan, bien connus de ceux à qui elle s'était adressée, étaient pour beaucoup dans son succès. Mais elle fut singulièrement favorisée aussi par l'état de la société et de l'opinion. Au sortir de la brutalité des mœurs de la Terreur, et pendant la paix civile qui précéda et suivit l'établissement du Directoire, en même temps et par
1. Tous ces détails sont tirés d'un mémoire remis par Mme Gampan à Napoléon, et dont l'Empereur, pendant les Cent-Jourà, ordonna le dépôt aux archives du ministère des Affaires étrangères. {Notice de M* Barrière sur Mme Campan.)
cela même qu'on faisait appel à la vie sociale si longtemps et si durement comprimée, et qu'on se jetait même avec emportement dans les plaisirs et les fêtes du monde, on devait accueillir avec faveur un établissement ou, comme autrefois, les jeunes personnes dont Téducation avait été forcément négligée , pouvaient trouver instruction, manières et politesse; et cela, sous les yeux et la direction d'une femme que I'od savait avoir vécu dans l'intimité d'une cour emportée par l'orage au milieu de toute son élégance et d*une supériorité de ton qui , Jusqu'au dernier moment, avait réglé celui de l'Europe.
Mme de Beauharnais, veuve depuis plus d'un an, était de celles dont la fille, par les tristes préoccupations de l'époque, avait vu son éducation naturellement arriérée. Un homme de lettres de ses amis, on ne nous dit rien qui puisse faire soupçonner son nom, lui parla de la maison de Mme Campan. Joséphine vint la visiter. Tout ce qu'elle vit l'enchanta. Elle avait gardé un pieux souvenir de Marie-Antoinette; elle se sentit tout de suite attirée vers la femme qui avait été honorée de la confiance de son ancienne maîtresse. Elle lui amena Hortense, alors âgée de douze ans, et sa nièce, Emilie de Beauharnais, fille du marquis François, depuis Mme de I^avalette. Hortense fut logée dans la même chambre que les propres nièces de Mme Campan, Mlles Pannelier, Églé et Adèle Auguié*. Mlle de Beauharnais se lia surtout