‹ Histoire de l'impératrice Joséphine. IChapitre 76 sur 317 · Voici ces curieux fragments · texte numérisé non relu

Voici ces curieux fragments

Napoléon Bonaparte à son frère Joseph.

(Paris, 23 mai 1795). — « J'ai été hier à la terre de Ragny , appartenant à M. de Montigny. Si tu étais un homme à faire une bonne affaire, il faudrait venir acheter cette terre , moyennant S millioos d'assignats; tu pourrais y placer 60 000 francs de la dot de la femme : c'est mon désir et mon conseil. Souvenir à ta femme, à IVèsirée et à la famille, i

(25 juin). — € Je vais me presser d'envoyer à ta femme les commissions qu'elle désire. Désirée me demande mon portrait , je vais le faire faire ; tu le lui donneras si elle le désire encore, sans quoi lu le garderas pour toi. »

(7 juillet). — c Je n'ai pas reçu de les nouvelles depuis que \m es parti ; il faut, pour arriver à Gênes , que l'on passe le fleuve Uthé, car Désirée ne m'écrit plus depuis qu'elle est à Gènes.... »

(25 juillet). — c Je suis général employé à l'arméa de l'ouodi;

Joseph Bonaparte, l'aîné de la famille, venait d'épouser Mlle Julie Clary, fille d'un riche négociant

ma maladie me retient ici. J*altend8 de tes lettres plus détaillées ; je crois que tu as fait exprès de ne pas me parler de Désirée ; je ne sais pas si elle vit encore.... Le 15, Ton va renouveler une partie du Comité de salut public; j'espère que les choix seront bons. L'on fait passer des forces à Tarmée d'Italie; désirerais- tu que j'y allasse? ie t*ai envoyé des lettres de Mariette, Fréron et Barras qui te recommandent au dbargé d'affaires de la République. >

(30 juillet). — c La paix avec l'Espagne rend la guerre offensive en Piémont infaillible. L'on discute le plan que j'ai proposé, qui sera infailliblement adopté. Si je vais à Nice, nous nous verrons, et avec Désirée aussi.... Je placerai Lucien avant de partir.... Il est probable que tu obtiendras une place de consul en Italie. »

(!*' août). — a La paix est faite avec l'Espagne. 40 000 hommes sont en marche de l'armée des Pyrénées , pour se rendre à Nice. L'on adopte mes plans offensifs. Nous ne tarderons pas à avoir des scènes sérieuses en Lombardie.... Tu ne me parles jamais de Mlle Eugénie a.... Mes compliments à Julie et quelque chose à la silencieuse b. >

(12 août). — c Fesch paraît vouloir retourner en Corse, à la paix ; il est toujours le même.... Le présent n'est pas plus pour lui que le passé, mais l'avenir est tout : moi, très-peu attaché à la vie, la voyant sans grande sollicitude, me trouvant constamment dans la situation d'âme où l'on se trouve la veille d'une bataille, convaincu par sentiment, que lorsque la mort se trouve au milieu pour tout terminer, s'inquiéter est folie ; tout me fait braver le sort et le destin , et si cela continue, mon ami , je finirai par ne pas me détourner lorsque passe une voiture. Ma raison en est quelquefois étonnée, mais c'est la pente que le spectacle moral de ce pays et l'habitude des hasards ont produite sur moi.

(20 août). — a Je suis attaché, dans ce moment-ci, au Bureau topographique du Comité de salut public pour la direction des armées, à la place de Carnot. Si je demande , j'obtiendrai d'aller en Turquie comme général d'artillerie , envoyé par le gouvernement pour organiser l'artillerie du Grand-Seigneur, avec un bon traitement et un titre d'envoyé très-flatteur.... La commission et l'arrêté du

a Eugénie-Déiirée Clary.

h La m^mc.

de Marseille, qui lui avait apporté une dot considérable pour le temps. A Tépoque où nous sommes

Comité de salut public qui m'emploie pour être chargé de la direc* tion des armées et des plans de campagne, étant très-fiatteun pour moi, je crains qu'ils ne veulent plus me laisser aller en Turquie ; nous verrons..., écris-moi toujours, dans Thypothèse que j'allasse en Turquie. >

(25 août). — c J'espère que tu auras un consulat dans le royaume deNaples, à la paix avec cette puissance.... Je sois accablé d'affaires depuis une heure après midi ; à cinq heures au Gomité , et depuis onze heures du soir jusqu'à trois heures du matin.... s

» (5 septembre). — c Le Comité a pensé qu'il était impossible qua je sortisse de France tant que durera la guerre; je vais être rétabli dans l'artillerie , et probablement je continuerai à rester au Comité.... Si je reste ici, il ne serait pas impossible que la folie de me marier ne me prit; je voudrais, à cet effet, un petit mot de ta part là-dessus; il serait peut-être bon d'en parler au frère d'Eugénie : fais-moi savoir le résultat et tout est dit. »

(6 septembre). — « Tu ne dois avoir , quelque chose qui arrive , rien à craindre pour moi; j'ai pour amis tous les gens de bien, de quelque parti et opinion qu'ils soient.... Parle-moi de ce que tu veux faire ; vois d'arranger mon affaire , de manière que mon absence n'empêche pas une chose que je désire.... Tu le sais, mon ami, je ne vis que par le plaisir que je fais aux miens : si mes espérances sont secondées par ce bonheur qui ne m'abandonne jamais dans mes entreprises , je pourrai vous rendre heureux et remplir vos désirs.... Il faut que l'affaire d'Eugénie se finisse ou se rompe. J'attends la réponse avec impatience. »

(26 septembre). — c II y a, dans ce moment, quelque bouillonnement et des germes très- incendiaires; cela finira sous peu de jours.... Il y a beaucoup de chaleur dans les têtes; le moment paraît critique; mais le génie de la liberté n'abandonne jamais ses défenseurs. 1

(3 octobre, nuit du 13 au 14 vendémiaire an m, deux heures du niatin). — c Enfin, tout est terminé ; mon premier mouvement est de penser à te donner de mes nouvelles. Les royalistes, formés en sections, devenaient tous les jour plus fiers; la Convention a ordonné de désarmer la section Lepelletier; elle a repoussé les troupes. Menou qui commandait était, disait-on, traître; il a été,

parvenu. Napoléon et Joseph avaient réuni en cette ville tous les leurs, et les y avaient installés dans

sur l'heure, destitué. La Convention a nommé Barras pour commander la force armée ; les comités m'ont nommé pour la commander en second. Nous avons disposé nos troupes; les ennemis sont venus nous attaquer aux Tuileries. Nous leur avons tué beaucoup de monde; ils nous. ont tué 30 hommes et blessé 60; nous avons désarmé les sections et tout est calme. Comme à mon ordinaire , je ne suis nullement blessé. P. S. Le bonheur est pour moi ; ma cour à Eugénie et à Julie. »

(18 octobre). — c Je suis général de division dans Tanne de rartillerie, commandant en second de l'armée de Tintérieur; Barras commande en chef... r Je suis excessivement occupé. »

(20 octobre). — « Tout va bien ; mes occupations sont grandes, ce qui m'empêche de t'écrire en détail, s

(1** novembre). — «Il y a déjà huit jours que je suis nommé général en chef de Tarmée intérieure.... Ma santé est bonne, quoique je mène une vie très-occupée. »

(9 novembre). — c Au milieu des occupations qui ne me laissent que peu de moments, je ne puis t'écrire qu'un mot; mais Fesch, que je charge de décrire, doit t'instruire de tout ce qui peut t'intéresser.... Adieu, embrasse ta femme et Désirée de ma part. »

(17 novembre). — « La famille ne manque de rien : je lui ai fait passer argent, assignats, etc. Je n'ai reçu que depuis peu de jours 400000 francs pour toi a.... Donne-moi de tes nouvelles plus en détail de ta femme et d'Eugénie.... Songis est mon aide de camp, chef de brigade; Junot, chef de bataillon; Louis, et cinq autres que tu ne connais pas, sont aides de camp capitaines. »

(31 décembre). — « Si tu t'ennuies à Gènes, je ne vois pas d'inconvénient à ce que tu viennes à Paris ; j'ai ici logement, table et voiture à ta disposition. Ozou part après-demain; il doit passer à Gènes ; il porte des présents que j'envoie à ta femme. Si tu ne veux pas être consul, viens ici ; tu choisiras la place qui pourra te convenir. »

(11 janvier 1796). — c La multiplicité de mes affaires et l'importance des choses qui me tiennent occupé, ne me permettent pas de l'écrire souvent. Je suis ici heureux et content. J'ai envoyé à Ja fats En tsftignaU.

une position convenable, en attendant qu^ils pussent regagner la Corse, toujours occupée par les Anglais. Joseph s'était ensuite rendu à Gènes, afin de s'y concerter avec ses compatriotes, pour aviser aux moyens de reconquérir leur pays. C'est à partir de cette date, dans la période qui va du mois de mai 1 795 au mariage du général Bonaparte avec Joséphine, pendant lespace de près d'une année, que se concentrent les détails que nous croyons devoir emprunter à la correspondance de Napoléon avec son frère.

Ils nous montrent d'abord Bonaparte, longtemps avant le 1 3 vendémiaire, très-lié avec les membres de la Convention, anciens commissaires près les armées des Alpes et d'Italie, qui avaient été à même d'apprécier ses talents et sa décision, entre autres avec Fréron, Mariette et Barras. En juillet , on lui demande pour la guerre d'Italie un plan de campagne qui est adopté. Mais, dans son ardeur de se distinguer, il a formé le projet de se rendre à Constantinople avec le titre officiel d'envoyé^ afin d'or-

mille 50 à 60Û00 francs, argent, assignais, chiffons; n'aie aucune inquiétude.... Bien des choses à Julie, i

(7 février}. — c Tu seras immanquablement nommé consul à la première place qui te conviendra.... Lucien part demain pour Tarmée du nord ; il y est commissaire des guerres. Ramolino est ici directeur des vivres. La famille ne manque de rien ; Fesch sera ici dans une bonne position. »

(Ceci est la dernière lettre de cette époque qui se trouve dans la Correspondance du roi Josc[)h. Nous ne connaissons pas les lettres dans lesquelles Napoléon a dû entretenir son frère des circonstances relatives à son mariiige avec Mme de Beauhamais.)

Voy. Mcmoirps et corresfwndance politique et militaire du roiJa<eph, publiés et annotés par M. A. Du Casse. Paris^ 1853, 1. 1*% p. 127-159.

ganiser Tartillerie du Grand-Seigneur et de mettre Tannée turque à même de servir la France contre la Russie et PAutriche. Dès lors perce dans ses paroles le pressentiment de sa haute fortune. Il parle déjà de n ce bonheur qui ne Tabandonne jamais dans ses entreprises, » et tout révèle en lui cette foi dans le destin, cette croyance en son étoile qui n'était que la conscience de son génie.

Au mois d'août, la Convention, de plus en plus persuadée de son mérite, le nomme membre, à la place de Carnot^ du Bureau topographique du Comité de salut public, et, conmie tel, chargé de la direction des armées et de la rédaction des plans de campagne; position exceptionnelle et singulièrement flatteuse pour ce général de vingt-six ans. Aveo Tardeur fiévreuse de son tempérament, il se met au travail, passe les journées entières au Bureau topographiqûe et quelquefois les nuits , et rend , dès ce début, de signalés services. Le Comité de salut public, le voyant à Tœuvre, ne veut plus alors qu'il aille en Turquie; on lui déclare qu'il est impossible qu'il sorte de France tant que durera la guerre. Les sympathies lui arrivent en même temps que la connaissance de ce qu'il vaut se répand davantage : il a, dit-il, pour amis tous les gens de bien, de quelque parti qu'ils soient. Pour lui témoigner sa satisfaction de ses travaux, le Comité le rétablit dans l'arme de Tartillerie, d'où l'avait retiré Aubry. C'est alors que voyant sa position s'éclaircir et prendre de la solidité à Paris, les idées de mariage lui viennent : « Si

je reste ici, écrit-il à son frère, il ne serait pas impossible que lai folie de me marier ne me prît; » et il le charge de s'assurer de Tassentiment de la &mille de sa belle-sœur, mademoiselle Désirée, sur laquelle il avait jeté les yeux.

Dans les premières lettres du recueil que nous analysons, nous voyons le général Bonaparte en correspondance avec Mlle Désirée Glary, par Tintermédiaire de son frère qui Tavait avec lui à Gènes. Mais déjà ces relations, plutôt amicales qu'amoureuses, s'étaient refroidies du côté de la jeune personne, ce qui fait demander au général un peu piqué, si pour aller de Paris à Gènes il faut passer le fleuife Léihé ? et il finit par ne plus la désigner que sous le nom mérité de la Silencieuse. C'est que, comme on Ta dit, M. Clary se montrait peu disposé à donner sa fille à un jeune général dont la fortune lui semblait à faire, et dont il ne pressentait certes pas l'éclatant avenir. Enfin, en septembre, Napoléon charge son frère de faire à la famille une ouverture formelle, ajoutantque s'il est agréé iotil est dit^ et comme ces délais et ce silence vont mal à son caractère décidé et impatient, il demande qu'on en finisse ou qu^on rompe. Mais en octobre, M. Clary hésitait encore, malgré le changement que venait d'apporter dans la position du g^ néral la journée du 13 vendémiaire.

C'est dans la correspondance de celui-ci avec son frère qu'il faut voir les circonstances et la portée de cet accroissement de fortune. La Convention menacée avait nommé Barras commandant de la force armée;

ce furent les comités qui lui adjoignirent Bonaparte pour la commander en second, et Ton remarque déjà que pour cette première et décisive situation le jeune général fut bien moins redevable à Barras que celuici ne l'a voulu dire. Ce fut encore le Comité de salut public qui récompensa les service^ rendus par Napoléon au 13 vendémiaire, par le grade de général de division, et par Temploi de commandant en second de l'armée de l'intérieur, converti bientôt en celui de général en chef. Sa fortune, on le voit, grandit à vue d'œil. Il s'établit dans l'hôtel réservé à ses fonctions , rue Neuve-des-Gapucines , avec un grand train, huit aides de camp, parmi lesquels son frère Louis et Junot, de forts appointements, voiture, table ouverte, etc.

Dans ce moment où la Convention finissait, où la nouvelle Constitution allait être mise à exécution, et où Ton s'occupait d'organiser le gouvernement directorial; au milieu de la famine qui affligeait le pays et des partis qui l'agitaient, la position du commandant en chef de l'armée de l'intérieur était considérable et prépondérante, car il répondait du salut de la République. Aussi, Bonaparte avait-il alors un grand crédit. Il est heureux d'en user dans Vintérèt de sa famille pour laquelle, dès lors, il montre cette iné puisable bonté, l'un des traits distinctifs de ce caractère que Ton croirait de fer, à en juger par l'indomptable ressort de son énergie et de sa volonté, et qui fut, au contraire, en famille et en ménage, plein d'abandon et de délicate affection. Il ne vit.

dit-il, que par le plaisir qu'il peut faire aux Biens. Il procure un consulat à Joseph et envoie des présents à sa femme, il fait nommer Lucien commissaire des guerres à l'armée du Nord j son cousin RamoliBO» directeur des vivres à Paris ; il s'occupe de placer son oncle Fesch et fournit à sa mère et à ses sœurs tout Targent nécessaire à leurs besoins.

Mais comme la famille Glary, voulant sans doute connaître quelle situation serait faite au général Bonaparte par l'organisation du nouveau pouvoir, ne donnait pas de réponse précise, celui-ci se refroidit à son tour pour un projet au sujet duquel on s'était montré si peu empressé, et, depuis le 1 3 vendémiaire, il ne nomme que deux fois mademoiselle Désirée d'une manière assez froide, pour n'en plus parler à partir du milieu de novembre. C'est qu'il venait de rencontrer Joséphine, et cette circonstance avait changé brusquement le cours de ses sentiments et de ses idées.

On connaît bien maintenant quelle était la situation de Bonaparte et l'état de son cœur lorsqu'il rechercha et se décida à épouser la veuve d'Alexandre de Beauhamais. Nous lui avons emprunté tous ces détails bien précis qui font sortir sa biographie de cette époque, du vague qui l'avait environnée jusqu'à la divulgation de sa correspondance de famille. C'est dans notre histoire une page écrite par la main même qui allait tenir l'épée de Rivoli et d'Arcole.

On a voulu contester la vérité de l'anecdote relative à Eugène et qui fut l'occasion du mariage de sa mère

avec le général Bonaparte '. Mais tout prouve que les relations deç futurs époux se sont formées à Tépoque où se place ce fait, après le 1 3 tendémiaire, au mois d'octobre ou au commencement de novembre 1795, alors que Mme de Beauharnais commençait à repa« raître dans le monde. Sur la foi de lettres apocryphes, on a fait figurer bien avant ce temps Joséphine dans les réunions et les fêtes qui, au sortir de la Terreur, charmaient et scandalisaient Paris. Il n'est pas un contemporain sérieux et tant soit peu impartial qui le dise. Que Ton compulse tous les mémoires et les souvenirs du temps, on n y trouvera pas une seule fois le nom de Mme de Beauharnais prononcé avant le com* mencement de Tannée 1 796 ; et c'est une médiocre concession à réclamer de Tesprit de parti le plus malveillant que de demander pour une femme de ce cœur, de cette sensibilité, de ce tact et de cet amour des convenances, au moins une année de retraite et de deuil en présence de ses enfants et sous les yeux de la famille d'un époux si cruellement mis à mort, et l'objet de vifs et sincères regrets.

n n'y a aucune vraisemblance à faire de Mme de Beauharnais un personnage quelconque avant la recherche du général Bonaparte. Nous avons vu sa situation pendant les quinze mois qui suivirent le 9 thermidor. Sa vie se passa dans un monde très- restreint composé des amis que la Révolution lui avait laissés et de ceux que lui avait donnés la prison. De ce nombre

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