Mémoires du duc de Raguse^ t. I*% p. 9k
rien à sa femme : Mme de Beaubarnais aurait-elle eu sur le Directoire le crédit qu elle ne possédait pas, Bonaparte n'avait plus besoin d'influence étrangère pour obtenir le commandement d'une armée active, celui de l'armée d'Italie surtout, pour laquelle, depuis plusieurs mois, il rédigeait des plans que la médiocrité de Schérer s'obstinait à ne pas comprendre.
Mais l'écbafaudage construit sur cette supposition tombe quand on sait que Barras ne fut pour rien dans le choix de Bonaparte au commandement de Tannée d'Italie, si ce n'est pour sa voix quand la majorité de ses collègues s'était déjà prononcée. C'est au membre le plus intègre du Directoire, le plus moral et le plus compétent en fait de mérite militaire, c'est à Carnot, que le jeune général dut ce poste important. Voici ce qu'on lit dans les mémoires publiés sur ce grand citoyen qui couronna les services qu'il venait de rendre à la patrie dans les heures les plus critiques de la Révolution, par cette désignation du général Bonaparte, qui fut le salut de la France : » On a beaucoup dit et répété que Barras avait fait nommer Bonaparte au commandement de l'armée d'Italie, lorsqu'il est de fait qu'il n'y a été nommé que sur la présentatiun de Carnot qui, ayant cru démêler en lui, quoiqu'il fût très-jeune, toutes les qualités d'un excellent général, ne craignit pas de s'exposer à la responsabilité qui pesait sur lui, s'il n'eût pas justifié ses espérantes. Ce ne fut qu'après ses brillants succès, que Barras s'avisa, pour s'en faire un mérite, de dire en confide]ice à ses courtisans que c'était à lui que l'on devait
cette nomination, lorsqu'il n'y eut réellement d'autre part que de ne s'y être pas opposé*. »
Mais si l'on voulait refuser le caractère de l'authenticité à ces mémoires rédigés sur les papiers de Carnot, mais, il est irrai, non écrits par lui, on acceptera, comme l'expression de la vérité, la parole de Carnot lui-même qui a dit dans une occasion mémorable de sa vie, et en des termes bien plus forts et bien plus affirmatifs, la même chose que ce que raconte son chroniqueur.
Voici dans quelle circonstance il fut appelé à s'expliquer sur ce sujet. Ayant pu s'échapper du guetà-pens que trois de ses collègues du Directoire lui avaient tendu au 18 fructidor, Carnot traqué d'abord en Suisse, s'était réfugié, sous un nom d'emprunt, dans l'une des villes libres de l'Allemagne, à Hambourg. Il y vivait ignoré, se livrant à l'étude des sciences , lorsqu'il reçut le rapport présenté au Conseil des Cinq-Cents sur cette journée, par le député Bailleul, et dans lequel il était très-fort maltraite. C'est alors, dit le rédacteur de ses mémoires*, qu'il publia oc cette réponse si connue, dans laquelle il stigmatisa, d'une manière indélébile, les triumvirs et leurs complices; écrit qui leur porta le coup mortel, en déversant sur eux, à grands flots, avec l'accent de la vérité et de l'indignation, la honte et le mépris qu'ils méritaient. » On va lire la partie de cette réponse fort éloquente, en effet, qui est relative à la
1 . Mémoires historiques et militaires sur Carnot, p. 99. Paris, \S1k.
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nomination du général Bonaparte au commandement en chef de Tarmée d'Italie.
« Il n'est point vrai que ce soit Barras qui ait proposé Bonaparte pour le commandement de Tannée d'Italie; c'est moi-même. Mais sur cela on a laissé filer le temps pour savoir conmient il réussirait, et ce n'est que parmi les intimes de Barras qu'il se vanta d'avoir été l'auteur de la proposition faite au Directoire. Si Bonaparte eût échoué, c'est moi qui étais le coupable; j'avais proposé un jeune homme sans expérience, un intrigant; j'avais évidemment trahi la patrie : les autres ne se mêlaient point de la guerre; c'était sur moi que devait tomber toute la responsabilité. Bonaparte est triomphant : alors c'est Barras qui Ta fait nommer; c'est à lui seul qu'on en a l'obligation ; il est son protecteur , son défenseur contre mes attaques. Moi je suis jaloux de Bonaparte j je le traverse dans tous ses desseins , \e le persécute, je le dénigre, je lui refuse tout secours; je veux évidemment le perdre. Telles sont les ordures dont on remplit, dans le temps, les journaux vendus à Barras*. » Le lecteur, nous n'en doutons point, donnera la préférence à cette version de celui qui est resté comme le type de l'honnête homme, sur les allégatioDS
4 . Réponse de L. N. M. Camot, citoyen français , Vun des fondateurs de la République, et membre constitutionnel du Directoire exécutif y au rapport fait sur la conjuration du IS fructidor au Conseil .des Cinq-Cents, par J.-Ch. Bailleuly au nom d'une commissiom spéciale, le s floréal an vi de la République, In-t2 de 22S p., sans non de lieu ni d'auteur. Bibliothèque impériale, coté L, b. *■, n* 560, lu nouveau catalogue imprimé des ouvrages sur rhistoire de France.
de Barras, et le dire de tous ceux pour la haine desquels ces allégations ont été une arme politique ^ Dès les premiers jours , Napoléon avait senti son cœur pris à Tattrait invincible de Joséphine : il n'en fut pas, il ne devait point en être de même de celle-ci.
1. Pour en finir avec ce système d'attaques à deux fins par lequel on a voulu blesser en môme temps Joséphine et Napoléon, voici encore une page écrite d'hier et qui se recommande à la fois par le talent, la position et le caractère de Técrivain :
« Cette promotion inattendue donna lieu à beaucoup de suppositions éloignées de la vérité , qui se répandirent dans le vulgaire, et sont même restées dans la tradition. Le général Bonaparte n'était connu que par le 13 vendémiaire. On ignorait que plusieurs mois auparavant il avait été employé au Comité de salut public , dont il avait gagné la confiance , et qui le consultait sur toutes les affaires de la guerre.... Lui confier le commandement de l'armée d'Italie n'était pas une affaire d'intrigue ni de faveur. Depuis six mois le général Bonaparte dirigeait cette guerre ; on acceptait ses projets , on croyait à ses espérances; plus elles semblaient prodigieuses, plus il était indispensable de se confier à lui pour les réaliser. Carnot et Le Tourneur le proposèrent, Réveillère et Rewbel furent de leur avis ; Bâfras s'abstint d'exprimer son opinion ; plus tard il se vanta d'avoir été le premier auteur de la fortune du général Bonaparte, sans pour cela se contraindre dans la haine qu'il lui portait.
< On a prétendu aussi que le général Bonaparte avait épousé Mme de Beauharnais pour obtenir la faveur et la protection de Barras. Ce n'était point Barras, comme on disait, qui avait fait connaître Mme de Beauharnais au général Bonaparte. > L'historien reproduit et adopte les détails connus de la démarche du jeune Eugène auprès du général en chef de l'armée de l'intérieur, qui amena la connaissance du général avec sa mère. Il termine par ces lignes : « Quelque crédit qu'on supposât aux femmes auprès du directeur Barras, on n'était pas à une époque et dans des circonstances où le choix des généraux pût être déterminé par de tels motifs. Il paraît d'ailleurs que Barras ne professait pas une grande bienveillance pour Mme de Beauharnais. Carnot parle dans son mémoire t des c grossiers et calomnieux sarcasmes de Barras contre une personne c chère à Bonaparte. > (M. le baron de Barante, Histoire du Directoire de la République française. Paris, 1855, t I*', p. 182.)
Veuve depuis dix-huit mois seulement, elle ne pouvait avoir ainsi perdu le souvenir d*un époux qui, après avoir froissé sa vie, Tavait ensuite entourée d'une affectueuse estime, traversée et ravivée, dans ces dernières années, par tant de périls et d'angoisses. Et puis elle était mère, mère tendre, et elle avait reporté sur ses enfants toutes les forces vives d'un cœur habitué à chercher dans Tamour maternel des dédommagements aux déceptions conjugales. Elle repoussa d'abord l'idée d'un second mariage, quelque flattée que fût la femme des hommages dont elle était l'objet. C'est à ses sentiments de mère que Bonaparte s'adressa alors, montrant pour ses enfants une affection qu'il ressentait véritablement, et promettant avec un accent et une persistance à convaincre* de leur servir de père, de les diriger, de les protéger et de se consacrer à leur fortune. La famille de Joséphine elle-même, ses tantes Mmes de Renaudin et de Beauharnais, lui conseillaient cette union qui devait douner un appui à ses enfants, et à elle un état dans le monde moins sévèrement jugé que celui d'une veuve jeune encore et pour longtemps faite pour plaire. Sa mère, désespérant de pouvoir exécuter de si tôt leur projet d'existence commune, lui tenait le même langage. Plusieurs de ses amis (non pas tous), sans deviner la gloire de Bonaparte, mais en le voyant déjà le premier personnage du moment après les Directeurs, poussaient aussi Mme de Beauharnais à ce mariage. Le marquis, son beau-père, lui-même ne s'y opposait pas. Ainsi placée entre ses souvenirs et la-
mour de ses enfants, ses regrets et son cœur de femme qui se réveillait aux accents d'une passion brûlante et sincère, Joséphine ne savait que décider. S'emparant de cette situation si naturelle et bien comprise, on a publié une lettre attribuée à la vicomtesse de Beauharnais, que nous avons cru un instant avec tous ses biographes, émanée d'elle, mais qu'aujourd'hui, avec la connaissance que nous avons acquise de son style, de sa manière de traduire et d'enchaîner ses pensées, nous sommes obligé de repousser, quoique pour les sentiments qu'elle exprime, elle soit parfaitement en situation. On ne saurait mieux rendre cet état indécis de son cœur, qui, sons le feu des instances du jeune général, ne sait dire ni oui ni non, qui résiste en subissant le courant, et se rend en croyant refuser*.
1. Cette lettre, adressée à une amie qui n'est pas nommée, ne fait point partie toutefois du recueil désavoué par le prince Eugène. Voici le fragment auquel nous faisons allusion :
< Vous avez vu chez moi le général Bonaparte? Eh b'enî cVst lui qui veut servir de père aux orphelins d'Alexandre de Beauharnai?; d*époux à sa veuve. L*aimez-vous, allez-vous me demander? — Mais.... non. — Vous avez donc pour lui de Téloignement ? — Non, mais je me trouve dans un état de tiédeur qui me déplatt , et que les dévots trouvent plus fâcheux que tout en fait de religion. L'amour étant une espèce de culte, il faudrait aussi avec luise trouver toute différente de ce que je suis , et voilà pourquoi je voudrais vos conseils, qui fixeraient les irrésolutions perpétuelles de mon caractère faible. Prendre un parti a toujours paru fatigant à ma créole nonchalance, qui trouve infiniment plus commode de suivre la volonté des autres.
« J'admire le courage du général , l'étendue de ses connaissances en toutes choses dont il parle également bien, la vivacité de son e^ prit qui lui fait comprendre la pensée des autres , presque avant
En effet, à la veille de contracter cette union qui devait la mener si haut, on comprend qu elle hésite. Elle y est poussée par le souci de ses affaires et les intérêts de ses enfants ; elle se sent attirée aussi par son estime pour ce général si jeune et déjà si considéré, par son admiration pour ses talents ; elle est subjuguée par Tardeur de son amour, oiais elle redoute Tempire de son caractère. Elle, d'abord si malheureuse dans son premier mariage, elle craint de s'engager de nouveau : parvenue à cette seconde jeunesse, qui est à la fois un charme et un défaut, elle se défie de l'inconstance d'un époux plus jeune qu'elle, et prévoit encore des jours de larmes pour son cœur si facile à froisser. Mais au contact de ce
qu'elle ait été exprimée; mais je suis effrayée, je Favoue, de l'empire qu'il semble vouloir exercer sur tout ce qui rentoure. Son regard scrutateur a quelque chose de singulier qui ne s'explique pas , mais qui impose même à nos Directeurs; jugez s'il doit intimider une femme 1 Enfin, ce qui devrait me plaire, la force d'une passion, dont il parle avec une énergie qui ne permet pas de douter de sa sincérité, est précisément ce qui arrête le consentement que je suis souvent prête à donner.
c Ayant passé la première jeunesse, puis-je espérer de conserver longtemps cette tendresse violente, qui , chez le général, ressemble à un accès de délire? Si lorsque nous serons unis, il cessait de m'aimer, ne me reprochera -t-il pas ce qu'il aura fait pour moi? ne regrettera-t-il pas un mariage plus brillant qu'il aurait pu contracter? Que répondrai-je alors? que ferai-je? Je pleurerai. La belle ressource, vous écriez-vous! Mon Dieu, je sais que cela ne sert à rien ; mais dans tous les temps , c'est la seule ressource que j'aie trouvée lorsque l'on blessait mon pauvre cœur, si aisé à froisser. Écrivez-moi promptement et ne craignez pas de me gronder, si vous trouvez que j'ai tort. Vous savez que venant de vous , tout est bieo reçu. » {Mémoires de Mme Ducrest, chap. lxix, Lettre xxx.)
génie à demi révélé qui, dans Tintimité éclatait en lueurs éblouissantes y soumise, en outre, à cette attraction magnétique exercée par Napoléon sur tout ce qui Ta entouré, Joséphine finit par répondre à la passion dont elle était Tobjet.
Si Ton en croit le Mémorial de Sainte-Hélène , une fois décidée à épouser . le général Bonaparte, le pressentiment de la destinée de cet homme singulier s'empara de Joséphine^ et elle fut encore tentée de croire aux prédictions de son enfance \ Cependant tout le monde, autour d'elle, ne partageait pas ces idées favorables à l'avenir du général. On lit, sur ce sujet, dans les mémoires de M. le baron de Mennevai une curieuse anecdote qui doit trouver ici sa place : u Peu de jours avant son mariage avec le général Bonaparte (dit cet ancien secrétaire de Napoléon) \ Mme de Beauharnais fit appeler son notaire, M. Raguideau, pour l'entretenir d'affaires. Lorsque celui-ci se présenta, il fut immédiatement introduit auprès de Mme de Beauharnais, qui était encore couchée. Les personnes qui se trouvaient dans sa chambre sortirent à son arrivée > excepté un jeune homme qui n'attira pas l'attention du notaire, et qui alla se placer dans l'embrasure d'une croisée. Après avoir causé de quelques dispositions relatives à son prochain mariage ,