‹ Histoire de l'impératrice Joséphine. IChapitre 87 sur 317 · Du 5 et du 10 avril · texte numérisé non relu

Du 5 et du 10 avril

préciable de baiser ta joue, et moi je serai seul et bien, bien loin. Mais tu vas revenir, n'est-ce pas ? tu vas être ici à côté de moi, sur mon cœur, dans mes bras? Prends des ailes, viens, viens! Mais voyage doucement. La route est longue, mauvaise, fatigante. Si tu allais verser ou prendre mal ; si la htigue.... Viens vivement, mon adorable amie, mais lentement.

« J'ai reçu une lettre d^Hortense. Elle est toutàfait aimable. Je vais lui écrire. Je Taime bien, et je lui enverrai bientôt les parfums qu'elle veut avoirce N. B. »

Inaliérablement bon, c'est Joseph peint d'un seul trait; et c'est lui encore que cet éloignement précoce a du grand tourbillon et des grandes affaires. » Et quand le général vient aux choses de son cœur et à ce départ de sa femme qui va devenir son idée fixe, que de grâce dans sa passion, et presque de remords dans ses exigences — accours, prends des ailes; mais la route est mauvaise, ne te fatigue pas ; cepen* dant viens vite, mais à petites journées ! — C'est l'amour qui commande et qui craint; c'est bien à la fois ce dévouement et cet égoïsme qui le constituent.

Quelques jours après , le général Bonaparte expédia à Paris Murât, un autre de ses aides de camp, pour porter au Directoire le reste des drapeaux pris à l'ennemi, et le chargea aussi de presser le départ de sa femme. On a fort critiqué Joséphine de n'avoir pas accouru dès le mois d'avril en Italie, au premier appel de son mari, avant sa victoire de Lodi et la

soumission du Milanais. De bonne foi, il fallait être son glorieux époux, puisant dans son génie l'assurance de sa conquête, et dans son impatient amour les désirs les moins soucieux des obstacles^ pour concevoir d'aussi hâtives exigences. Ce n'était certes pas la coutume j depuis le commencement des guerres de la République, de voir les femmes de nos généraux marcher à la suite des armées. La règle, basée sur des motifs faciles à concevoir, ne le voulait points et la prudence s'y opposait. Nous ne prétendons pas faire de Joséphine une femme taillée à l'antique, une Romaine, une héroïne. Pendant la Terreur, au Divorce, elle a eu ses heures d'héroïsme , et elle a noblement suffi aux grandes épreuves de sa destinée. C'était là son genre de courage : la force d'une âme douce et modérée qui grandit sous les coups du sort. Mais s'embarquer ainsi dès le début dans les fatigues et les incertitudes d'une grande guerre, bivouaquer, même dans des villes italiennes, faire campagne en un mot, c'était trop demander à cette nature créole chez laquelle, si la nonchalance était une grâce, elle était aussi un défaut. Mme Bonaparte ne manquait pas autour d'elle de parents et d'amis qui traitaient de folie un départ trop prompt. Des apparences de grossesse lui commandaient ensuite d'attendre , et lorsque dans la seconde quinzaine de mai, la nouvelle du succès décisif de Lodi et de l'entrée triomphale de son mari dans Milan lui eut permis de se rendre à son appel, elle tomba réellemen'l malade , et ne se trouva en état de partir que vers le milieu de juin. Dès que sa santé

se fut améliorée, Joséphine, malgré son profond chagrin de quitter ses enfants auprès desquels la retenait sa tendresse , se mit en devoir d'aller rejoindre un époux vers qui l'appelait aussi son cœur chaque jour plus aimant.

Mais cette absence prolongée au delà de ses impatientes prévisions avait mis le héros de l'Italie dans une situation d'esprit impossible à décrire. La jalousie, Tirritation, l'espoir, la crainte se partageaient ce cœur orageux. C'est une jalousie sans motif, sans objet précis ; lorsque ses vapeurs montent à son cerveau Bonaparte maudit les femmes, et lorsqu'il apprend que la sienne est malade, il se maudit lui-même de la peine qu'il a pu lui causer par sa correspondance emportée.

Privé de ces nouvelles quotidiennes qu'il aurait exigées, trouvant que Junot, que Murât, que son frère méritent autant que Joséphine son éternel reproche de négligence, dans ses alarmes Bonaparte imagine un moyen décisif de sortir de la mortelle inquiétude qui l'oppresse. Il expédie à sa femme un courrier particulier chargé uniquement de remettre sa lettre, demander une réponse immédiate et catégorique, et repartir sur-le-champ à franc étrier pour lui rapporter ce qu'il appelle la mort ou la vie, selon que Joséphine sera malade ou rétablie. Pauvre héros amoureux, quelle joie si la destinée scientifique de la France lui eût donné alors notre interprète électrique, comme plus tard en face de l'Angleterre Tindomptable vapeur!

Voici cette lettre magnifique,* la plus longue, la plus éloquente et la plus passionnée que nous cou-

naissions de toutes celles écrites par Napoléon luimême:

c Tortone, midi, le 27 prairial an iv de la République (15 juin 1796).

(c A Joséphine j a Ma vie est un cauchemar perpétuel. Un pressentiment funeste m'empêche de respirer. Je ne vis plus, j'ai perdu plus que la vie^ plus que le bonheur, plus que le repos; je suis presque sans espoir. Je t'expédie un courrier. Il ne restera que quatre heures à Paris, et puis m'apportera ta réponse. Ecris-moi dix pages; cela seul peut me consoler un peu.... Tu es malade, tu m'aimes, je t'ai aiSigée, tu es grosse et je ne te vois pas. Cette idée me confond. J'ai tant de torts avec toi que je ne sais comment les expier. Je t'accuse de rester à Paris, et tu y étais malade. Pardonne-moi, ma bonne amie; l'amour que tu m*as inspiré m'aôté la raison ; je ne la retrouverai jamais. L'on ne guérit pas de ce mal-là. Mes pressentiments sont si funestes, que je me bornerais à te voir, à te presser deux heures contre mon cœur, et mourir ensemble. Qui est-ce qui a soin de toi ? J'imagine que tu as fait appeler Hortense. J'aime mille fois plus cette aimable enfant depuis que je pense qu'elle peut te consoler un peu. Quant à moi, point de consolation, point de repos, point d'espoir, jusqu'à ce que j'aie reçu le courrier que je t'expédie, et que par une longue lettre tu m'expliques ce que c'est que ta maladie, et jusqu'à quel point elle doit être sérieuse. Si elle est dangereuse, je t'en préviens, je pars de suite pour

Paris. Mon arrivée vaudra ta maladie. J'ai été toujours heureux. Jamais mon sort n'a résisté à ma volonle, et aujourd'hui je suis frappé dans ce qui me touche uniquement. Joséphine, comment peux-tu rester tant de temps sans m'écrire ? Ta dernière lettre laconique est du 3 du mois^; encore estrelle affligeante pour^ moi. Je l'ai cependant toujours dans ma poche. Ton portrait et tes lettres sont sans cesse devant mes yeux.

a Je ne suis rien sans toi. Je conçois à peine comment j'ai existé sans te connaître. Ah ! Joséphine, si tu eusses connu mon cœur, serais-tu restée depuis le 29 au 16 sans partir'? aurais-tu prêté l'oreille à des amis perfides qui voulaient peut-être te tenir éloignée de moi? Je soupçonne tout le monde; j'en veux atout ce qui t'entoure. Je te calculais partie depuis le 5, et le 1 5 arrivée à Milan '•

(c Joséphine, si tu m'aimes, si tu crois que tout dépend de ta conservation, ménage-toi. Je n'ose pas te dire de ne pas entreprendre un voyage si long et dans les chaleurs, à moins si tu es dans le cas de faire la route. Va à petites journées; écris-moi à toutes les couchées, et expédie-moi d'avance tes lettres.... Ta maladie, voilà ce qui m'occupe la nuit et le jour. Sans appétit, sans sommeil, sans intérêt pour l'amitié, pour la gloire, pour la patrie, toi, toi, et le reste du monde n'existe pas plus pour moi que s il

1. Du 22 mai 1796. Sans doute les lettres de Joséphine avaient dû g^égarer, et elle n'était point restée aussi longtemps sans écrire.

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