‹ Histoire de l'impératrice Joséphine. IChapitre 88 sur 317 · k mai et 3 juin · texte numérisé non relu

k mai et 3 juin

était anéanti. Je tiens à l'honneur puisque tu y tiens, à la victoire puisque cela te fait plaisir , sans quoi j'aurais tout quitté pour me rendre à tes pieds.

« Quelquefois je me dis : Je m'alarme sans raison, déjà elle est guérie, elle part, elle est partie, elle est peut-être déjà à Lyon.... Vaine imagination! tu es dans ton lit, sDuffrante, plus belle, plus intéressante, plus adorable; tu es pâle, et tes yeux sont plus languissants; mais quand tu seras guérie, si un de nous deux devait être malade, ne doit-il pas être' moi? Plus robuste et plus courageux, j'eusse supporté la maladie plus facilement. La destinée est cruelle, elle me frappe dans toi !

« Ce qui me console quelquefois, c'est de penser qu'il dépend du sort de te rendre malade, mais qu'il ne dépend de personne de m'obliger à te survivre.

« Dans ta lettre , ma bonne amie , aie soin de me dire que tu es convaincue que je t'aime au delà de tout ce qu'il est possible d'imaginer; que tu es persuadée que tous mes instants te sont consacrés ; que jamais il ne se passe une heure sans penser à toi ; que jamais il ne m'est venu dans l'idée de penser à une autre femme ; qu'elles sont toutes à mes yeux sans grâce, sans beauté et sans esprit; que toi, toi tout entière, telle que je te vois, que tu es, pouvais me plaire et absorber toutes les facultés de mon âme; que tu en as touché toute l'étendue; que mon cœur n'a point de replis que tu ne voies, point de pensées qui ne te sont subordonnées ; que mes forces, mes bras, mon esprit, sont tout à toi ; que mon âme

est dans ton corps^ et que le jour où tu aurais changé, ou où tu cesserais de vivre serait celui de ma mort ; que la nature, la terre, n'est belle à mes yeux que parce que tu Thabites. Si tu ne crois pas tout cela, si ton âme n'en est pas convaincue, pénétrée , tu m'affliges, tu ne m'aimes pas. Il est un fluide magnétique entre les personnes qui s'aiment. Tu sais que jamais je ne pourrais te voir un amant, encore moins t'en souffrir un : lui déchirer le cœur et le voir serait pour moi la même chose ; et puis si je pouvais porter la main sur ta personne sacrée.... non, je ne l'oserais jamais, mais je sortirais d'une vie où ce qui existe de plus vertueux m'aurait trompé.

(( Mais je suis sûr et fier de ton amour. Les malheurs sont des épreuves qui nous décèlent mutuellement toute la force de notre passion. Un enfant adorable comme sa maman va voir le jour et pourrait passer plusieurs ans dans tes bras. Infortuné, je me contenterais d'une journée. Mille baisers sur tes yeux, sur tes lèvres.... Adorable femme, quel est ton ascendant! Je suis bien malade de ta maladie. J'ai encore une fièvre brûlante! Ne garde pas plus de six heures le courrier, et qu'il retourne de suite me porter la lettre chérie de ma souveraine.

1 . Dans la Correspondance de Napoléon avec son frère Joseph, nous trouvons, à la dato du 15 mai, ces mots : a Donne-moi des nouvelles de ma femme; Ton me dit qu'elle est malade, et cela me déchire l'âme. >

Quelques jours avant, il écrivait à Carnot, dans une grave dépêche militaire datée du 9 mai 1796 : a Je vous dois des remercf-

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Od ne peut être plus persuadé que ne se montre ici cet ombrageux époux, de la vanité de ses jalousies

et de ses terreurs. Quelle tendresse au milieu de tant d'héroïques soucis! Que d'amour dans ces blasphèmes d'un instant qui mettent aux pieds de la femme aimée tout ce qui est noble et sacré et qui résonnait si haut dans l'âme de Bonaparte : l'amitié, la patrie , l'honneur , et cette passion de la gloire à laquelle il ne semble tenir que parce que ses victoires plaisent à celle qui l'admire en l'aimant. Et dans l'expression de cet amour que d'énergie et de délicatesse en même temps! (c Ton vilain estomac, je le déteste, » disait*il tout à l'heure à sa femme; a Je suis bien malade de ta maladie, » lui dit-il ici, sans songer à copier cette mère qui avait mal à la poitrine de sa fille; et ceci : « L'amour que tu m'as inspiré m'ôte la raison, je ne la retrouverai jamais, l'on ne guérit pas de ce mal-là ; » et ceci encore : « La destinée est cruelle, elle me frappe dans toi! »

Le dérangement de la santé de Joséphine était dû surtout à un commencement de grossesse qui, pendant plusieurs mois, donna à son mari de douces espérances; mais Dieu ne devait pas accorder à l'épouse bien-aimée ce fils tant souhaité et que regrettait l'Empereur au moment d'accomplir son divorce. A peu près rétablie, Mme Bonaparte quitta enfin

meots particuliers pour les attentions que vous voulez bien avoir pour ma femme. Je vous la recommande; elle est patriote sincère, et je Taime à la folie. » (Collection Panckouke, 1. 1, p. 139.)

Paris^ recommandant ses deux enfants aux soins maternels de Mme Gampan.

Elle arriva à Milan dans les derniers jours du mois de juin, après avoir reçu les plus grands honneurs à la cour de Turin : « Je retournai en Italie avec ma belle-sœur, raconte le roi Joseph dans ses Mémoires, et nous trouvâmes le quartier général à Milan \ » Ce dut être un beau jour pour Joséphine que celui où elle entra dans la capitale de la Lombardie aux côtés de son jeune et glorieux époux, déjà si illustre et toujours si aimant , au milieu de tout cet enthousiasme italien doublement exalté par l'héroïsme du général et les grâces de son épouse; et Ton peut dire aussi que jamais Joséphine ne fut plus heureuse que pendant les trop courts instants que Bonaparte put donner à son adoration conjugale, au sein de ses premiers triomphes, dans ce magnifique palaisSerbelloni, tout rempli d'hommages, de prestige et d'éclat*.

Mais la guerre ramena bientôt le général en chef de

1. T. I", p. 62. — Mme la duchesse d'Abrantès, si passionnée et parfois si amèrc contre Joséphine (du moins dans ses premiers volumes , car elle adoucit son style vers le milieu de ses Mémoires) , parle de ce voyage d'Italie, qu elle croit s'être accompli sous la coih duite de Junot seul, et en donne des détails qui sont inconciliables avec la présence du frère atné de Napoléon , chargé spécialement de lui ramener sa femme.

2. f Envoyé au-devant de Mme Bonaparte jusqu'à Turin ( dit le duc de Raguse. 1. 1", p. 188 ), je fus témoin des soins et des égards qui lui furent prodigués par la cour de Sardaigne à son passage. Une fois à Milan, le général Bonaparte fut très-heureux, car alors il ne vivait que pour elle : pendant longtemps il en a été de même; jamais amour plus pur, plus vrai, plus exclusif n'a possédé le cœur d'un homme, et cet homme était d'un ordre si supérieur ! >

l'armée d'Italie sur les champs de bataille. Beaulieu, après la déroute entière de Lodi, s'était jeté dans Mantoue avec les débris de son armée. Blessée, mais non abattue, l'Autriche se décida à envoyer pour relever ses affaires, une seconde armée formée de 30 000 hommes pris sur le Rhin, où les Français avaient éprouvé des échecs, et confiée à Wurmser regardé comme l'un de ses meilleurs généraux , celui contre lequel, trois années auparavant, avait lutté Alexandre de Beauharnais. Après avoir rallié les forces de l'Empire éparses dans le Tyrol et le nord de lltalie , Wurmser se mit en marche à la tète de 60000 hommes pour Mantoue, dont l'armée française poussait ardemment le siège. Menacé d'une attaque aussi formidable , à laquelle il n'avait tout au plus à opposer que 28 000 combattants, le général en chef écrivit à la hâte à Paris pour demander des renforts, et pour obtenir, tout au moins, que l'armée du Rhin, en poussant une pointe, fît une diversion qui forçât l'Autriche à rappeler en Allemagne une partie de ses troupes. On lui répondit par le projet de diviser en deux le généralat de l'armée d'Italie, et par l'invitation de le partager avec Kellermann, qui commandait sur les Alpes. Bonaparte, qui ne voyait de salut que dans Tunité de commandement, et qui avait maintenant le sentiment et la dignité de sa force, offrit résolument sa démission. Le Directoire eut peur de la responsabilité qu'il assumait en l'acceptant, et, revenant sur sa décision première, il confirma au vain-

queur de la Lombardie la direction générale et abso-

lue de la guerre dans la Péninsule. Bien en prit à la France.

Nous allons suivre, au moyen de sa correspondance^ le général Bonaparte dans la suite de cette guerre, où il menait du même pas la gloire et Tamour. Cette analyse et ces extraits feront mieux connaître que tout ce que nous pourrions dire, les acteurs de notre histoire. D'ailleurs, tout intéresse d'un pareil personnage, et ces détails intimes et bien précis, rehaussés encore par d'aussi mémorables circonstances, sont le cœur même de notre sujet. Aux prises avec les opérations les plus compliquées et les plus actives, Bonaparte n'a pas souvent le temps d'écrire de longues lettres ; parfois ce ne sont que des billets de quelques lignes, mais qui portent toujours l'empreinte de la même préoccupation exclusive et de la même sincère passion.

Bonaparte quitta à Milan sa femme au bout de quelques jours, pour tâcher d'emporter Mantoue avant l'arrivée de Wurmser, et de battre les partis autrichiens qui commençaient à se montrer dans les environs. Joséphine, comme elle le fit toujours au reste, aurait voulu le suivre; elle était indisposée. Mais bientôt elle fut en état de rejoindre son mari, et celui-ci lui en donna le signal par cette première et courte lettre où il lui annonçait en même temps ses premiers succès et son appréhension d'être lui-même malade.

u De Roverbella, le 6 juillet\ — J'ai battu l'ennemi.

1. Collection Didot, t. I*', p. 43. Pour plus de clarté, ikmis

Kjlmaine t'enverra la copie de la relation. Je suis mort de fatigue. Je te prie de partir de suite pour te rendre à Vérone; j*ai besoin de toi, car je crois que je vais être bien malade. Je te donne mille baisers. Je suis au lit. »

Mais son mal ne fut point aussi grave qu'il Tavait craint, et le lendemain, Bonaparte quitte Roverbella sans attendre sa femme.

A peine en route, le général apprit qu'un parti ennemi se présentait à Vérone. Il y court, le repousse, et, son indisposition guérie, il n'insiste plus pour que sa femme vienne le rejoindre aussitôt. Sentant la nécessité de presser à outrance le siège de Mantoue, point d'appui de l'Autriche en Italie, il se transporte à Marmirolo, et là il reçoit une affectueuse lettre de Joséphine, qui le met dans l'ivresse, à en juger par les termes de cette réponse, où l'on reconnaît plutôt le langage d'un amant que celui d'un époux.

« Marmirolo, le 17 juillet*. — Je reçois ta lettre, mon adorable amie ; elle a rempli mon cœur de joie. Je te suis obligé de la peine que tu as prise de me donner de tes nouvelles ; ta santé doit être meilleure aujourd'hui; je suis sûr que tu es guérie. Je t'engage fort à monter à cheval ; cela ne peut manquer de te faire du bien.

vc Depuis que je t'ai quittée, j'ai toujours été triste.

contenterons de donner à ces lettres leurs dates d'après le calendrier grégorien.

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