Mémoires de Constant, 1. 1", p
- S. Mémoire s de UourrieBne, t. IV, p. 39.
on pouvait croire que c’était sa renommée seule qui avait formé et maintenait ces réunions littéraires de la rue de la Victoire. Mais on les voit continuer pendant l’absence du général, aussi fréquentées, aussi intéressantes : il est donc bien permis de dire que Mme Bonaparte y était pour quelque chose. On trouve dans les Souvenirs de l’un des hommes les plus naïvement sincères de ce temps, un chapitre entier consacré aux soirées de l’hôtel Bonaparte à cette date, et qui peut servir à compléter ce qui concerne la situation de Joséphine avant le Consulat.
« Joséphine, dit M. Iîouilly *, était restée à Paris, dans un modeste hôtel, rue Chantereine, surnommée depuis, rue de la Victoire. Elle y fut entourée de tous ceux qui recherchent la puissance, bien qu’ils occupent les premiers rangs de la société. Sa grâce naturelle et son inépuisable bonté donnaient encore plus d’éclat au rang élevé qu’elle prenait dans le monde, et semblaient offrir, chaque jour, un nouveau degré de perfection.... J’eus l’honneur d’être admis aux réunions qui se formaient chez elle, tous les jeudis. Ce n’était plus ce ton d'élégance et de séduisante galanterie, que j’avais trouvé dans les cercles de 1788. Toutefois on retrouvait dans les réunions chez Joséphine quelques restes précieux de ces parfaits modèles de grâce et de bon ton. »
M. Bouilly fait connaître quelques-unes des femmes qui, en plus grand nombre qu’au retour d’Italie, for-
1. Mémoires et Souvenirs ou mes Kéaipitulations , t. II, p. 162.
maient la société de Mme Bonaparte. 11 nomme les sœurs du général ; Mme Fanny de Beauharnais ; Mme la comtesse d’Houdetot , célèbre par son esprit et l’amour de Jean-Jacques Rousseau; Mmes Caiîarelli, Damas et Andreossi, dont les maris combattaient en Egypte ; Mme Tallien et Mme Régnault de Saint-Jean-d’Angely presque aussi belle. On y voyait en un mot, pour laisser son style au narrateur, « un essaim de femmes aimables et distinguées, appartenant aux lettres et aux arts, » parmi lesquelles , toutefois, il ne cite que Mme Bourdic-Viot, d’abord marquise d’Entremont, dont les œuvres avaient été louées par Voltaire. Quant aux hommes, outre ceux que nous connaissons déjà, Ducis, Arnault, Legouvé, il mentionne Gérard , Girodet , Lesueur, Clierubini, Lebrun -Pindare, Hoffman, Désaugiers, Deschamps, le futur secrétaire des commandements de l'Impératrice, auteur des paroles de l’opéra des Bardes, Desprès qui remplit les mêmes fonctions auprès de la reine Hortense, et enfin Piis , Barré, Longchamps, Despréaux, catégorie d’illustres dont Bouilly trop intéressé atteste la célébrité : « Tous ces personnages, ajoute-t-il, concouraient à former la réunion la plus rare et la plus variée. «
C’étaient toujours les mêmes occupations, les mêmes lectures qu’avant le départ du général. Mais nous laissons dire notre enthousiaste homme de bien, qui cependant, on le verra par son trait final, sait trouver au besoin une griffe sous son gant, du plus doux velours
« Ce fut chez Joséphine que Legouvé fit la première lecture de plusieurs fragments de son charmant poème An-Mérite des femmes , et l’effet qu'il produisit me fit envier le titre de son ami. Je l’obtins ce titre cher et sacré, par la lecture que je fis à mon tour dans ces belles réunions, de mon drame de l'Abbé de l'Épée qui, sous peu de mois, devait être représenté sur la scène française.... De toutes les personnes qui avaient entendu la lecture de mon ouvrage, Joséphine ue fut pas celle qui lui porta le moins d’intérêt. Elle me promit d assister à la première représentation et d’y conduire tous ses amis. Je reçus les félicitations de tous mes auditeurs, excepté d’un seul qui garda le plus morne silence et semblait éviter mes regards : c’était Arnault, devenu bientôt et à si juste titre membre de l’Académie française. Caustique et s'inquiétant peu de blesser par un bon mot, il avait décoché sur moi plusieurs traits de sa verve satirique, et j’avais osé prendre ma revanche. Un jour qu’il récitait chez Joséphine une de ses fables, avec sa grosse voix sépulcrale, sa grosse figure d’ailleurs très-expressive et ses gros yeux voilés , il m’échappa ces paroles que je proférai tout bas à l’oreille d une aimable rieuse, qui les lui reporta : <c J.orsqu’ Arnault lit ses poésies légères, il me semble voir un bœuf broutant des violettes *. » L’auteur de l'Abbé de l'Épée ajoute qu’à partir de cette innocente épigramme, Arnault le laissa tranquille.