‹ Histoire de l'impératrice Joséphine. IIChapitre 15 sur 232 · Mémoires et Souvenirs, t. 11, p · texte numérisé non relu

Mémoires et Souvenirs, t. 11, p

Tels étaient les passe-temps de Mme Bonaparte, pendant que les croisières anglaises empêchaient quelquefois durant des mois entiers les nouvelles de son mari et de son fils, de venir la soustraire à ses perpétuelles inquiétudes. Secondant %vcc un grand tact l’action de ses deux beaux-frères, Joseph et Lucien, pour maintenir entières la popularité et la position du glorieux absent, Joséphine allait parfois au Luxembourg, dans le but surtout de reconnaître les pensées et les desseins du Directoire. Déjà accueillie, avant la campagne d'Italie, avec empressement et déférence dans ce palais, non-seulement par Barras, mais par les autres membres du gouvernement, l’épouse du général de l'armée d’Égypte y trouvait, quoiqu’on s’en défiât un peu, toutes les prévenances auxquelles elleavaitdroit. Elle se lia plus particulièrement alors avec la femme de l’uu des directeurs, Gohier,* et sa finesse réelle sut tirer de ces relations une grande utilité pour les intérêts de son mari.

Au moisde mars 1799, Joséphine eut enfin d’amples et certaines nouvelles d’Égypte, par Louis Bonaparte, qui avait heureusement déjoué la surveillance anglaise et que son frère envoyait pour apporter les trophées de ses nouvelles victoires , et réclamer les moyens de donner plus d’extension à sa conquête. Louis rassura 6a belle-sœur. Le général se portait bien, et Eugène avait jusqu’alors échappé aux périls bien grands pour ceux qui faisaient un service personnel auprès de Bonaparte.

Les actions du général Bonaparte en Égypte sont

assez célèbres pour qu’il devienne inutile de les mentionner ici. Mais on nous permettra d’entrér dans quelques détails sur les débuts militaires du fils de Joséphine qui, nous le répétons, est l’un des personnages essentiels de son histoire.

Eugène Beauharnais avait été de ceux qui furent débarqués pour s’emparer de Malte, et des cinq drapeaux enlevés à l’ennemi, il en prit un. En entrant à Alexandrie que l’on venait d’emporter de vive force, il précédait de quelques pas son général, quand du premier étage d’une maison voisine, on leur tira plusieurs balles dont l’une rasa la jambe gauche de Bonaparte. Eugène suivi de quelques chasseurs, s’élança dans l’escalier le sabre au poing, : parvenus dans la chambre d’où étaient partis les coups de feu, ils n’y trouvèrent qu’un vieux Turc, entouré de fusils que sa •femme et ses enfants lui chargeaient et lui tendaient avec une singulière aptitude; on s’en assura ainsi que de sa famille, et Eugène empêcha qu’ils ne fussent maltraités. Le jeune sous-lieutenant prit sa part de la bataille des Pyramides ; mais ce fut à la révolte du Caire qu’il courut les plus grands dangers. L’un des aides de camp du général en chef, Sulkowski, y périt en exécutant un ordre dont Bonaparte avait hésité un instant à charger Eugène. Ce n’est pas qu’il ménageât son beau-fils, et s’il lui accordait une préférence, c’était, au contraire, pour les missions les plus périlleuses, qu’ambitionnait du reste celui-ci dont l’ardeur de s’instruire et de se distinguer avait besoin d’être modérée: « Il faut se contenter (lui disait son

beau-père, quand il demandait à marcher hors son tour) de faire bien son devoir à l’occasion, sans courir au-devant du danger. »

Dans l’expédition du général Bon contre Suez, l’avant garde fut confiée à Eugène qui montra, dans cette circonstance, de la prudence et de la résolution. Quelques jours après il faillit périr aux. côtés de Bonaparte, dans la mer Rouge, en allant visiter les sources de Moïse et le mont Sinaï. A ce retour de Suez, Eugène Beauharnais reçut l’épaulette de lieutenant; il n’avait pas dix-huit ans. A son brevet était jointe une lettre dans laquelle le chef d’état-major de l’armée, Bertliier, lui exprimait toute la satisfaction du général en chef pour ses services; cetle approbation officielle fut pour Eugène une récompense plus douce que son grade précoce, car il répondait par une espèce de culte à l’affection vraiment paternelle de son glorieux mentor.

Quelque temps après, Mme Bonaparte connut les détails de la périlleuse campagne de Syrie qui avait suivi la conquête de l’Égypte , et elle eut à trembler encore pour ceux qu’elle aimait et qui se trouvaient exposés, si loin, à tant de fatigues et à tant de dangers. Envoyé de Ramleh en reconnaissance dans la vallée de Jérusalem, Eugène parvint jusqu’en vue de la ville dont il trouva les approches gardées par une forte colonne d’Arabes; il ne put y entrer, mais il se félicita d’avoir été le seul officier de l’armée qui eût aperçu la ville sainte. A la prise de Jaffa, il se trouva mêlé aux combats acharnés qui se livrèrent dans les

rues étroites de cette place, et ce fut lui qui fut choisi, le lendemain , pour faire cesser le massacre qui se poursuivait dans les mosquées. A la veille d’atteindre Saint-Jean d’Acre, but de l’expédition, à Caïffa, il avait été sur le point de faire prisonnier le commandant des forces anglaises sur la rade de Syrie, ce Sydney Smith dont la coopération, à la défense de celte contrée, nous fut si préjudiciable : il ne le manqua que de quelques minutes.

Durant l’héroïque, mais inutile siège de Saint-Jean d’Acre Eugène Bcauharnais, comme les autres aides de camp de Bonaparte, n’avait eu aucun repos dans son pénible et périlleux service. Dès le premier jour, et pendant que le général en chef étudiait du haut d’une éminence la situation de la place, l’ennemi jeta sur ce tertre quelques obus dont l’un arriva si juste qu’il s’enterra à trois pas du général, entre Eugène et l’aide de camp Merlin. Au premier assaut, qui fut l’un des plus meurtriers, un éclat de bombe vint frapper le jeune lieutenant à la tête; il tomba et resta quelque temps enseveli sous les décombres d’un mur que la bombe avait renversé. Bonaparte , toujours si maître de lui, laissa échapper un cri de douleur; il l'avait cru mort : Eugène n’était que fortement blessé, et, au bout de dix-neuf jours , il demanda à reprendre son service afin de participer aux autres assauts, qui , renouvelés dix-sept fois , ne purent nous donner cette ville. Enfin , dans la pénible retraite qui ramena l’armée en Égypte, Eugène n’avait cessé de mériter les éloges de son général par son activité, son

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énergie, son sang-froid et une gaieté dans le» privations, particulière à son âge et à son caractère. Ces nouvelles des débuts de son fils causaient à Joséphine autant d’alarmes que d’orgueil. L’apprentissage, en effet, était rude autant que glorieux; des huit aides de camp amenés par Bonaparte en Égypte quatre y périrent: Julien, Sulkowski, Croisier et Guiberl; deux furent blessés : Duroc et Eugène Beauharnais; seuls, Merlin et Lavalette, s’eu sortirent sains et saufs1.

Nous ne nous appesantirons pas davantage sur cette campagne d’Égypte qui entoura le nom de Bonaparte d’un nouveau prestige. Mais un fait de cette époque de sa vie appartient à notre histoire; nous voulons parler de la bouffée de jalousie qui s’empara du vainqueur des Pyramides et lui fit croire à des imprudences ou à des torts de la part de Joséphine, doublement desservie auprès do lui par ses ennemis de Paris et par ceux qu’elle avait en Égypte.

C’est, sans doute, sous l’empire des sentiments provoqués par ce zèle indiscret, que le général écrivit à son frère Joseph celte courte et singulière lettre où respirent un dégoût de la gloire et une soif de l’obscurité bien étonnants chez un homme tel que Napoléon, si cela voulait signifier autre chose que l’amer découragement d’un amour qui se croit trahi :

l. Les commencements do fils du général Beauharnai» sont attestés par M. de Lavalelle (Mémoires, l. Il, p. 260-319). Le piince Eugène a aussi raconté, dans son style simple et modeste, ces deux premières années de sa carrière militaire poir le précieux, mais trop court fragment de ses Mémoires, placé en télé de sa Correspondance par son habile édileur, M. du Casse).

« J’ai beaucoup de chagrins domestiques. Ton amitié m’est bien chère; il ne me reste plus pour devenir misanthrope qu’à la perdre et à te voir me trahir. C’est une triste position d’avoir à la fois tous les sentiments pour une même personne dans un même cœur. Fais en sorte que j’aie une campagne à mon arrivée, soit près de Paris, soit en Bourgogne; je compte y passer l’hiver et m’y enfermer ; je suis ennuyé de la nature humaine. J’ai besoin de solitude et d’isolement; les grandeurs m’ennuient, le sentiment est desséché. I-a gloire est fade à vingt-neuf ans, j’ai tout épuisé, il ne me reste plus qu’à devenir bien vraiment égoïste'. » Heureusement pour la France, que ce dégoût de ses hautes destinées s’éteignit dans le cœur du grand capitaine, en même temps qu’y revint la confiance en celle qui dominait ainsi sa pensée'.

1. Mémoire « et correspondance du roi Joseph. Lettre de Napoléon à son frère. 1. 1", p. 188.

2. Nous ne connaissons, et nous y avons regret, aucune lettre des eux époux pendant la campagne d'Égypte. Seulement nous lisons

dans les Mémoires du prince Eugène (t. I", p 42), un souvenir qui trouve naturellement ici sa place. • Vers celte époque, dit-il, le général en chef commença à avoir de grands sujets de chagrin, suit à cause du mécontentement qui régnait dans une partie do l'armée, et surtout parmi quelques généraux, soit à cause des nouvelles qu’il recevait de France, où l’on s’efforçait à troubler son bonheur domestique. Quoique je fusse fort jeune, je lut inspirais assez de conBance pour qu’il me fit part de son chagrin. C’était ordinairement le soir qu’il me faisait ses plaintes et scs confidences, en se promenant à grands pas dans sa tente. J’étais le seul avec lequel il pût librement s’épancher. Je cherchais à adoucir ses ressentiments ; je le consolais de mon mieux, et autant que pouvaient le permettre mon âge et le respect qu'il m’inspirait. «

Mais quelque temps après Bonaparte se décida à quitter l'Égypte, pour venir au secours de la France, dont la lecture des journaux anglais lui avait fait connaître la position critique. La guerre s’était rallumée, et nos armées reculaient sur le Rhin et sur le Var. Le général fit ses adieux à ses soldats par cette merveilleuse victoire d’Aboukir qui anéantit l’armée turque, et après avoir ainsi assuré sa conquête , dont il laissait le gouvernement à Kléber, il s’embarqua avec son beau-fils et quelques amis privilégiés. La fortune, son étoile, ou plutôt la Providence même dirigea à travers les croisières anglaises sa course prédestinée. Après quarante jours de traversée , il débarqua à Fréjus. De ce port jusqu’à Paris ce ne fut qu’une acclamation, un triomphe, et le 16 octobre, aux cris de Vive le libérateur de la France ! Bonaparte fit son entrée dans Paris, qui allait lui donner le pouvoir en attendant la couronne.

Les mémoires du temps parlent tous d’une scène conjugale pénible qui eut lieu rue de la Victoire, lors de ce retour d’Egypte. Le prince Eugèue s’en est expliqué et, il nous semble, en toute franchise. « Par un contre-temps fâcheux, dit-il , ma mère qui, à la première nouvelle de notre débarquement, était partie pour venir au-devant du général jusqu’à Lyon , prit la route de Bourgogne tandis qu’il passait par le Bourbonnais. De cette manière , nous arrivâmes à Paris quarante-huit heures avant elle; en sorte que les ennemis de ma mère eurent le champ libre et mirent ce temps à profit pour lui nuire dans l’esprit de son

mari. J'en jugeai ainsi à la froideur de l’accueil qu’il lui fit, et je vis avec chagrin qu’il avaii conservé les mauvaises impressions que je m’étais efforcé de détruire lors des confidences qu’il me faisait en Égypte.» De très-bonne heure, en effet, on vit se former contre Joséphine une ligue (le mot ne dit pas trop) dans laquelle entrèrent à diverses reprises quelques membres de la famille Bonaparte qui depuis l’ont regretté. Le général n’eut pas de peine à démêler ce qu’il y avait au fond de cette insistance, aussi, après un premier emportement bientôt calmé, il rendit à sa femme sa confiance et son affection, et, à partir de ce moment, il ne cessa de vivre avec elle dans la [dus entière union et la plus parfaite estime.

Trois semaines après son arrivée, Bonaparte était le maître de la France.

Tout le monde connaît les détails de cc Dix-huit Brumaire qui mit fin à un régime sans grandeur et sans force, et que facilitèrent les mesures déjà prises, les relations nouées par les amis et la famille de Bonaparte avec les personnages les plus distingués, les plus influents d’alors. Joséphine, liée plus particulièrement avec Gohier et la femme de ce président du Directoire, fut d’une réelle utilité à son mari dans cette circonstance, et la manière dont elle avait vécu à Paris pendant l’expédition d’Egypte, et qui avait soulevé contre elle ce lointain orage aujourd’hui apaisé, n’avait pas peu contribué à entretenir au milieu d'un peuple enthousiaste mais oublieux, la popularité de Bonaparte. Les hommes politiques, les

militaires, les savants, les artistes, les gens de lettres, qu’elle recevait chaque jour dans son salon de la rue de la Victoire ou à la Malmaison , n’en furent que plus aisément et plus promptement en communauté de sentiments et d’idées avec ce. nouveau César, lorsqu’il se fut décidé à renverser un gouvernement qui ne pouvait plus rien pour la France au dedans et la compromettait si gravement au dehors.

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