Ibid., p. 212. Lettre du 3 décembre
jalouse. Je uie suis aperçu depuis longtemps que les gens colères soutiennent toujours qu’ils ne sont pas colères; que ceux qui ont peur, disent souvent qu’ils n’ont pas peur : lu es donc convaincue de jalousie; j’en suis enchanté ! Du reste, tu as tort ; je ne pense à rien moins, et dans les déserts de la Pologne, l’on songe peu aux belles. J’ai eu hier un bal de la noblesse de la province; d’assez belles femmes, assez riches , assez mal mises, quoique à la mode de Paris. Adieu, mon amie; je me porte bien. Tout à toi. » Cette lettre est datée de midi. A peine envoyée, l’Empereur en reçoit une nouvelle de sa femme, plus pleine d’alarmes et d’impatience de le rejoindre. Il sent que le ton badin sera un remède peu opportun et peu efficace pour ce mal qui s’accroît à vue d’œil et devient une réelle souffrance. Il reprend aussitôt la plume, et de ce grand style où la familiarité rehausse encore la force de la pensée, il lui trace cette saisissante théorie de la soumission aux événements de la vie et aux nécessités du rang :
« Je reçois ta lettre du 27 novembre, où je vois que ta petite tête s’est montée. Je me suis souvenu de ce vers :
Désir de femme esl un feu qui dévore.
« Il faut cependant te calmer. Je t'ai écrit que j’étais en Pologne, que, lorsque les quartiers d’hiver seraient assis, tu pourrais venir; il faut donc attendre quelque jours. Plus on est grand et moins on doit avoir de volonté; l’on dépend des événements et des
circonstances. Tu peux aller à Francfort et à Darmstadt. J’espère sous peu de jours t’appeler; mais il faut que les événements le veuillent. La chaleur de ta lettre me fait voir que vous autres jolies femmes, vous ne connaissez pas de barrières; ce que vous voulez doit être; mais moi je me déclare le plus esclave des hommes : mon maître n’a pas d’entrailles, et ce maître c’est la nature des choses '. »
Menaçante doctrine, dont Joséphine ne put sans doute mesurer la portée. Aujourd’hui la nature des choses, c’est l’incertitude et l’imprévu de la guerre qui se poursuit; demain ce seront les nécessités d’une politique agrandie et impatiente du frein; puis les exigences d’une ambition à la fois nationale et personnelle, portée aux dernières limites du possible. \æ divorce sortira de cette nature des choses que Napoléon appellera son étoile ou sa destinée et que d’autres nommeront la fatalité de son génie.
Toutefois, l’Empereur comprit qu’il n’y avait que leur rapprochement qui pût calmer les vives inquiétudes de Joséphine, et il s’engagea formellement à la faire venir à Posen ou à Berlin, s’il devait passer l’hiver dans l’une de ces deux villes. « Je t’aime et te désire beaucoup, lui dit-il le 1 0 décembre,... je t’écrirai de venir avec au moins autant de plaisir que tu viendras \ » Mais avisé de quelques mouvements hostiles de la part des Russes , Napoléon se vit obligé de se transporter à Varsovie. Ignorant ce qui va se passer,