CHAPITRE VIII
Organisation de la cour impériale; rôle de Joséphine. - Séjour à Fontainebleau. — Fouché y fait à l’Impératrice la première proposition du divorce; mécontentement de Napoléon. — Adoption officielle d’Eugène; il est proclamé héritier de la couronne d'Italie. — Entrevue d’Erfurth. — Campagne d'Espagne. — Nouvelle guerre avec l’Autriche.
Les trois mois qui suivirent le retour de Tilsitt, furent employés par l’Empereur aux soins du gouvernement intérieur de la France; il acheva surtout l’organisation de la cour, à laquelle on était revenu avec plus de facilité encore qu’il n’avait espéré.
A tenir compte du nombre et de la gravité des événements, il semblait qu’un siècle entier se fût écoulé entre la chute de la royauté et l’établissement de l’Empire. La France, en effet, dans cet intervalle, avait vu se succéder cinq ou six gouvernements et autant de révolutions, se poussant, se renversant les uns les autres. Et pourtant cet espace de temps comprend à peine douze années. Douze ans! c’est une période à peine appréciable dans la vie d’un homme, et im-
perceptible dans la vie d’un peuple. On se souvient de douze ans comme d’hier. Quelles que fussent la violence et la puissance de la Révolution, elles n’avaient donc point effacé la mémoire des usages de la France antérieurs au 10 août 1792; et à voir la facilité avec laquelle le peuplé avait laissé périr la République, et l’entraînement qui poussait les hautes classes et la classe moyenne vers le rétablissement du passé, on doit ajouter que le goût des mœurs monarchiques était resté dans le caractère de la nation, sous peine de nier son intelligence et sa volonté.
Le trône relevé, une conséquence naturelle de cette restauration était de l’entourer de cette splendeur traditionnelle, apanage et nécessité du pouvoir suprême. En France on aime ce qui brille, et, malgré la passion de l’égalité et l’instinct de la liberté, on méprise un pouvoir faible, et on ridiculise un souverain trop simple dans ses goûts. Le représentant de l’État peut pousser le faste à l’extrême; loin de lui en faire un blâme, on l’en louera, car ce faste tourne au profit de la prospérité nationale, et intéresse même la vanité publique qui se pare, comme d'un ornement propre, de la splendeur du prince. Napoléon chercha donc à entourer le siège de son pouvoir de l’éclat qui était dans la tradition, et de la grandeur qui était dans son caractère. Puissant par le génie, craint par la victoire, il était sûr de faire accepter et respecter sa cour par la France et par l’étranger, comme il avait fait accepter son appareil théâtral et son entourage si nouveau, au jour décisif du Couronnement.
Depuis le commencement du Consulat, il n’avait cessé d’accroître son entourage. Nous avons suivi, comme se rattachant à notre sujet, les progrès de cette organisation du palais, à partir des modestes débuts' du Petit-Luxembourg jusqu’aux réceptions quasi impériales des Tuileries et de Saint-Cloud. Nous allons dire ce qui fut fait encore pendant les trois premières années de l’Empire, et nous fournirons un dernier tableau de l’intérieur de Napoléon, tel qu’on le voit à la fin de 1807 et au commencement de 1808, c’est-à-dire au moment qui marque le point culminant du premier Empire. Nous disons le premier, car dans la réalité des choses comme dans la division logique de notre sujet, il en existe deux. L’un et l’autre ont duré cinq ans : le premier, de l’avénement au divorce, correspond au r'egne de Joséphine; le second, de 1810 à la chute, répond à celui de Marie-Louise. La période ascendante a été pour Joséphine. A elle est échue la mission de restaurer, en tout ce qui dépendait de la femme du souverain, les usages et les traditions de la royauté. Avant l’établissement de l’Empire, elle avait beaucoup fait dans ce sens; durant les années qui suivirent, elle déploya plus de tact encore, plus d’habileté, pouvons-nous dire, dans la direction féminine d’une cour qui laissait bien loin le palais consulaire, et ne pouvait cependant ressembler à l’ancien Versailles.
Pour l’organisation et la composition de sa cour, Napoléon fit un amalgame d’ancien et de moderne qui lui donne une physionomie à part dans l’histoire.
On avait rétabli quelques-unes des charges d’autrefois, on en imagina de nouvelles. Parmi le personnel, on vit aussi un mélange de noms anciens et de noms nouveaux, qui indiquait l’esprit du temps (l’égalité parfaite entre les sommités sociales d’origine diverse) et marquait ce système de fusion qui a été chez Napoléon l’une de ses idées les plus caressées, les plus obstinément poursuivies. C’est aussi l’un des points qu’il a le plus souvent et le plus longuement traité dans ses entretiens de Sainte-Hélène, et c’est là qu’il faut prendre pour bien saisir sa pensée sur cette matière délicate, et pour bien apprécier une conduite qui a été souvent blâmée.
« Aujourd’hui (écrit M. le comte de Las Cases à la date du 5 mars 1816) la conversation de l’Empereur est tombée sur la cour et sur son étiquette ; il s’y est arrêté fort longtemps. Voici ce que j’en ai recueilli :
« Au moment de la révolution, disait-il, la cour d’Espagne, celle de Naples, reposaient encore sur l’importance et la grandeur de Louis XIV, mêlées à la boursouflure et à l’exagération des Castillans et des Maures. Elles étaient tristes et ridicules; celle de Pétersbourg avait pris la couleur et les formes des salons; à Vienne, elle était devenue bourgeoise; et il ne restait pas de vestiges du bel esprit, des grâces et du bon goût de celle de Versailles. Napoléon, arrivant à la souveraine puissance, trouva donc, ainsi qu’on le dit vulgairement, terre rase et maison nette, et put composer une cour tout à fait à son gré. 11 rechercha, dit-il, un milieu raisonnable, voulant accorder la
dignité du trône avec nos moeurs nouvelles, et surtout faire servir cette création à l’amélioration des manières des grands et à l’industrie du peuple. ... Bientôt la victoire sembla prendre le soin elle-même d’affermir et d’illustrer subitement le nouvel ordre de choses. Toute l’Europe le reconnut, et il fut même un moment où l’on eût dit que toutes les cours du continent étaient accourues à Paris pour composer celle des Tuileries, qui devint la plus brillante et la plus nombreuse que l’on eût jamais vue. Elle eut des cercles, des ballets, des spectacles ; on y étala une magnificence et une grandeur extraordinaires. La seule personne du souverain conserva toujours une extrême simplicité qui servait même à le faire reconnaître. C’est que ce luxe, ce faste qu’il encourageait autour de lui, étaient dans ses combinaisons, disait-il, non dans ses goûts. Ce luxe, ce faste étaient calculés pour exciter et payer nos manufactures et notre industrie nationale....
« .... L’Empereur prit à tâche de rétablir au dehors tout ce qui pouvait le mettre en harmonie avec les autres cours de l'Europe; mais au dedans il eut le soin constant d’ajuster les formes anciennes avec nos nouvelles mœurs. Ainsi il rétablit les levers et les couchers de nos rois; mais au lieu qu’ils étaient réels, alors ils ne furent plus que nominaux. Au lieu de présenter les plus petits détails d’une vraie toilette, ces instants, sous l’Empereur, n’étaient réellement consacrés qu’à recevoir le matin ou à congédier le soir ceux de sa maison qui avaient des ordres directs
à prendre de lui, et dont la prérogative était de lui faire la cour à ces heures privilégiées. Ainsi l’Empereur rétablit les présentations spéciales auprès de sa personne, les admissions à sa cour; mais au lieu de ne se décider que sur la naissance, ce ne fut plus que sur la base combinée de la fortune, de l'influence et des services. Ainsi l’Empereur créa des titres dont la qualification donnait la main à l’ancienne féodalité, mais sans valeur réelle et d’un but purement national, sans prérogative, sans privilèges; ils allaient atteindre toutes les naissances , tous les services , toutes les professions. 11 les disait un rapprochement utile avec les mœurs de la vieille Europe au dehors, et un hochet innocent pour bien des vanités du dedans. « Car, observait-il, combien d’hommes « supérieurs sont enfants, plus d'une fois dans la v journée ! »
« .... L’Empereur se composa une nombreuse maison d’honneur en chambellans, écuyers et autres; il les prit et parmi les personnes nouvelles que la Révolution avait élevées, et dans les familles anciennes qu’elle avait dépouillées. Les premiers se regardaient sur un terrain qu’ils avaient acquis, les autres sur un terrain qu’ils croyaient recouvrer. Pour l’Empereur, il ne cherchait dans ce mélange que l’extinction des haines et la fusiou des partis. Toutefois, il est aisé, dit-il, d’apercevoir des mœurs et des manières bien différentes : les anciens mettaient bien plus d’empressement et de grâce dans leur service.... Ces emplois d’honneur étaient pour la plupart sans émoluments,
ils portaient même à de grandes dépenses ; mais ils mettaient chaque jour sous les yeux d’un maître, d’un maître tout-puissant, source des honneurs et des grâces, et qui avait dit hautement qu’il ne voulait pas qu’un officier de sa maison s’adressât à d’autre qu’à lui.
« La cour de l’Empereur était bien plus magni-
fique, sous tous les rapports, que tout ce qu’on avait vu jusque-là, et cependant (disait-il dans une dernière conversation) elle coûtait infiniment moins. La suppression des abus, l’ordre et la régularité dans les comptes, faisaient cette grande différence. Sa chasse, à quelques particularités près, inutiles ou ridicules, comme celle du faucon et autres, était aussi splendide, aussi nombreuse, aussi bruyante que celle de Louis XVI, et elle ne lui coûtait annuellement, assurait-il, que quatre cent mille francs, tandis qu’elle revenait au Roi à quatre millions. Il en était de même de la table. L’ordre et la sévérité de Duroc, disait l’Empereur, avaient accompli des prodiges sur ce point.... Un page coulait de six à huit mille francs. Cette dernière dépense, observait-il, était la plus forte peut-être du palais; aussi pouvait-on vanter l’éducation qu’on leur donnait, les soins qu’on en prenait. Toutes les premières familles de l’Empire sollicitaient d’y placer leurs enfants; et elles avaient raison, disait l’Empereur. Quant à l’étiquette, l'Empereur disait qu’il était le premier qui eût séparé le sëri-ice d'honneur (expression imaginée par lui) du service des besoins. 11 avait mis de côté tout ce qui était sale et
réel, pour y substituer ce qui n’était que nominal et de pure décoration *.... »
En formant sa cour, Napoléon avait surtout voulu attirer à lui l’ancienne aristocratie, autant dans un but de protection pour elle que pour une fin personnelle et intéressée. Croyant nécessairement à la durée de son gouvernement, il donnait au moins autant qu’il recevait; et s’il parvenait, d’une part, à rattacher sincèrement à son pouvoir les hautes classes d'autrefois, et de l’autre à les réconcilier autour de lui, avec les sommités sociales produites depuis la chute de la monarchie, il avait rétabli sur une base moderne et en se gardant des inconvénients anciens, cette aristocratie qu’il croyait nécessaire à tout gouvernement monarchique.
Voici, d’après le tableau officiel, quelle était en 1807, la cour de Napoléon et de Joséphine. L’énumération de noms que nous allons reproduire porte avec elle sou explication ; elle donne sa vraie couleur à une époque éclatante entre toutes, mais bien curieuse aussi pour l’histoire de nos mœurs.
Indépendamment des cinq grandes charges remplies, nous l’avons dit, par le cardinal Fesch, Berthier, Duroc , MM. dé Talleyrand , de Caulaincourt et de Ségur, il fut créé auprès de l’Empereur, vingt chambellans qui faisaient leur service par quartier. Les premiers nommés furent MM. de Rémusat, d’Arberg, Auguste de Talleyrand, de Brigode, de Viry, de Thiard, de Laboissière, Hédouville, de Groy, de